Culture

Il faut voir le documentaire consacré à Kanye West sur Netflix (même si Kanye n'en a pas très envie)

Temps de lecture : 8 min

Discutable sur le plan éthique, «Jeen-Yuhs», le film en trois parties réalisé par Coodie & Chike, n'en est pas moins extraordinaire.

Quoi qu'on pense de Kanye West, son empreinte sur la pop du XXIe siècle est incontestable, même si ce n'est qu'a posteriori qu'on s'en rend compte. | Rich Fury / AFP
Quoi qu'on pense de Kanye West, son empreinte sur la pop du XXIe siècle est incontestable, même si ce n'est qu'a posteriori qu'on s'en rend compte. | Rich Fury / AFP

La première chose à savoir au sujet de Jeen-Yuhs: A Kanye Trilogy, le nouveau documentaire en trois parties de Netflix, est que la personne qui en est le sujet central préfèrerait que vous ne le regardiez pas. En janvier dernier, Kanye West a clairement fait savoir qu'il n'était pas heureux que le film sorte sous cette forme, déclarant même sur Instagram: «Il faudrait que j'ai la main sur le montage final et que je donne mon accord avant que ce documentaire sorte sur Netflix … Ouvrez immédiatement la salle de montage afin que je puisse avoir le contrôle sur ma propre image.»

À l'heure où j'écris ces lignes, Netflix n'a pas donné son accord et cela ne devrait, de toute façon, pas être le cas, car Jeen-Yuhs est un film extraordinaire à bien des égards, une œuvre émouvante, motivante et profondément bienveillante.

Jeen-Yuhs est un film réalisé par Coodie & Chike, le duo de réalisateurs à qui on doit le célèbre clip de Kanye West «Through the Wire» (2003), ainsi que le documentaire de 2012 Benji, au sujet du prodige du basketball Ben Wilson. Tourné durant plus de vingt ans, principalement par Clarence «Coodie» Simmons (qui est aussi le narrateur du film), Jeen-Yuhs débute à la fin des années 1990, lorsque Kanye West était un jeune producteur qui travaillait pour des artistes comme Foxy Brown ou le groupe Harlem World, et «s'achève» en 2020, avec la candidature loufoque de West à la présidence des États-Unis.

Avant la célébrité, des années de désintérêt et de rejet

L'intimité qui se dégage des séquences est souvent étonnante et rappelle les films musicaux «vérité» comme Don't Look Back ou Gimme Shelter, qui furent réalisés à une époque où les rock stars n'avaient pas encore une volonté de contrôle excessive sur leur image à l'écran. Les deux premiers épisodes de Jeen-Yuhs ont lieu principalement au début des années 2000, avant le premier grand succès de West avec l'album The College Dropout en 2004 (la deuxième partie s'achève avec la cérémonie des Grammy Awards de 2005, durant laquelle Dropout fut nominé meilleur album de l'année et remporta le prix du meilleur album de rap). Cela donne parfois un peu l'impression de voir le Get Back de Peter Jackson à l'envers, puisqu'au lieu d'observer la lente dissolution du plus célèbre groupe du XXe siècle, on voit le long moment qui précède le succès de celui qui est aujourd'hui le plus célèbre musicien du XXIe siècle.

Ces parties de Jeen-Yuhs offrent un déluge d'aperçus des coulisses de la scène hip-hop du début du XXIe siècle, qui ne manqueront pas de titiller la nostalgie de toute une génération de fans de rap. Ils y verront Kanye passant des morceaux en voiture pour Mos Def et Talib Kweli, Kanye et Just Blaze dans les bureaux de Roc-A-Fella, Kanye qui amène sa mère à Def Poetry Jam (où il interprète une version a cappella de «All Falls Down»), Kanye qui passe une première version de «Through the Wire» à un Pharrell Williams admiratif… La brève scène dans laquelle on voit Kanye West mixer The College Dropout est plus éloquente que tout ce que vous pourrez voir dans les documentaires musicaux les plus récents, tout comme le magnifique montage consacré à la séance photo de la couverture de l'album, aujourd'hui devenue iconique.

C'est souvent lorsqu'il documente la façon dont Kanye West a dû batailler avant de devenir la plus grande star musicale du monde que Jeen-Yuhs s'avère le plus convaincant. Pour le public lambda en 2004, l'ascension de Kayne West a presque semblé se faire du jour au lendemain. Le buzz entourant The College Dropout avant sa sortie était tel que l'album semblait prédestiné à un succès mondial. Mais bien qu'étant passé au premier plan dès 2001 en produisant plusieurs titres pour Jay-Z sur son album The Blueprint, en tant que rappeur, Kanye West a fait face à des années de désintérêt et de rejet. Même après avoir réussi à signer enfin un contrat en solo avec Roc-A-Fella, il a dû se battre bec et ongles pour que le label le prenne au sérieux. (Plusieurs scènes de Jeen-Yuhs montrent un Damon Dash, le cofondateur de Roc-A-Fella, à l'air particulièrement ennuyé, voire agacé, face à un Kanye West prêt à tout pour obtenir l'attention du patron du label.)

L'enfant adoré

The College Dropout a eu 18 ans le 10 février, ce qui veut dire qu'il existe toute une génération de fans de musique qui n'ont que très peu, si ce n'est pas du tout, de souvenirs de l'époque où Kanye West n'était pas l'un des êtres humains les plus célèbres et les plus médiatisés du monde. Toutefois, l'accession fulgurante de Kanye West à la célébrité était quelque chose d'assez inhabituel pour un rappeur à l'époque et Jeen-Yuhs montre aussi très bien cela. Certains producteurs étaient devenus des rappeurs à succès (Dr. Dre, notamment), mais ils étaient peu nombreux et le côté rappeur de Dr. Dre avait toujours été considéré comme quelque chose de secondaire. Kanye West, lui, était un vrai rappeur –sans doute pas l'un des plus grands qui soient, mais ce qu'il faisait était néanmoins très loin d'être honteux, surtout à cette époque (j'en veux pour exemple cette excellente version de «Two Words» enregistrée en 2002 dans les coulisses d'un concert de Mos Def, que l'on peut voir dans le premier épisode de Jeen-Yuhs).

Et, bien sûr, il y avait le côté middle class désarmant, voire nerdy, du fils d'une prof d'anglais qui portait des sacs à dos sur scène et s'habillait souvent comme s'il était en train d'essayer d'impressionner le père d'une de ses conquêtes. Pour les amateurs de rap qui avaient grandi avec le hip-hop des années 1990, le succès de Kanye West fut ressenti comme un succès commercial attendu par les franges plus underground du mouvement. À vrai dire, dans Jeen-Yuhs, la musique de Kanye West est même comparée à plusieurs reprises à celle de A Tribe Called Quest. (Le documentaire relate aussi comment il fut rejeté par Rawkus Records, premier label de rap «alternatif» à l'époque. Un moment décisif, à plusieurs niveaux, pour l'histoire du rap.)

Les scènes les plus émouvantes de Jeen-Yuhs sont celles où l'on voit Kanye West avec sa mère, Donda, qui apparaît comme une source presque surnaturelle d'amour maternel et d'encouragement. Et, bien entendu, Kanye joue lui-même le rôle de l'enfant adoré qui recherche constamment (en sachant qu'il l'obtiendra) la reconnaissance et l'approbation de sa mère. L'amour et l'admiration réciproques que l'on peut voir dans leurs yeux lorsqu'ils se regardent a quelque chose de profondément touchant (les psychanalystes de comptoir affirmeront peut-être aussi que l'assurance incroyable, le mot est faible, dont Kanye peut faire preuve –et qui a pu être aussi bien sa plus grande force que sa plus grande faiblesse– est sans doute le résultat de cette relation mère-fils).

Certaines scènes choquantes

Tout ce dont nous avons parlé jusqu'ici se déroule dans les deux premières parties du documentaire, mais ce sera sans doute le troisième épisode qui sera le plus discuté. À mesure que Kanye West atteint des niveaux de célébrité inimaginables, sa relation avec Coodie devient plus distante, voire plus tendue. Puis, en 2017, West fait revenir Coodie et lui offre à nouveau la pleine liberté de filmer ce qu'il souhaite alors que Kanye est en tournée, qu'il travaille sur sa ligne de vêtements, qu'il enregistre en studio au Wyoming et, surtout, qu'il doit faire face à une série prolongée de crises de santé mentale.

J'ai trouvé ces scènes assez difficiles à regarder (c'est un euphémisme). Certains spectateurs ne manqueront pas de les trouver choquantes, voire carrément scandaleuses (on imagine que ce sont elles qui sont la cause de l'insatisfaction de West par rapport au film). Plus d'une fois, on peut voir Coodie éteindre sa caméra au beau milieu d'une crise. On le sent clairement mal à l'aise par rapport à ce que sa caméra est en train de filmer. Je me suis demandé à de nombreuses reprises si ces séquences franchissaient ou non une ligne rouge éthique. Et je ne suis pas encore bien certain d'avoir la réponse. En définitive, je crois que ce sera aux spectateurs d'en décider.

Cela dit, au moins deux arguments convaincants peuvent expliquer pourquoi ces scènes ont été incluses dans le documentaire. Le premier est que, bien que parlant de l'histoire de Kanye West, Jeen-Yuhs ne parle pas seulement de Kanye West –Jeen-Yuhs, c'est aussi l'histoire de Coodie. Comme l'admet librement le narrateur du film, toute la carrière de Coodie a été définie, au moins en partie, par sa relation avec Kanye West. Et même si nous assistons à l'éloignement des deux hommes, qui sont devenus pères de famille, ont perdu leurs parents et ont vécu d'autres rites de passage encore, il y a forcément un lien qui persiste. Il ne fait aucun doute que les scènes en question retracent un chapitre essentiel de la relation des deux hommes, essentiel à la fois pour ce qu'elle a été et pour ce qu'elle est. Les intégrer au film est un acte d'honnêteté.

En fin de compte, la plus grande réussite de Jeen-Yuhs est d'humaniser un personnage qui, pour le meilleur ou pour le pire, s'est souvent opposé à cela.

Mais, d'une certaine manière, regarder ces images nous pousse aussi à réfléchir à la façon dont les médias et le public ont traité ce chapitre de la célébrité de Kanye West. Au milieu de ces scènes, des extraits de talk shows et monologues blagueurs ont été intercalés, dans lesquels des présentateurs TV se demandent en plaisantant si Kanye West n'aurait pas sombré «in the sunken place» (référence au film Get Out, dans lequel les personnages noirs sont hypnotisés par des Blancs et ne se rendent pas compte de l'oppression qu'ils subissent) et traitent un problème évident de santé mentale comme une façon de faire parler de soi ou, pire, un revers de fortune bien mérité (le fait que la grande majorité de ces personnes soient blanches accentue le malaise). Ces dernières années, de grands efforts ont été faits pour corriger la manière dont on parle des questions de santé mentale, mais seules les personnes qui se conduisent de manière sympathique semblent avoir droit à notre bienveillance.

En fin de compte, la plus grande réussite de Jeen-Yuhs est d'humaniser un personnage qui, pour le meilleur ou pour le pire, s'est souvent opposé à cela. Quoi qu'on pense de Kanye West, son empreinte sur la pop du XXIe siècle est incontestable, même si ce n'est qu'a posteriori qu'on s'en rend compte. Kanye West n'a plus sorti de grand album depuis The Life of Pablo en 2016, mais même s'il devait ne plus jamais en ressortir, il reste que, durant douze longues années, il a probablement été le musicien le plus acclamé et le plus influent du monde. Il a marqué son époque. Je ne pense pas que je pourrai assister à nouveau à quelque chose de similaire dans ma vie. Jeen-Yuhs nous rappelle que, contrairement à ce que l'intéressé lui-même a pu prétendre, cela n'a pas été l'œuvre d'un dieu, mais bien d'un être humain.

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