Monde

Rupture totale entre Israël et la Turquie

Jacques Benillouche, mis à jour le 03.06.2010 à 14 h 51

Ankara, qui a renoncé à ses ambitions européennes et veut prendre le leadership du monde arabo-musulman, n'a que faire d'une alliance avec Jérusalem.

La rupture entre Israël et la Turquie est consommée. L'échec de l'action contre la «flottille de la paix» met fin aux excellentes relations concrétisées par la première visite officielle d'un président israélien, Shimon Pérès, au parlement turc. Chacun des deux pays veillait à la bonne entente. Israël en tirait un intérêt psychologique certain puisqu'il s'agissait du seul pays musulman qui se comportait ouvertement en allié. Les intérêts stratégiques s'illustraient par l'accord de coopération, signé en 1966, ouvrant à l'aviation de Tsahal un espace aérien étendu aux bases turques voisines de l'Irak et de la Syrie. Malgré l'arrivée des islamistes au pouvoir, cet accord n'avait jamais été remis en cause grâce au poids de l'armée turque garante des institutions et de la laïcité du régime instaurée par Ataturk.

Virage stratégique

Israël a dû renoncer en échange de cette alliance à ses convictions en ignorant officiellement le génocide de plus d'un million d'arméniens pendant la première guerre mondiale. Il justifiait difficilement la pire une position très inconfortable d'un pays qui a connu la Shoah au point de subir les foudres du lobby juif américain qui restait peu sensible à la rhétorique israélienne sur cette question.

Le virage stratégique de la Turquie n'a pas été brutal. Il a été préparé dès l'arrivée au pouvoir des islamistes en 2002. Les critiques contre Israël et les rapprochements avec ces ennemis ont été ensuite crescendo. Dès 2004, Tayyip Erdogan a traité Israël «d'Etat terroriste» à la suite de l'élimination du Cheikh Yassine. Il a invité à Ankara, en février 2006, le chef du Hamas Khaled Mashaal avec les honneurs réservés aux chefs d'Etat et a traité Shimon Pérès «d'expert en assassinat» à la conférence de Davos de janvier 2009. Alors que Benjamin Netanyahou était attendu en Turquie, il a préféré rencontrer le président soudanais Omar El Béchir, accusé de crimes de guerre et de génocide par la Cour Internationale de Justice. En mars 2010, il a déclaré que Le Mont du Temple, Hébron et le tombeau de Rachel n'ont jamais été des sites juifs et enfin, profitant de son dernier voyage officiel à Paris, Erdogan a affirmé qu'Israël était la «plus grande menace pour le monde et pour la paix».

Le régime islamiste turc juge les relations avec l'Etat juif contre nature mais avait besoin dans le passé d'Israël. Il comptait sur les réseaux européens israéliens et sur le lobby juif américain pour favoriser son entrée dans l'Europe. A partir du moment où la France et l'Allemagne ont confirmé leur refus d'une adhésion de la Turquie à l'Europe, il n'y avait plus de raisons de préserver l'alliance avec Israël.

Empire ottoman

Erdogan et son parti l'AKP ont une stratégie politique ambitieuse incompatible avec l'alliance historique avec Israël. Ils rêvent de rétablir l'influence turque sur les pays issus de l'ancien empire ottoman. Ils sont conscients du fait qu'il ne peuvent y parvenir qu'avec le soutien des populations du Moyen-Orient. La crise flagrante de leadership arabe les sert. L'Egypte avec un président malade et vieillissant ne peut plus tenir le rôle de leader du monde arabo-musulman. La disparition de Saddam Hussein et de Hafez El Assad a ouvert un boulevard que la Turquie s'est empressée de chercher à combler en s'alliant avec la Syrie auparavant considérée comme un ennemi. D'autres pays peuvent prétendre à la conduite du monde arabe, l'Arabie saoudite en particulier, mais la Turquie bénéficie à la fois de l'alliance historique militaire américaine en tant que membre de l'OTAN et d'une réputation de démocratie islamique modérée.

Le premier ministre turc a aussi habilement joué avec l'Iran qui pourrait contrer ses ambitions. En se rapprochant d'Ahmadinejad et d'une République islamique isolée, il les neutralise d'une part et démontre dans le même temps aux pays arabes du Moyen-Orient hostiles à Téhéran qu'il peut traiter d'égal à égal avec les Iraniens. L'armée turque est l'une des plus puissantes de la région. Lors de sa visite à Paris, le 7 avril, Erdogan a martelé qu'Ahmadinejad ne représentait pas de danger pour la région et qu'il ne fallait prendre à la lettre ses menaces répétées de rayer Israël de la carte. Il n'a pas hésité à réaffirmer que «c'est Israël qui est la principale menace pour la paix régionale».

Liens islamistes

La Turquie utilise par ailleurs des intermédiaires dans son jeu ambigu avec le Hamas et les extrémistes islamistes de tous bords. L'IHH, qui a affrété le Marmara, est une organisation islamiste sous influence de l'AKP. Son soutien au Hamas s'inscrit explicitement dans la stratégie de l'AKP de devenir le porte-drapeau d'un monde arabe qui se cherche.

Le ministre des affaires étrangères israélien, le très controversé Avigdor Lieberman, avait le premier fait part publiquement de ses doutes sur la solidité de l'alliance turque. Il n'a eu de cesse depuis des mois de tenter de combler partiellement cette perte par une ouverture vers les pays du Caucase, la Géorgie et l'Azerbaïdjan, eux aussi musulmans. Et pour trouver une solution de rechange à la perte par l'aviation israélienne des grands espaces turcs nécessaires à ses entraînements, il a tenté de réactiver des liens avec la Grèce ennemi historique de la Turquie.

Nouvelles alliances

La Syrie a aujourd'hui pris la place d'Israël dans les entrainements militaires conjoints avec la Turquie. Damas a tout à gagner d'un rapprochement avec une armée mieux équipée et mieux entraînée que la sienne dont le matériel est obsolète et mal entretenu. En se tournant vers Athènes, les israéliens cherchent à contrer cette nouvelle alliance paradoxale entre un pays de l'Otan et l'un des pays de «l'axe du mal».

Les grecs trouvent de leur coté un intérêt économique dans ces échanges militaires avec Israël en période de vaches maigres. Alexander Modiano, Président de la section grecque de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), a adressé une demande officielle au gouvernement israélien pour obtenir des conseils sur la façon dont Israël pourrait aider son pays à juguler ses problèmes financiers grâce aux méthodes qui lui ont permis de plutôt bien résister à la crise.

Des exercices militaires conjoints israélo-grecs, navals et aériens, dénommés Minoas 2010, devaient se tenir le 1er juin à la fois sur le continent et en mer Egée et Ionienne. La Grèce avait autorisé  les avions de Tsahal à simuler des frappes contre ses missiles sol-air S-300, identiques à ceux dont l'Iran attend la livraison de la part de la Russie. Ces exercices ont été toutefois annulés après l'attaque de la flottille.

Les généraux israéliens estiment que le choix turque est politique et certainement pas militaire. L'armée d'Ankara est en grande partie équipée avec du matériel israélien et il lui sera difficile de réorganiser son approvisionnement et la maintenance de ses systèmes d'arme.

Les relations se sont aujourd'hui tellement dégradées que les demandes d'armement d'Ankara sont à présent systématiquement rejetées. Tayyip Erdogan a réclamé des systèmes de missiles israéliens, des roquettes antichars «Spike», des missiles «Barak-8» pour la marine et des blindés «Namer» pour le transport de troupes. Israël a seulement accepté d'honorer une commande antérieure de drones dont l'annulation a même été un temps envisagée. Jérusalem craint que ce matériel de haute technologie se retrouve un jour entre les mains de la Syrie et du Hezbollah.

La perte de la Turquie sera aussi sensible en matière de revenus touristiques. Le gouvernement israélien a interdit à ses ressortissants de se rendre en vacances dans un pays en guerre diplomatique et les agences de voyages devront trouver une destination de rechange aux 600.000 israéliens qui s'y rendaient chaque année. Ils réorienteront sans doue ces touristes vers la Grèce qui y verra une aubaine au moment où le pays traverse une crise économique considérable.

Une page vient de se tourner au Moyen-Orient avec la fin, aujourd'hui officielle, de l'alliance entre les deux seules démocraties de la région. L'arrivée au pouvoir d'Islamistes même modérés en Turquie et les ambitions nouvelles d'Ankara d'imposer son leadership sur le monde arabe rendaient tout simplement impossible le maintien d'un tel partenariat stratégique.

Jacques Benillouche

Photo: Un manifestant portant un drapeau turc lors d'un défilé à Bruxelles pour protester contre l'attaque de la flotille humanitaire se dirigeant vers Gaza. Francois Lenoir / Reuters

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Jacques Benillouche
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Journaliste
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