Santé / Société

Avec la levée des mesures sanitaires, condamne-t-on les plus fragiles à s'autoconfiner?

Temps de lecture : 8 min

Face au variant Omicron, les personnes immunodéprimées restent extrêmement vulnérables. Comment les protéger sans faire peser un poids trop lourd sur le reste de la population?

Dans les transports publics ou dans les lieux clos mal ventilés, le masque FFP2 apporte la meilleure protection. | David Gannon / AFP
Dans les transports publics ou dans les lieux clos mal ventilés, le masque FFP2 apporte la meilleure protection. | David Gannon / AFP

Le gouvernement a annoncé la fin de l'obligation du port du masque dans les lieux clos soumis au pass vaccinal, sauf dans le train et l'avion, à partir du 28 février 2022. Cette annonce s'inscrit dans l'optimisme affiché par l'exécutif qui préfère se tenir à un calendrier plutôt qu'à des indicateurs sanitaires chiffrés. Elle suit également les allègements déjà effectués par différents États européens dont le Royaume-Uni, le Danemark ou la Suède où le masque n'est d'ores et déjà plus obligatoire.

Notons que le Danemark qui prévoyait d'atteindre le pic de sa vague Omicron le 15 janvier dernier et qui a levé toutes les mesures sanitaires le 1er février est toujours l'objet, un mois plus tard, d'une croissance exponentielle de sa courbe de nouvelles contaminations et atteint des niveaux records de mortalité, qui continue à grimper de manière très préoccupante.

En France, et puisque la stratégie affichée par l'exécutif est «d'emmerder les non-vaccinés», la politique de lutte contre le Covid repose sur le pass vaccinal dont on a du mal à mesurer l'efficacité réelle –si ce n'est qu'il permet de protéger les personnes non vaccinées d'être contaminées en étant au contact de personnes vaccinées et positives et qu'il vise à promouvoir la troisième dose vaccinale dans la population.

Mais, ce faisant, et si tant est que la circulation du virus demeure élevée dans la communauté, ce sont avant tout les personnes immunodéprimées ou les personnes âgées immunosénescentes qui vont être les plus impactées, car confrontées à un risque accru de contaminations contre lesquelles elles pourront mal se protéger sans devoir s'autoconfiner. Ajoutons à cela les enfants en bas âge qui ne peuvent pour le moment pas être vaccinés et même la plupart des 5-11 ans, qui sont extrêmement peu vaccinés en France.

Vulnérables, même vaccinées

Face au SARS-CoV-2, et même face à son variant Omicron que nous savons moins virulent en population générale, en grande partie grâce à l'efficacité des vaccins, les personnes immunodéprimées restent extrêmement vulnérables car le vaccin n'a que peu d'efficacité sur elles. En effet, malgré trois doses ou plus, elles demeurent à risque de développer des formes graves après avoir été contaminées par le variant Omicron.

S'il est déjà difficile d'envisager que le gouvernement fasse machine arrière sur son calendrier, l'indifférence pour les personnes vulnérables serait seulement inacceptable.

On entend bien la lassitude de la population en bonne santé. Mais, trouvons-nous normal de conduire à l'autoconfinement les plus de 300.000 personnes immunodéprimées en France ainsi que les quelque 600.000 de plus de 80 ans, tous ceux qui s'occupent d'eux ou vivent à leurs côtés, et les quelque 3,3 millions de familles ayant un enfant de moins de 6 ans?

Ajoutons également que ce n'est pas être pessimiste que de se dire que des maladies immunodéprimantes peuvent frapper à notre porte du jour au lendemain, affaiblissant nos défenses à notre tour.

On ne va pas se mettre à porter un masque tous les jours de notre vie sous prétexte que l'on pourrait un jour devenir immunodéprimés, direz-vous! Bien sûr, mais la question est de savoir comment nous pourrions protéger ces personnes vulnérables et leurs proches sans faire peser un poids trop lourd sur le reste de la population.

Nous l'avons déjà dit ici: l'usage étendu actuel du pass vaccinal nous semble pouvoir être levé rapidement sans trop d'impact. Il semble bien qu'il ait fait son temps en termes d'incitation à la vaccination et la protection qu'il assure devient bien maigre avec le variant Omicron qui a su transpercer allègrement les digues de l'immunité humorale naturelles ou vaccinales. Et qui plus est, il ne protège que très mal les personnes vulnérables contre les formes graves. C'est d'ailleurs dans ce sens qu'Israël a levé son Green Pass le 6 février. «À l'ère d'Omicron, il ne semble plus remplir pleinement son rôle. L'écart de risque de contamination entre vaccinés et non-vaccinés est faible, donc il n'y a aucune raison d'imposer cette mesure au public. Le passeport vert ne permet pas de créer un espace sécurisé de moindres contaminations entre personnes vaccinées», a ainsi expliqué à Libération Cyrille Cohen, directeur du laboratoire d'immunothérapie de l'université Bar-Ilan de Tel-Aviv.

Une fois le pass levé, que nous reste-t-il comme contrainte en France? Le port du masque et les jauges? Parlons du masque aujourd'hui. Nous ne préconisons pas de le garder ad vitam, mais nous demandons d'en envisager la levée de l'obligation que lorsque la circulation du virus est devenue faible, disons au-dessous de 5.000 nouvelles contaminations à l'échelle du territoire national, ou encore de cinquante cas pour 100.000 habitants sur sept jours si l'on veut territorialiser la mesure.

Des indicateurs sanitaires explicites

Tous les masques sont efficaces lorsqu'ils sont bien ajustés sur le visage, qu'ils couvrent le nez, la bouche et le menton. Le masque en tissu est un peu moins filtrant que le masque chirurgical, qui lui-même est moins filtrant que le masque FFP2. Ainsi, si l'on met un quart d'heure à se faire contaminer par une personne infectée en l'absence de masque en milieu intérieur, il faudra une demi-heure si les deux protagonistes portent des masques en tissu, une heure s'ils portent des masques chirurgicaux, et une journée entière avec des masques FFP2. Comme le masque en tissu est plus écologique que les masques chirurgicaux ou FFP2, on peut les recommander lorsque l'on fait ses courses ou que l'on va à la boulangerie, ou encore lorsque la circulation du virus est très faible dans la communauté et que l'on souhaite continuer à se protéger.

Dans les transports publics, ou dans des situations où l'on reste plusieurs heures dans des lieux clos mal ventilés, le masque FFP2 apporte la meilleure protection. En effet, puisque la transmission du SARS-CoV-2 se fait principalement par la voie aérosol en lieux clos, le masque apparaît, avec l'aération/ventilation des espaces, une arme puissante contre la transmission, sans la bloquer totalement (l'air extérieur restant le plus sûr).

En utilisant le CoviRisque de Covid Tracker, on se rend mieux compte de ce que cela signifie: dans une réunion de cinquante personnes, le risque qu'une personne soit positive est de 87%. À titre de comparaison, si on attend que l'incidence descende à 50, ce risque passe à moins de 5%, ce qui est autrement plus acceptable. À ce moment-là, si seules les personnes à risque continuent de garder le masque, elles réduiront encore le risque de contamination de moitié avec un masque chirurgical et d'un facteur 10 avec un masque FFP2.

Nous devons urgemment nous donner les moyens d'optimiser la ventilation des espaces clos.

Avec un niveau d'incidence encore très élevé (voisin de 1.000-1.500 cas pour 100.000 sur sept jours à la mi-février), il reste prématuré d'envisager de lever l'obligation du port du masque en milieu intérieur en France. Cependant, si à ce rythme très favorable de décrue épidémique que nous connaissons aujourd'hui, il sera toujours prématuré fin février de préconiser d'enlever le masque en milieux clos et dans les transports publics en France, dès la mi-mars, si la tendance se poursuit, cela devrait pouvoir être envisageable.

Ici, vous comprenez sans doute mieux pourquoi on plaide sur une stratégie qui repose sur des indicateurs sanitaires explicites plutôt que sur un calendrier de surcroît trop optimiste. Avec un taux d'incidence en dessous d'un seuil de vigilance communément accepté, la menace devient somme toute acceptable. Mais elle ne l'est pas avec une incidence élevée et le risque encouru par les personnes vulnérables est bien trop grand.

Une vulnérabilité parfois invisible

Ne reproduisons pas ce qui se passe actuellement sous nos yeux au Danemark, où les personnes vulnérables sont en train de payer un très lourd tribut à la volonté du gouvernement danois de lever toutes les mesures sanitaires pour faire profiter prématurément la population d'une accalmie qui d'ailleurs tarde à s'installer. Rappelons que la vulnérabilité des personnes immunodéprimées peut rester invisible. C'est-à-dire que parmi nos collègues, nos soignants, les enseignants de nos enfants, nos amis, les gens que nous croisons dans le métro ou dans la salle d'attente de notre médecin, des individus sont potentiellement eux aussi à risque.

Nous n'avons pas le droit de rester indifférent devant le risque que nous faisons prendre aux personnes immunodéprimées, pas plus qu'il n'était acceptable de laisser mourir de chaleur nos aînés en août 2003. Il n'y a pas de convoi pour la liberté qui puisse s'affranchir d'une solidarité envers les plus fragiles de nos sociétés, pas plus au Canada, en Belgique qu'en Suisse ou en France.

Nous demandons donc que les autorités sursoient à leur volonté de lever le port obligatoire du masque en lieux clos tant que les indicateurs sanitaires ne confirment pas l'accalmie, tant que l'incidence reste au-dessus de cinquante cas pour 100.000 habitants sur sept jours. Aujourd'hui, face à Omicron et à sa très forte transmissibilité, il faudrait sans tarder promouvoir dans toutes les situations à risque dès lors que le taux d'incidence reste élevé l'usage de masques FFP2. Ces masques sont plus filtrants et mieux ajustés aux visages que les masques chirurgicaux ou en tissu.

Si nous saluons leur remboursement (sous conditions) pour les personnes immunodéprimées et immunosénescentes, nous regrettons que leur usage ne soit davantage promu par les pouvoirs publics ainsi que par les sociétés savantes qui tendent parfois à le dramatiser. On a parfois tendance à trop penser à la place des autres, à considérer que le masque FFP2 serait particulièrement inconfortable, mais a-t-on interrogé leurs utilisateurs à ce propos? On entend dire qu'ils seraient mal portés, mais n'est-ce pas le contraire plutôt, les masques chirurgicaux que l'on voit trop fréquemment pendouiller sous le nez lorsque ce n'est pas sous le menton? En outre, la gratuité ou le remboursement ne devrait-il pas être étendu à toutes les personnes très exposées: soignants, enseignants et professionnels de l'éducation, professionnels de la vente ou de la restauration notamment ainsi qu'aux proches aidants de personnes vulnérables?

Il serait opportun que ces populations bénéficient de la gratuité des autotests et d'un accès prioritaire aux tests PCR. Nous aimerions aussi que les proches des personnes immunodéprimées puissent profiter d'une aide à l'isolement si elles sont positives. Il est en effet très difficile de ne pas contaminer les personnes avec qui l'on vit surtout avec un variant aussi contagieux qu'Omicron.

Un tournant dans la pandémie

En parallèle, nous devons urgemment nous donner les moyens –et ce sera sans doute le défi sanitaire des prochains mois, d'optimiser la ventilation des espaces clos avec la mise en place de mesures de filtration et de purification de l'air intérieur. En réalité, avant même les masques qui complètent la ventilation, l'amélioration de la qualité de l'air intérieur est une mesure décisive pour que la levée des restrictions sanitaires puisse s'inscrire dans la durée d'une pandémie qui pourrait bien s'étirer plus longtemps qu'on ne le rêve trop souvent.

Enfin, les personnes immunodéprimées ou immunosénescentes doivent pouvoir bénéficier aujourd'hui des progrès tangibles dans le domaine des traitements précoces voire préventifs par les antiviraux et les anticorps monoclonaux. Leur usage est désormais reconnu dans le traitement précoce des infections par le coronavirus, car ils permettent d'éviter chez les personnes à haut risque les complications qui peuvent conduire à l'hospitalisation ou au décès. Mais certains de ces traitements peuvent aussi être administrés en prévention en intra-musculaire (par exemple Evusheld d'AstraZeneca), et s'ils sont encore au stade de l'évaluation dans l'indication prophylactique, ils pourraient permettre de suppléer le déficit d'immunité des personnes immunodéprimées pour leur assurer la protection contre les formes graves que la vaccination ne leur confère malheureusement plus.

On peut comprendre que l'on vit actuellement un tournant de cette pandémie, que l'on peut désormais envisager de sortir, au moins provisoirement, de cet état d'urgence et d'exception qui était ponctué de mesures aussi liberticides que des couvre-feux et des confinements dictés par un virus mortifère qui était capable de désorganiser notre système de santé et l'essence même de nos sociétés.

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On peut aussi comprendre que nous voulions rapidement arrêter d'avoir à produire des laissez-passer pour aller boire un verre ou voir un film au cinéma. Mais on ne pourra pas pardonner une société qui ignorerait les aînés et relèguerait les personnes vulnérables à un confinement strict rendu nécessaire par la terreur qu'exercerait notre seul bonheur de ne plus porter de masques en milieu clos, la seule protection que nous avions réussi à leur offrir contre un virus au risque bien mortel pour elles.

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