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Jean-François Copé: changement d'époque...

Jean-François Copé, mis à jour le 03.06.2010 à 17 h 08

Depuis trente ans, la France a manqué de courage dans l'action. Par Jean-François Copé.

Dans ma dernière chronique sur Slate, assumant l'emploi du mot «rigueur» malgré les émois qu'il avait provoqué, j'insistais sur l'importance d'une parole franche et directe lorsqu'on s'adresse aux Français, particulièrement en période de crise. Bien sûr, cela ne suffit pas: il faut surtout ne pas avoir peur des actes. Or c'est aussi ce courage dans l'action qui nous a collectivement manqué depuis une trentaine d'années.

Depuis les années 1980, comme beaucoup de nos voisins européens, nous avons repoussé autant que possible les réformes nécessaires pour moderniser le modèle construit au cours des Trente Glorieuses. Les équilibres structurels de cette période étaient pourtant révolus (croissance aux alentours de 6%, vitalité démographique du baby-boom, moindre ouverture et moindre concurrence internationale...). Pire, nous avons même remis en cause certaines bases qui avaient permis la reconstruction et la croissance des Trente Glorieuses, à commencer par la valorisation du travail! Dans le même temps, de nouvelles puissances ont émergé, rognant progressivement la compétitivité européenne, tandis que la financiarisation de l'économie a rendu d'autant plus vulnérable un tissu industriel européen en perte de dynamisme.

Pour maintenir un train de vie en décalage avec nos moyens réels, et même pour se «payer le luxe» de quelques «avancées» sans lien avec la réalité démographique et économique –comme la retraite à 60 ans ou les 35 heures–, nous avons dû augmenter la dépense publique plus vite que la création de richesse. Depuis 1974, le budget de l'Etat est ainsi chaque année déficitaire. Ces dernières années, l'euro et les taux d'intérêt faibles avaient masqué une partie du coût de la dette. Ils nous avaient donné l'impression que nous pouvions continuer sur cette pente à moindre frais...

La crise actuelle joue le rôle d'un révélateur brutal. Nous payons au prix fort trente ans de politique de l'autruche, d'additions de petites lâchetés et de démissions collectives. Nous en payons le prix économique évidemment: la faiblesse des perspectives de croissance en zone euro, l'ampleur des déficits publics et des réformes à mener, découragent les investisseurs qui préfèrent se tourner vers d'autres régions, laissant ainsi le champ libre aux spéculateurs. Plus grave encore, nous en payons aussi le prix moral. Celui d'une perte de confiance généralisée. Tous les Français de moins de 30 ans ont ainsi le sentiment de n'avoir jamais connu autre chose que la «crise». Seulement 1/3 des Français pensent que leurs enfants auront un parcours social ascendant. Le sociologue Eric Maurin a brillamment décortiqué cette peur du déclassement qui hante une grande partie de nos concitoyens dans son dernier livre. Les citoyens se sentent abandonnés au milieu d'un gué: ils assistent à la fragilisation du modèle hérité des Trente Glorieuses, mais peinent à imaginer comment ils vont pouvoir le sauver dans les années futures. Ils ont le sentiment de vivre la fin d'un monde sans que rien ne soit proposé pour reconstruire. Rien n'est plus anxiogène que le discours décliniste couplé au statu quo.

Il est pourtant possible de retracer un chemin de confiance pour la France et l'Europe. La prise de conscience imposée par cette crise doit être pour nous une opportunité de renouer avec l'espérance. Pour cela, deux conditions:

D'abord, oser un regard lucide sur notre situation présente: nous devons prendre conscience qu'à force d'idéaliser le passé, nous avons perdu foi en l'avenir. Pour débloquer les immobilismes, il faut au préalable relativiser le sentiment de déclin par rapport à la période 1960-1970 et affirmer que le progrès est devant nous! Il n'y a pas un âge d'or que nous devrions regretter comme si l'optimum économique et social avait été atteint en 1970 et que l'Histoire était finie pour nous...

Prenons quelques exemples: l'espérance de vie s'élevait à 70,4 ans pour les hommes et à 78,5 pour les femmes en 1981, contre 84,5 et 77,8 ans en 2009; le pouvoir d'achat n'a cessé de progresser bien qu'à un rythme moins soutenu (entre 1974 et 2006, il a progressé de 2,1% par an), le taux de pauvreté n'a cessé de régresser (de 17,9% en 1970 à 13,4% en 2007)... Nous devons avoir conscience que nous vivons dans l'une des régions du monde où les citoyens bénéficient du meilleur air, de la meilleure eau, de la meilleure alimentation, du meilleur équilibre politique et économique, des meilleures chances pour se former et faire valoir ses talents, d'un système de soins et de solidarité qui continue de faire envie à l'international... On finit par oublier que l'Europe garde un PIB trois fois supérieur à celui de la Chine. L'Europe et la France disposent des atouts majeurs et offrent à leurs concitoyens des conditions de vie et de développement largement au-dessus de la moyenne internationale. C'est une invitation à sortir du misérabilisme et de la démagogie pour garder en tête que vivre en France est d'abord une chance, pour les plus modestes comme pour les plus aisés. Voilà une condition pour continuer à aller ensemble vers l'avant.

Ensuite, il faut se fixer un cap clair et juste, qui montre aux citoyens comment notre continent peut se donner les moyens de redevenir maître de son destin, y compris dans un environnement globalisé et ultra concurrentiel. C'est là le rôle des hommes politiques. Je crois que les Français sont notamment prêts à adhérer à une feuille de route qui reposerait sur trois axes:

1/ Premier mot clé: le courage. Depuis trente ans, la France est devenue championne du monde des diagnostics, mais elle a toujours freiné avant d'appliquer les remèdes... Pourtant, les Français sont prêts à passer à l'action à condition que les efforts demandés soient justes:

  • il faut booster la compétitivité de notre pays: aujourd'hui, la croissance française tient essentiellement grâce à la consommation intérieure, stimulée en partie artificiellement par les dépenses publiques (entre 1950 et 2008 la part des prestations sociales dans le revenu disponible des ménages est passée de 14,4% à 29,4%). Il faut donc trouver de nouveaux moteurs de croissance, en misant notamment sur l'innovation et l'exportation. Les leviers de croissance à deux chiffres, ce n'est pas en France qu'on les trouvera le plus facilement, c'est à l'international! Nous devons partir à la conquête de nouveaux marchés. C'est d'ailleurs l'intérêt d'un euro moins fort... Si nous voulons exporter, il faut transformer notre tissu industriel! La France se caractérise par des entreprises géantes et des toutes petites entreprises, mais nous manquons cruellement d'entreprises de taille intermédiaire. Ce sont pourtant les PME importantes qui créent le plus d'emplois, qui innovent le plus, qui exportent le plus! Il faut donc les aider à grandir, à miser sur l'avenir... Dans cette perspective, la question du financement est essentielle. La problématique de la nouvelle croissance sera au cœur d'un grand forum de mon club GénérationFrance.fr à la rentrée prochaine
  • il faut prendre à bras le corps la question des finances publiques. A cet égard, je me réjouis de voir que le président de la République vient d'annoncer, lors de la conférence sur les déficits publics, qu'il érigeait comme priorité un changement de la Constitution pour y inscrire une règle d'équilibre des comptes publics donnant cinq ans pour y parvenir en réduisant les dépenses. C'était une proposition phare du forum sur la dette de Génération France.fr, en avril dernier.
  • il faut changer notre rapport au travail. De ce point de vue, la réforme des retraites est un dossier décisif et symbolique. Elle doit être l'occasion de faire comprendre aux Français qu'ils devront travailler davantage et que cela n'est pas un drame. Mercredi 19 mai, avec mes collègues députés de l'UMP et du Nouveau centre, nous avons d'ailleurs présenté un rapport d'étape de notre groupe de travail sur la réforme des retraites qui préconise de respecter quatre grands principes: renforcer l'équité entre les différents régimes de retraites; travailler plus longtemps; travailler mieux tout au long de la vie afin que les actifs arrivent en bonne santé à l'âge de la retraite; compléter les régimes de base en favorisant l'accès à l'épargne retraite. Avec Génération France.fr, nous tiendrons un forum sur cette question du travail en juin.

2/ Deuxième mot clé: le rassemblement. Il nous sera impossible d'avancer sans réconcilier réussite individuelle et collective. Il faut en finir avec la rhétorique que nous ressert le PS, des «riches contre les pauvres», des entreprises contre les salariés, des jeunes contre les plus âgés... A la lutte des classes et des générations, il faut substituer une dynamique profonde d'unité. Ne comptez pas sur moi pour abandonner la réflexion sur le vivre ensemble, malgré les ratés du débat lancé en préfecture sur l'identité nationale. Ces enjeux seront ainsi au cœur de notre dernier forum Génération France.fr dans le courant de l'année 2011.

3/ Troisième mot clé: l'ouverture au monde. Les Français ont d'autant plus peur de la mondialisation qu'ils connaissent mal l'international. Nous rechignons souvent à apprendre les langues étrangères, à commencer par l'Anglais, alors qu'il est devenu la langue véhiculaire du monde! Avec l'Europe, la France doit se tourner résolument à l'international, si elle ne veut pas sortir peu à peu de l'histoire, en laissant les Etats-Unis et la Chine constituer un G2 qui déciderait sans elle du sort de la planète. Cela passera par une approche décomplexée de l'international et par une rénovation totale de la gouvernance européenne et mondiale, sujet sur lequel je ferai des propositions avant l'été avec mes collègues Pierre Lequiller, président de la commission des Affaires européennes à l'Assemblée, Michel Herbillon député du Val-de-Marne et Jean-Pierre Gorges, député d'Eure-et-Loir. Nous aborderons également ces sujets lors du quatrième forum thématique de GénérationFrance.fr à l'automne.

La France et l'Europe ont les ressources pour garder la maîtrise de leur destin, renouer avec la prospérité et consolider les fondamentaux du modèle social auquel nous sommes attachés. Il faut désormais mobiliser ces ressources en invitant chacun à participer avec ardeur à cette aventure collective. J'ai la conviction que le changement ne doit pas être vécu comme une angoisse mais comme une opportunité, notamment pour les nouvelles générations qui n'en peuvent plus d'être baignées depuis leur plus jeune âge dans «la crise». Le monde change vite; aujourd'hui l'Europe fait partie des suiveurs qui subissent le mouvement. A nous de tout faire pour devenir des acteurs qui l'orientent.

Jean-François Copé

Photo: Clapperboard / Matt Batchelor via Flickr License CC by

Jean-François Copé
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