Société

Confession d'un Français de papier

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Né de parents étrangers, je dus attendre mes 18 ans pour devenir français.

À mes yeux, même si l'administration pensait le contraire, j'étais le plus français des Français. | Cat Branchman via Flickr
À mes yeux, même si l'administration pensait le contraire, j'étais le plus français des Français. | Cat Branchman via Flickr

Bien que né en France, il m'a fallu attendre ma dix-huitième année pour devenir français. Avant cela, j'étais belge. Oui, belge. Notez bien que je n'avais jamais habité en Belgique. Pas plus que je ne parlais flamand. Mais l'administration française dans ce génie procédurier qui la caractérise considérait qu'étant le fruit d'un père belge et d'une mère tunisienne, je ne pouvais prétendre à la nationalité française. Mon père étant belge, il fut donc décidé que je le serais aussi, du moins jusqu'à ma majorité.

Je suis donc ce qu'il convient d'appeler un Français de papier, un Français de seconde zone, un Français au rabais, un Français sans racines françaises. Un Français pas tout à fait français. Un Français rapporté. Et pour ne rien arranger, un Français de confession juive. Autant dire une abomination aux yeux de ceux qui considèrent la nation française comme un cercle fermé, une assemblée de Picards, de Bretons, d'Auvergnats, de ceux qu'on nomme «Français de souche» et pour qui on ne saurait être français sans avoir été baptisé par un prêtre dont l'arbre généalogique se confond avec les grandes heures de l'histoire de France.

J'étais donc un étranger dans mon propre pays, un étranger qui avait la particularité de n'entretenir aucun lien avec le pays qu'on m'avait désigné comme étant le mien, j'entends la Belgique, si ce n'est celui d'être le fils de mon père. Lequel était belge comme moi j'étais français, c'est-à-dire un Belge de papier puisque ses parents à lui venaient l'un de Russie, l'autre d'Allemagne. À bien considérer, je ne suis même pas un Français de papier mais un Français de buvard dont l'affiliation à mon pays de naissance s'écrira toujours à l'encre sympathique.

Un bâtard de Français.

Jusqu'à mes 18 ans, je me suis trimballé avec une carte d'identité belge dans mon portefeuille. Pourtant, je n'avais pas l'accent belge mais celui d'un gamin élevé dans les faubourgs de Paris. Je connaissais par cœur les couplets de la Marseillaise, beaucoup moins ceux de la Brabançonne. Mon équipe de cœur était –elle l'est toujours– l'Association sportive de Saint-Étienne (Les Verts) et non point le Royal Sporting Club d'Anderlecht. Et si j'aimais à en crever les chansons de Brel, c'est bien la poésie de Rimbaud, les romans de Flaubert, ceux de Proust et de Maupassant qui furent entre autres à l'origine de ma vocation d'écrivain.

À mes yeux, même si l'administration pensait le contraire, j'étais le plus français des Français. Certes, mes racines plongeaient dans les dédales de l'histoire juive. Certes, ma sensibilité juive m'amenait à entrevoir la nation comme une chose secondaire dans ce sens où l'universalité de la condition humaine m'apparaissait avant tout comme le fondement même de la notion d'individu, non point un être déterminé par les conditions de sa naissance, mais bien plus par cette étrangeté d'exister, de hanter une terre dont nul ne savait l'origine ni la destinée exacte.

À 18 ans, on daigna enfin m'accepter dans le giron de la nation française. Je devenais un Français pour de bon. Mais l'étais-je vraiment? Aux yeux de certains, de ces thuriféraires de l'identité nationale pour qui on n'est jamais assez français, je crains que non. Toujours me manqueraient ce rapport charnel à la terre, cette affiliation à la patrie, cette communauté de souvenirs qui distinguent le Français de race à celui venu d'horizons lointains.

C'est le drame du Français de papier. Quel que soit son sentiment d'appartenance, il lui faudra toujours justifier son attachement au pays qui l'a vu naître. De lui, on exige des preuves concrètes, des déclarations d'amour, un renoncement à son moi profond, un effacement complet de sa personnalité. Il ne saurait être français et juif, français et algérien, français et canadien, toutes ces appartenances étrangères qui jettent un voile sur la sincérité de son adhésion à la nation française.

L'autre jour, Valérie Pécresse, dans son discours du Zénith, s'est exclamée: «Je revendique l'assimilation. Je veux faire des Français de cœur et pas des Français de papier.» Comme si l'un ne pouvait pas exister sans l'autre. Comme si c'était seulement par l'assimilation qu'un Français de papier pouvait donner la preuve de son amour pour son pays natal. Comme si on ne pouvait aimer un pays que d'une seule manière possible: en oubliant d'où l'on vient, qui on est. Et en épousant un destin qui n'est pas le sien, qui ne le sera jamais.

Un pays qui prône l'assimilation comme valeur cardinale est un pays qui se renferme sur lui-même et finit par mourir. Comme dans ces familles où à force de se marier entre soi, la lignée autrefois prestigieuse s'affadit de génération en génération au point de disparaître tout à fait. Un pays qui refuse de s'enrichir de l'apport d'influences étrangères, de s'ouvrir à l'autre, dépérit seul dans son coin. Il perd de son allant, il sombre dans une nostalgie de pacotille, dans un sentimentalisme obséquieux qui cherche désespérément dans les gloires des heures passées une raison de croire encore à des lendemains triomphants.

En vain.

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