Politique / Monde

Poutine n'abandonnera pas l'Ukraine si facilement

Temps de lecture : 4 min

Qu'il l'envahisse ou opte pour un démembrement par procuration, il fera en sorte que le pays ne sorte pas indemne de la crise.

Vladimir Poutine lors d'une conférence de presse avec Olaf Scholz après une réunion sur la crise ukrainienne au Kremlin, le 15 février 2022. | Mikhail Klimentyev / Sputnik / AFP
Vladimir Poutine lors d'une conférence de presse avec Olaf Scholz après une réunion sur la crise ukrainienne au Kremlin, le 15 février 2022. | Mikhail Klimentyev / Sputnik / AFP

Même si, comme il l'a indiqué ces derniers jours, Vladimir Poutine décide de ne pas envahir l'Ukraine, cela ne veut pas forcément dire qu'il mettra un terme à la crise de manière pacifique ou diplomatique. Le président russe garde un atout dans sa manche; une entreprise à la fois inopinée et violente qui mettrait fin à l'impasse à son avantage.

Mardi 15 février, la Douma, le parlement russe, a voté une résolution autorisant Poutine à reconnaître l'indépendance des républiques populaires autoproclamées de Donetsk et de Louhansk –les deux provinces de la région du Donbass, dans le sud-est de l'Ukraine, occupées par des séparatistes prorusses armés. Cela lui permettrait d'envoyer des milliers de soldats, de chars et d'autres armes dans ces territoires, à la «demande» de leurs dirigeants, afin d'en défendre les peuples des assauts de l'Ukraine.

Ainsi, Poutine pourrait maintenir la pression militaire sur le gouvernement ukrainien sans prendre tous les risques d'une invasion totale. Cela lui permettrait également d'entraver encore davantage les perspectives déjà bien compromises d'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN –l'objectif principal du président russe– puisqu'entre autres qualités requises pour rejoindre les rangs de l'alliance dirigée par les États-Unis, un État doit avoir des frontières stables.

Un soulagement pour Kiev?

Cette résolution n'oblige pas Poutine à reconnaître les républiques séparatistes, et toutes choses égales par ailleurs, il aimerait autant ne pas le faire. Ces derniers mois, il a empêché des factions ultranationalistes à la Douma de proposer une résolution du même type parce qu'il préférerait que le Donbass reste dans l'Ukraine, afin que les séparatistes puissent continuer à déstabiliser le gouvernement national de Kiev. Depuis 2014, plus de 14.000 personnes ont été tuées pendant la guerre qui fait rage entre les séparatistes et l'armée ukrainienne.

En outre, les Accords de Minsk, un cessez-le-feu signé en 2015, sont censés donner aux provinces séparatistes une voix politique et, selon l'interprétation de Moscou, un droit de veto en matière de politique étrangère, y compris sur une hypothétique demande d'adhésion à l'OTAN (Kiev n'est pas d'accord avec cette interprétation du traité, ce qui est une des raisons pour lesquelles il n'est jamais entré en vigueur).

Quoi qu'il en soit, si Poutine ne peut influencer la politique ukrainienne de l'intérieur, il peut se contenter de découper un petit morceau du pays et d'étendre ainsi la sphère d'influence russe encore un tantinet vers l'ouest, avec la possibilité implicite de revenir plus tard pour continuer de se servir.

Dans un certain sens, les dirigeants de Kiev pourraient peut-être éprouver un certain soulagement si cette éventualité se concrétisait car le Donbass est une région qui pose bien des problèmes depuis un certain temps. Mais il existe deux raisons pour lesquelles cette nouvelle pourrait provoquer des inquiétudes, même au-delà des complications qu'elle implique pour une demande d'adhésion à l'OTAN.

Un coup à l'intégrité territoriale, pire que l'annexion de la Crimée

Tout d'abord, le Donbass, qui avec 4,3 millions d'habitants est la plus peuplée des vingt-six régions d'Ukraine, compte pour la plus grande part de l'industrie lourde et de l'énergie du pays, principalement sous forme de charbon. Ensuite, une sécession serait un nouveau coup porté à l'intégrité territoriale de l'Ukraine, d'une certaine manière plus traumatisant encore que l'annexion nette et brutale de la Crimée par la Russie en 2014.

En 1994, les États-Unis, la Russie et le Royaume-Uni ont signé les mémorandums de Budapest qui garantissaient à l'Ukraine son intégrité territoriale en échange de l'abandon des milliers d'armes nucléaires dont elle avait hérité après la désintégration de l'URSS (l'Ukraine n'avait aucun moyen de lancer ses missiles balistiques intercontinentaux mais ses officiers contrôlaient les nombreuses armes nucléaires «tactiques» à plus courte portée). Perdre le Donbass et constater que ses alliés occidentaux n'ont rien pu faire pour empêcher ce démembrement ne ferait qu'ajouter au sentiment d'isolement de l'Ukraine.

En janvier, le président Joe Biden a laissé échapper une vérité très peu politique lorsqu'il a déclaré que l'OTAN ferait «payer très cher» la Russie si Poutine déclenchait une «invasion majeure» en Ukraine –mais qu'il y avait des «divergences au sein de l'OTAN sur ce que les pays étaient prêts à faire si Poutine se livrait à une «incursion mineure». Les représentants de Biden se sont hâtés de faire machine arrière, ce que le président lui-même a fini par faire aussi, en disant que la Russie paierait très cher même si Poutine s'aventurait ne serait-ce qu'un tout petit peu en Ukraine.

L'idée est que retrancher le Donbass et ne pas toucher, pour l'instant, au reste de l'Ukraine, est un scénario que d'aucuns pourraient considérer comme une «incursion mineure», ne méritant pas d'infliger la totalité des sanctions économiques qui, en plus de porter préjudice à la Russie, poseraient également des risques politiques et des difficultés économiques à de nombreux pays européens, en premier lieu à l'Allemagne.

En d'autres termes, Poutine pense peut-être qu'il pourrait s'en tirer comme ça.

Aucune garantie de sécurité mutuelle sur le long terme

Pendant ce temps, la crise se poursuit. Poutine parle de solution diplomatique et de rapatriement des troupes postées à la frontière ukrainienne vers leurs bases en Russie, mais les représentants de l'OTAN et des États-Unis continuent d'affirmer qu'ils ne voient aucun signe de ce genre de retrait. De fait, les images satellite montrent que de nouveaux trains militaires sont arrivés à la frontière depuis que Poutine a annoncé que certaines unités se retiraient.

Quelqu'un, probablement une entité russe, a lancé une attaque par déni de service contre les sites internet de l'armée ukrainienne, du ministère de la Défense et de plusieurs grandes banques du pays –rien de très grave mais un possible signe avant-coureur de futures cyber-frappes bien plus dangereuses.

À quelle phase d'une guerre classique en sommes-nous –la paix bidon, la mobilisation ostentatoire ou l'accumulation d'atouts en vue de futures négociations? Chacune de ces possibilités pourrait être un prélude à la guerre, à la paix ou à quelque chose entre les deux. Si Poutine opte pour une victoire partielle en reconnaissant les séparatistes du Donbass, la guerre sera évitée mais cela n'apportera rien en matière de garanties de sécurité mutuelle sur le long terme.

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