Monde

Flottille pour Gaza: une enquête sur quoi?

Shmuel Rosner, mis à jour le 02.06.2010 à 12 h 26

Nous savons ce qui s'est passé lors de l'intervention israélienne contre la flottille humanitaire se dirigeant vers Gaza.

Les condamnations ont été immédiates et furieuses. Elles sont venues du monde entier. D'Allemagne et d'Iran, de Syrie et de France, de Turquie et de Chine avec apparemment les mêmes critiques. Mais en écoutant plus attentivement les mots utilisés, le ton était bien le même, mais pas le message. Deux officiels de l'ONU ont affirmé que «de telles tragédies seraient entièrement évitables si Israël acceptait de se conformer aux demandes incessantes de la communauté internationale pour mettre fin à son blocus inacceptable et contre-productif de Gaza». Pour eux, ce qui est «inacceptable» n'est pas le résultat désastreux du raid israélien sur la flottille. Ils veulent la fin du blocus de Gaza tout comme le ministre russe des Affaires étrangères et le gouvernement turc.

Mais ce n'est pas du tout ce que l'Egypte veut. Et il n'y a pas de raison d'être surpris. Les Egyptiens, qui ont une frontière avec le sud de la bande de Gaza, ont été aussi condamnés par l'Emir du Qatar, Hamed ben Jassim, qui a exprimé l'espoir de voir l'incident «utilisé comme un catalyseur pour lever le blocus israélien et égyptien de la bande de Gaza». Le Président égyptien Hosni Moubarak a critiqué l'utilisation «d'une force excessive et injustifiée» mais pas le blocus en lui-même [L'Egypte a rouvert ce mardi le point de passage de Rafah, NDLE]. De la même façon, le président français Nicolas Sarkozy a «condamné l'utilisation disproportionnée de la force». La Maison Blanche a exprimé ses profonds regrets concernant «les vies perdues et les blessures subies», mais n'a pas critiqué le siège de Gaza.

Analyser les mots pour comprendre

Faire de l'analyse de texte des condamnations n'est pas seulement un jeu linguistique. Cela est indispensable pour ceux qui veulent comprendre ce qui s'est passé et ce qui aurait dû se passer, pour mieux juger les raisons justifiant le raid et son résultat. Le débat sur l'efficacité et la justification d'un blocus de Gaza est utile, mais il n'a rien à voir avec le raid sur la flottille.

Tant que le blocus est la politique décidée, aucun groupe d'activistes plus ou moins dingues ne peut se voir accorder le droit d'entrer, peu importe le pacifisme qu'ils proclament. Ni la Turquie, ni la Russie, ni la France, ni le Royaume-Uni laisseraient un navire de protestataires entrer dans son territoire ou dans un territoire qu'ils ont déclaré impassable. Dans quelle mesure Gaza a le droit de juridiction sur ces côtes est un autre débat intéressant. Mais il n'a rien à voir avec l'échec du gouvernement israélien dans la mise en œuvre de sa politique.

La seule question qui est réellement pertinente concernant ce bain de sang en haute mer concerne l'utilisation excessive de la force contre des activistes. Et ce n'est pas une question très intéressante ou très compliquée.

Assumant le fait qu'empêcher les protestataires d'entrer dans Gaza était une nécessité. Assumant le fait que les protestataires n'allaient accepter aucun compromis pacifique autre que de pouvoir débarquer à Gaza. Assumant que des avertissements explicites avaient été transmis aux activistes et qu'Israël avait prévenu à de nombreuses reprises qu'il ne les laisserait pas passer. Assumant ou plutôt comprenant tout cela, existait-il un moyen pour Israël d'atteindre son objectif sans avoir à tuer neuf passagers?

Une réponse rapide est probablement oui. Israël n'a pas lancé un assaut sur le bateau Mavi Marmara dans le but de tuer au moins neuf civils. Il n'a rien à gagner d'un tel désastre et beaucoup à perdre. Israel répète sans cesse à ses soldats qu'il s'agit d'une guerre de propagande, qu'ils doivent agir avec «détermination et sensibilité», un slogan qui est devenu un mantra dans l'armée israélienne, que des images sanglantes vont seulement servir la cause de leur ennemi. Ce n'est pas comme si les Israéliens et leurs émissaires en uniforme n'ont pas réalisé que leur objectif était de mettre fin à cette débâcle en répandant le moins de sang possible. Et ce qu'il s'est passé sur le pont d'un bateau, c'est que les Israéliens ont très mal calculé et que les protestataires qui espéraient semer le vent ont récolté la tempête.

Pas de fierté, mais pas de honte

De meilleures informations étaient nécessaires. Les commandos ne savaient pas qu'ils allaient se retrouver face à une foule en colère armée de couteaux et de bâtons. Un équipement différent était nécessaire. Les soldats n'avaient apparemment pas assez d'armes non létales. Une approche plus créative était nécessaire. Peut-être fallait-il trouver un moyen pour stopper les bateaux sans avoir à monter à bord. Mais ce sont juste des détails techniques d'une opération qui a mal tourné.

Les pays et les organisations qui veulent maintenant «une enquête» peuvent avoir les réponses qu'ils cherchent sans perdre de temps. Voilà ce qu'il s'est passé: les soldats ont été surpris par la foule, ils ont vu leurs amis se faire lyncher; ils ont agi comme tout soldat aurait agi et doit agir. Pour sauver leurs camarades, ils ont ouvert le feu. Des civils ont été tués. Il n'y a pas de quoi en être fier. Mais il n'y pas de quoi non plus ressentir de la honte.

Shmuel Rosner est un chroniqueur habitant Tel Aviv. Il tient un blog, le Rosner's Domain.

Traduit par Eric Leser

LIRE EGALEMENT: «Flottille de la paix»: questions sur un fiasco militaire. Et nos revues de web: ce qu'en dit la presse israélienne; la presse et les blogs francophones et la presse américaine

Photo: REUTERS/Amir Cohen

Shmuel Rosner
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