Politique / Économie

Le grand tournant du nucléaire intervient à la période la plus incertaine

Temps de lecture : 6 min

Le virage voulu par Emmanuel Macron marque des envies de renouveau, de réindustrialisation et de reconquête. Mais les acteurs de la filière nucléaire sont affaiblis.

À la centrale de Fessenheim, le 21 juin 2021. | Sébastien Bozon / AFP
À la centrale de Fessenheim, le 21 juin 2021. | Sébastien Bozon / AFP

Après une valse-hésitation qui aura duré près de cinq ans, Emmanuel Macron fait un choix décisif: l'avenir du mix électrique français sera fait de nucléaire et de renouvelables. C'en est fini des scénarios tout renouvelables, de la fermeture anticipée de quatorze tranches, de l'objectif 50/50 en 2025, et même de l'âge limite de 50 ans pour les centrales actuellement en fonctionnement.

Ce n'est rien de moins qu'un grand projet colbertiste que veut lancer le président. Tout y concourt: l'engagement de l'État sur le long terme avec un programme de six EPR décidés aujourd'hui, huit EPR supplémentaires mis à l'étude, des moyens de recherche pour les petits réacteurs modulaires (SMR), la reconstitution de Framatome avec le rachat à GE d'Arabelle, l'engagement d'apporter à EDF les moyens financiers nécessaires, et pour couronner le tout une politique de recrutement massive d'ingénieurs et techniciens pour reconstituer le vivier de talents.

En quelques mois, on aura franchi la frontière entre le nucléaire honteux et polluant, hérité de l'ère pompidolienne, au nouveau nucléaire, creuset des ambitions de réindustrialisation, de reconquête de la souveraineté et de la promesse d'une énergie abondante pilotée et bon marché. Le drame est que ce grand tournant intervient au moment où les acteurs de la filière sont affaiblis, si bien qu'on peut s'interroger sur leur capacité à relever le défi.

Pour mesurer le chemin parcouru, il suffit d'évoquer la fermeture de Fessenheim voulue par Macron il y a un an alors que rien en matière technique et de sûreté ne l'y poussait. Comment expliquer un passage si rapide de l'ombre à la lumière, et quel crédit accorder à cette nouvelle orientation?

Le poids de la politique

La gestion de la question nucléaire au cours du quinquennat a été politique de part en part. Elle se situait de plus dans la prolongation de la politique de Hollande entre 2012 et 2017.

L'écologie politique française s'est forgée dans les combats contre le nucléaire. Le rapprochement progressif de la gauche et des écologistes comportait de ce fait des concessions nécessaires de la gauche sur cette question. Ce compromis de gouvernement a été négocié en 2011 par Martine Aubry avec Cécile Duflot, et le candidat Hollande ne l'a jamais remis en cause. Il prend alors la forme de l'objectif de réduction de la part du nucléaire à 50% du mix énergétique. Cet objectif, que rien ne vient étayer en matière industrielle, technique ou de sécurité, va devenir l'alpha et l'oméga de la Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE), avec des conséquences, dont celle de la fermeture de certaines centrales.

Confronté à la même équation politique en 2017, Emmanuel Macron qui aspire à réunir les centres et qui sait la place que tient le mouvement écologiste dans l'échiquier politique, reprend alors à son compte le compromis hollandais. L'avenir est aux renouvelables, l'EPR de Flamanville achevé, la fermeture de Fessenheim confirmée, et des listes de centrales à fermer commencent à être établies. Macron enrôle Nicolas Hulot et se constitue même une aile écolo dans LREM avec des transfuges d'EELV.

Les calculs politiques de 2012 et de 2017 ont un double effet: ils délégitiment le nucléaire en France et conduisent à différer les choix pour le nouveau nucléaire.

L'affaiblissement de la filière

Prise dans un tel contexte, la filière nucléaire française amorce sa descente aux enfers. Ballottée depuis longtemps entre la fausse alternance de printemps et d'hivers nucléaires sur fond d'accidents à Tchernobyl et Fukushima, la filière a fini par s'affaiblir et ne parvient pas à s'organiser durablement. Les marchés à l'étranger sont âprement disputés et nourrissent la rivalité entre Areva et EDF. Dans le cas français, la procrastination sur l'avenir du nouveau nucléaire se traduit par une contraction progressive des outils et des équipes.

Fessenheim et Flamanville fonctionnent dès lors comme un double révélateur. À Fessenheim, la décision est prise sous Hollande et confirmée par Macron. La fermeture de deux réacteurs qui pouvaient encore fournir de l'électricité décarbonée dans de bonnes conditions, aux dires même de l'Autorité de sûreté nucléaire, a pour seul enjeu de plaire aux écologistes.

Tout se passe comme si le discours écologique avait gagné partout et que la filière nucléaire n'avait que des mauvaises solutions à proposer.

Cette double fermeture entraîne dans l'année qui suit une hausse massive des importations d'électricité carbonée (et même charbonnée!) en provenance d'Allemagne. Preuve s'il en fallait que les décisions ne se prennent ni sur la base de considérations économiques, de sécurité, ou de considérations pour l'environnement, mais pour des raisons de cuisine électorale à court terme.

Les retards et l'envolée des coûts du chantier de l'EPR de Flamanville témoignent au grand jour des effets de la perte de compétences, des surcoûts des décisions différées, voire du délitement industriel de l'écosystème nucléaire. Le rapport Folz fait un point clinique sur les effets délétères de l'arrêt des constructions nucléaires depuis trente ans, sur le déficit de compétences lié aux départs à la retraite sans que celles-ci aient été transmises, et enfin sur la perte des capacités à gérer un grand projet sur la durée.

Même délégitimé, le nucléaire avait jusqu'à présent l'avantage de la compétitivité. Le nucléaire amorti avait un avantage coût incontestable, mais avec le «grand carénage» (le programme industriel de renforcement des installations pour prolonger la vie des centrales), les coûts s'envolent. Avant les dérives de Flamanville, le nouveau nucléaire était censé être moins coûteux que les énergies éoliennes ou solaires. Avec le retour d'expérience de cette centrale, on sait que le nouveau nucléaire sera beaucoup plus cher, alors même que les solutions dans le renouvelable ont vu leurs prix chuter.

Mais un phénomène plus pernicieux est en train de s'installer dans le débat public, nourri par les actualisations de prix auxquels procède la Cour des comptes. Celle-ci a en effet adopté une vision maximaliste des exigences de sécurité à venir, et ses évaluations sont sans cesse à la hausse. Le nouveau nucléaire serait en fait beaucoup plus cher si on incorpore les mises à niveau sécuritaires continues, si on réévalue les coûts complets, démantèlement compris, enfouissement compris… Tout se passe comme si le discours écologique avait gagné partout et que la filière nucléaire n'avait que des mauvaises solutions à proposer.

L'UE n'aide pas

Un dernier élément vient fragiliser l'évolution du mix énergétique vers le nucléaire: c'est la dimension réglementaire européenne. L'interminable débat sur la taxonomie européenne pour l'investissement énergétique a abouti à un compromis bancal. Le nucléaire comme le gaz sont considérés comme des énergies de transition. À ce titre, elles pourront bénéficier de financements dans de bonnes conditions, mais ces investissements sont très encadrés dans une période qui court jusqu'en 2045.

Emmanuel Macron a raison quand il compare l'effort à fournir à celui qu'il fallut déployer à partir de 1974.

Cela revient à programmer la sortie du nucléaire, compte tenu des délais pour préparer des nouveaux projets, et compte tenu de la durée de vie des centrales. Comment s'engager dans des projets qui durent soixante-dix ans ans quand on vous annonce à l'avance qu'il n'y aura plus de lancement de nouvelles centrales dans vingt ans?

L'équation comporte en outre un facteur aggravant, que l'on a pu tester récemment: EDF ayant le monopole de la production nucléaire, elle a été contrainte de mettre à disposition de ses concurrents une part de sa production, dans des conditions financières qui assurent de fait une rente à ses concurrents. On assiste donc depuis quelques semaines à une situation où EDF achète sur le marché une l'électricité qu'elle revend quatre fois moins cher à ses concurrents, pendant que ses propres clients subissent une hausse des prix justifiée par l'envolée du prix du gaz. Fragilisée par les errances françaises, la filière voit son avenir obéré par les dysfonctionnements et mauvais compromis européens.

Ces éléments définissent le cadre de la nécessaire réinvention du modèle nucléaire français. Car si les annonces de jeudi marquent un tournant, la tâche qui attend la filière est considérable. Emmanuel Macron a raison quand il compare l'effort à fournir à celui qu'il fallut déployer à partir de 1974. Il faudra sur la durée réinventer le pilotage de projets au sein d'EDF, recruter et former massivement une nouvelle génération d'ingénieurs et de techniciens nucléaires, réorganiser la filière industrielle, assurer une stabilité du design des centrales et donc du cadre réglementaire, et faire en sorte que les autorités de régulation fassent leur métier.

Mais on peut gager qu'EDF et les autres acteurs de la filière seront au rendez-vous. La vraie inconnue concerne les politiques, qui au double niveau national et européen sont le vrai maillon faible du nucléaire français. La règle première du colbertisme high tech tel qu'il a fonctionné de manière vertueuse avec le grand plan nucléaire est que le grand projet, une fois arrêté, échappe aux vicissitudes des compromis voire des alternances politiques. Affaire à suivre, donc.

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