Culture

«Piccolo Corpo» fait des miracles

Temps de lecture : 4 min

Le premier film de Laura Samani conte l'odyssée fantastique d'une jeune paysanne et se révèle être une splendide aventure du regard et des émotions.

Agata (Celeste Cescutti) toute entière tendue vers son but. | Arizona Distribution
Agata (Celeste Cescutti) toute entière tendue vers son but. | Arizona Distribution

Ce sont deux inconnues. Deux jeunes femmes habitées d'une force intérieure impressionnante. Ce qu'est cette force restera innomé pour la première, Agata, paysanne du Frioul au début du XXe siècle, mais est très clair pour la seconde, Laura Samani, cinéaste italienne d'aujourd'hui. Cette force s'appelle le cinéma.

Le film s'ouvre par un cérémonial étrange, accompagnant Agata, qui s'apprête à accoucher, entourée d'autres femmes. Sur une plage hivernale, des femmes de pêcheurs misérables pratiquent un rituel mi-chrétien mi-païen. L'accouchement se passe mal, le bébé est mort. Pire, pour toutes et d'abord pour la jeune maman, il est mort sans avoir pu recevoir les sacrements: son âme est condamnée à errer éternellement dans les limbes.

Contre l'avis de son mari et du prêtre, les deux seules autorités alentours, Agata refuse. Un mot lâché par une des femmes, une bribe d'information livrée par un rebouteux, la convainquent que là-bas, loin dans les montagnes, se trouve un lieu qui sauve. Un monastère où s'accomplit le miracle d'un bref retour à la vie, le temps d'offrir à sa fille morte-née le passeport pour l'autre monde. Piccolo corpo est le récit de cette quête.

Deux fois un acte de foi, donc. Double aventure semée d'embûches, tant la possibilité de réaliser un film passionnant, impressionnant de beauté et emportant une totale adhésion, paraît aussi improbable que la capacité de son héroïne à accomplir son trajet et obtenir ce qu'elle cherche.

Le premier rituel, tourné vers un avenir à inventer, à conquérir. | Arizona Distribution

On ne dira pas ici ce qu'il advient in fine d'Agata et de son bébé, mais nulle raison de dissimuler qu'en tout cas, la quête de la réalisatrice, qui signe son premier long métrage, est une éclatante réussite.

L'amour et la croyance

Et si l'amour et la croyance sont les énergies qui portent la jeune femme en route par les chemins dangereux, les puits de mine obscurs, les frimas et les menaces qui la cernent, ce sont les mêmes puissances qui guident la composition de chaque plan, le rythme des séquences, l'usage des lumières et des sons.

Amour des visages regardés avec une sorte d'affection à la fois étonnée et confiante pour ses acteurs non professionnels, amour de sa langue, le frioulan et, au-delà de ce seul idiome, des multiples formes d'expression inscrites dans des histoires collectives, amour des paysages et des objets.

Croyance dans la capacité des ressources du cinéma de rendre simultanément crédible et magique ce récit d'un autre temps, d'un autre monde.

La violence des hommes, en particulier contre une jeune femme seule, la noirceur de la misère, l'âpreté des conditions de vie dans cette région italienne aux confins des Balkans multiplie les crises qui jalonnent le chemin d'Agata.

La traversée, à la fois très physique et habitée par un sens obscur, d'un monde hostile et magnifique. | Arizona Distribution

Mais la crise, le trouble, sont bien plus amples et profonds encore. Ils se trouvent dans l'alliage indéfaisable de la folie du projet qui motive cette odyssée, et de la sincérité absolue de celle qui s'y est lancée.

Il sera toujours loisible d'apprendre ensuite que le lieu cherché par Agata a bien existé, et qu'ont existé durant des siècles en terres catholiques des dizaines, peut-être des centaines, de ces «sanctuaires à répit» où les bébés mort-nés étaient supposés revenir brièvement à la vie, le temps d'être baptisés et donc enterrés en terre consacrée.

Cette légitimation historique importe moins dans le mouvement intérieur du film (qui n'en fait jamais état) que l'énergie qui le porte: une énergie mystique, au sens strict, mais où la religion n'est pas l'essentiel.

La ligne droite et la volute

Ce trouble s'incarne aussi dans le surgissement de cette personne qui s'est elle-même baptisée Lynx –le baptême, attribution du nom comme rite d'entrée dans la communauté, est l'un des ressorts souterrains du film. L'ambivalence à tous égards de Lynx, le magnétisme de sa présence, et finalement son rôle dans le déroulement d'un récit qui semblait d'abord ne pas être le sien, participent de cette finesse active qui porte le film.

Lynx (Ondina Quadri) par qui le trouble arrive, et peut-être aussi le salut. | Arizona Distribution

Ce qu'est et n'est pas Lynx, la manière dont les autres perçoivent sa nature et ses comportements sont à la fois un ressort dramatique de la fiction et une manière de déplacer celle-ci, de la réorganiser de l'intérieur, jusqu'à des développements que nous ne dévoilerons pas ici.

Agata était une force rectiligne entièrement focalisée sur son but; Lynx est un être multiple, pouvant suivre plusieurs directions. La ligne droite de l'une et les circonvolutions de l'autre donnent à Piccolo Corpo sa dynamique vivante, qui échappe constamment à ce que les films d'époque en costume ont si souvent de figé ou de guindé.

Tout est à vif dans les images que compose Laura Samani, selon une alchimie imperceptible qui, exactement du même mouvement, respire de manière très physique et se sature d'impressionnantes splendeurs visuelles, où passe la mémoire des grands peintres flamands du monde rural.

Révélation et confirmation

Véritable révélation, Piccolo Corpo est aussi une heureuse confirmation: celle de la résurgence en Italie d'un cinéma ambitieux, inventif, singulier. Si Alice Rorhwacher et Pietro Marcello en sont les figures les mieux reconnues, et Michelangelo Frammartino d'ores et déjà une valeur sûre, Leonardo Di Costanzo, Federico Ferrone et Michele Manzolini, Stefano Savona, Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis, Danilo Caputo, ou encore Emma Dante et Ascanio Celestini, aussi très actifs au théâtre, participent de ces recherches aussi diverses que prometteuses.

Et c'est comme une offrande supplémentaire de la part de Piccolo Corpo d'être, aussi, un signe éclatant de cette promesse collective.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

Piccolo Corpo

de Laura Samani

avec Celeste Cescutti, Ondina Quadri

Séances

Durée: 1h29

Sortie le 16 février 2022

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