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L'émir Abdelkader, personnage controversé de la résistance algérienne

Temps de lecture : 5 min

À Amboise, l'œuvre rendant hommage à cette figure emblématique de l'Algérie a été vandalisée avant même son inauguration.

L'œuvre de Michel Audiard, intitulée «Passage Abdelkader», vandalisée le 5 février 2022 à Amboise. | Guillaume Souvant / AFP
L'œuvre de Michel Audiard, intitulée «Passage Abdelkader», vandalisée le 5 février 2022 à Amboise. | Guillaume Souvant / AFP

Le 5 février 2022, une sculpture de l'émir Abdelkader, figure emblématique de la résistance algérienne du XIXe, érigée à Amboise, à proximité du palais où il fut emprisonné de 1848 à 1852, a été saccagée avant même d'être inaugurée. Intitulée «Passage Abdelkader» et signée Michel Audiard, l'œuvre fait partie des recommandations contenues dans le rapport de Benjamin Stora sur les questions mémorielles.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si ce dernier fut le premier à avoir alerté, sur les réseaux sociaux, à propos d'un scandale qui, pour avoir touché à une figure symbolique d'une telle envergure, ne pouvait qu'avoir une connotation politique. Avant même d'attendre les résultats de l'enquête diligentée par la brigade de recherche d'Amboise, de nombreux internautes indignés n'ont pas hésité à pointer du doigt les partisans de l'extrême droite. «C'est l'effet Zemmour!», fustige l'un d'entre eux.

La montée d'Éric Zemmour dans les sondages et ses saillies politiques auraient-elles contribué à hystériser ses partisans au point de les pousser à commettre tel acte? Une chose est sûre: dans chacune de ses interventions, le candidat à l'élection présidentielle ne cesse de marteler que la France devrait arrêter de demander pardon pour ce qu'elle aurait fait pendant la colonisation, notamment en Algérie, tout en reprochant aux gouvernements successifs d'avoir toujours prêté le flanc aux partisans de la repentance.

Un coup dur pour Macron

Vu sous le prisme de l'ambiance politique actuelle, à la veille d'une élection incertaine, cet acte de saccage ciblant une stèle dédiée à l'émir Abdelkader est en soi un coup dur pour Emmanuel Macron. Le président sortant, qui avait commandé le rapport Stora, souhaiterait bien en tirer profit pour redorer son blason auprès de la communauté algérienne, qui pèse 1,4 million de voix, et réchauffer dans le même temps ses rapports avec Alger, avec qui il est en froid depuis plusieurs mois.

Cela dit, même dans le camp des souverainistes algériens, l'érection d'une sculpture de l'émir Abdelkader sur le sol français n'était pas bien accueillie. Atika Boutaleb, arrière-petite-nièce du célèbre émir et fille de l'ancien président de la fondation éponyme, s'y était opposée dès le début et avait tenu à le faire savoir à coups de déclarations et d'appels. Pour elle, ce projet n'était pas plus qu'«un parjure», doublé d'une tentative de détournement du nom et du prestige de l'émir Abdelkader par l'État français.

«Il y a encore en France des personnes qui sont contre la normalisation avec l'Algérie et qui considèrent que l'Algérie a été abandonnée.»
Addi Lahouari, sociologue

«J'ai été contre l'instrumentalisation politique dont l'émir a fait l'objet à travers cette œuvre commandée par le rapport Stora, et ce depuis le début», affirme-t-elle à Slate.fr. Elle regrette que ses appels n'aient pas été entendus. Cette descendante de celui qu'on considère comme le fondateur de la nation algérienne contemporaine dénonce l'acte de vandalisme qui a ciblé, à Amboise, la sculpture érigée à la gloire de son illustre aïeul, mais estime que ce n'est pas «une tentative d'atteinte à l'aura et au prestige de l'émir, lesquels restent intouchables». Pour Atika Boutaleb, il s'agirait plutôt d'«un coup porté à Macron et à sa politique». L'affaire ne serait, selon elle, que le reflet de l'agitation préélectorale actuelle.

Pour Atika Boutaleb, ceux qui ont commis l'acte «ne connaissent probablement pas l'émir». Elle reproche au gouvernement algérien de ne pas avoir su «déjouer» ce projet, mais surtout d'avoir accepté l'écriture de son histoire par son colonisateur d'hier.

Interrogé par Slate.fr, le sociologue Addi Lahouari pointe «les nostalgiques de l'Algérie française». «Il y a encore en France des personnes qui sont contre la normalisation avec l'Algérie et qui considèrent que l'Algérie a été abandonnée», assène-t-il. Cet universitaire déplore qu'il y ait encore des Français qui «ne considèrent pas l'émir Abdelkader comme un combattant qui mérite le respect», mais, «comme un musulman, un Arabe et donc un ennemi».

Traitre ou héros?

En Algérie, les défenseurs de la mémoire de l'émir Abdelkader sont sur deux fronts: celui du refus de toute compromission à l'ancien occupant, et celui, plus délicat, consistant à faire barrage aux partisans du «négationnisme», pour qui l'émir Abdelkader reste une véritable bête noire. Nordine Aït Hamouda, le fils du colonel Amirouche (autre figure de proue de la résistance algérienne), en a pris pour son grade pour avoir osé, en juin 2021, qualifier l'émir Abdelkader de «traitre à la nation». Il fut arrêté et condamné à deux mois de prison.

C'est dire à quel point la personnalité de l'émir Abdelkader cristallise les antagonismes idéologiques dans une Algérie où l'écriture de l'histoire ressemble à une œuvre inachevée. Ses adorateurs le glorifient pour son parcours révolutionnaire exceptionnel, au point de lui pardonner sa reddition, après dix-sept ans de guerre ininterrompue contre l'armée coloniale française. Ils louent également ses multiples qualités d'homme de lettres raffiné, qui a lu et interprété la poésie mystique d'Ibn Arabi, ses vertus d'humaniste, d'homme d'ouverture et de tolérance.

Ils aiment aussi mettre en exergue son grand exploit en Syrie, où, grâce à son talent de diplomate et son charisme, il a réussi à sauver des milliers de chrétiens d'une expédition punitive lancée contre eux, en 1860, par des druzes (de confession syncrétique). On aime rappeler qu'il est, à ce titre, reconnu dans le monde entier comme un apôtre de la fraternité et un précurseur du vivre-ensemble. C'est l'image que veulent promouvoir les initiateurs de la stèle d'Amboise.

Les différentes médailles qui lui furent décernées par différents souverains (français, britanniques, prussiens...) sont, pour ses détracteurs, autant de marques d'allégeance à l'impérialisme occidental.

De leur côté, ses détracteurs, qui ne se revendiquent pourtant pas d'un nationalisme chauvin, présentent traditionnellement sa reddition comme une preuve suffisante de sa trahison. Un document est arboré pour l'attester: le fameux traité de la Tafna, signé en 1837 avec le général Bugeaud, par lequel l'émir reconnait la souveraineté de la France sur une partie du territoire algérien. Or, les historiens les plus avisés ont démontré qu'il s'agissait plutôt d'un accord de paix, voire de trêve tactique, puisque les hostilités ont repris ensuite.

Les différentes médailles qui lui furent décernées par différents souverains (français, britanniques, prussiens...) sont, pour ses détracteurs, autant de marques d'allégeance à l'impérialisme occidental. Ils lui reprochent, entre autres, de s'être opposé à la révolte conduite par des dignitaires kabyles en 1871 et de ne s'être jamais soucié du sort du peuple algérien depuis son départ en 1847.

Pour toutes ces raisons, l'émir ne mériterait pas, selon ses antagonistes, ce statut de père de la nation, ni même que son effigie apparaisse, par exemple, sur les billets de banque. Ses détracteurs ne comprennent pas qu'il soit placé au-dessus de toutes les autres figures révolutionnaires qu'a connues l'Algérie, enfreignant ainsi une devise bien ancrée du régime algérien depuis l'indépendance: «Un seul héros, le peuple!».

Indifférent à ce genre de critiques, le gouvernement algérien veut, aujourd'hui, donner encore une meilleure image de l'émir. À ce titre, il envisage de donner une nouvelle impulsion au projet, initié au temps de l'ex-président Abdelaziz Bouteflika, de superproduction cinématographique qui relatera la vie et l'œuvre de cet homme hors du commun. Ce qui ne manquera pas de relancer la polémique.

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