Santé

Brouillard mental et essoufflement: le Covid long, un enfer mal connu

Temps de lecture : 8 min

Entre 5% et 15% des personnes ayant contracté le Covid-19 verront leurs symptômes se prolonger sur le long terme. Un phénomène dont les caractéristiques sont encore trop méconnues.

La difficulté pour tous, patients comme soignants et proches, c'est de ne pas comprendre. | Olgierd via Flickr
La difficulté pour tous, patients comme soignants et proches, c'est de ne pas comprendre. | Olgierd via Flickr

Connaissez-vous l'histoire des traitements de l'ulcère gastro-duodénal? Pendant très longtemps, les médecins ont pensé que ces lésions ou érosions de l'épithélium de l'estomac étaient uniquement causées par le stress, chez un profil de personnes considérées comme typiques de ce genre de problèmes gastriques.

Pendant des décennies, les pauvres bougres se sont vu prescrire des régimes diététiques et des psychotropes pour calmer leurs angoisses présumées, en plus des traitements symptomatiques destinés à réduire l'acidité de l'estomac, et à diminuer ainsi les brûlures et les douleurs souvent intenses. Mais les douleurs revenaient toujours, et le stress avait bon dos.

Et puis, un jour, de manière fortuite, deux médecins ont mis en évidence le fait que ces ulcères étaient causés par une bactérie nommée Helicobacter pylori. C'est alors devenu beaucoup plus simple: non seulement l'ulcère gastro-duodénal est devenu une maladie reconnue, possible à diagnostiquer via un prélèvement lors d'une fibroscopie, mais en plus, on a pu le traiter de manière efficace par une simple prescription d'antibiotiques.

Une somme d'histoires

La médecine contemporaine est pleine de telles histoires, de l'«hystérie féminine» qui était en fait de l'épilepsie, en passant par la maladie de Parkinson longtemps considérée comme une affection psychosomatique et non une maladie neurologique. C'est aussi le cas de la fibromyalgie, dont on a découvert il y a peu qu'elle avait un substrat organique. Ne parlons pas de la migraine ou de l'endométriose, ces maladies certes reconnues comme telles mais souvent reléguées aussi au registre des affections relevant de peu de considération pour les personnes qui en souffrent et en sont parfois lourdement handicapées.

La médecine n'aime pas ne pas comprendre; souvent, lorsqu'elle ne comprend pas, elle renvoie la patientèle en souffrance à un «C'est dans la tête» (sous entendu, «Ce n'est rien, ça passera tout seul») aussi frustrant que violent pour des personnes dont la qualité de vie est parfois grandement altérée. Les proches, dans la famille ou au travail, participent souvent à cet abandon de la personne qui est appelée à souffrir seule la situation pathologique, dans son corps et son mental.

Aujourd'hui, c'est le Covid long qui pose question et qui laisse les personnes qui en souffrent dans une errance médicale particulièrement délétère.

Qu'entendons-nous ici par «Covid long»? Nous mettrons dans une catégorie à part les séquelles parfois lourdes d'un séjour en réanimation. Celles-ci sont spécifiques, et si leur prise en charge est parfois complexe, nécessitant de la kinésithérapie et de la réadaptation à l'effort, elles ne conduisent généralement pas à l'errance diagnostique et thérapeutique des autres formes de Covid long dont nous voudrions parler plus spécifiquement dans cet article.

Ce qui nous intéresse aujourd'hui, ce sont les symptômes qui perdurent plus de trois mois après l'infection chez des personnes ayant contracté le Covid, même dans une forme bénigne, et en particulier les symptômes qui sont fortement préjudiciables pour elles.

Un problème encore invisible

On estime que 5 à 15% des personnes ayant contracté le Covid vont voir leurs symptômes se prolonger. C'est énorme! Imaginez: en janvier 2022, il y avait environ 300.000 cas rapportés par jour, correspondant peut-être à 500.000 contaminations quotidiennes, soit près de 15 millions de Français contaminés en un mois.

Cela représenterait entre 1 et 2 millions de personnes qui vont traîner leurs symptômes plus ou moins invalidants pendant les semaines, voire les mois à venir, s'additionnant à ceux qui en font déjà la triste expérience depuis de longs mois. Un nouveau problème de santé publique est en train d'émerger, encore presque invisible –alors que, un peu partout en Europe, on allège les dispositifs sanitaires.

On recense de très nombreux symptômes du Covid long: épuisement, fatigue après le moindre effort, maux de tête, courbatures, essoufflement, agueusie, anosmie, troubles digestifs, vertiges, ou encore ce «brain fog», ce brouillard mental qui semble particulièrement caractéristique.

On en sait finalement peu sur ce Covid long, sur ses causes comme sur son traitement.

Dans Libération, le philosophe Paul B. Preciado, lui-même atteint de Covid long, écrit: «Les docteures Dominique Salmon et Françoise Linard, (magnifiques et débordées) spécialistes françaises des maladies liées au Covid long, m'ont avoué l'autre jour que nombre de leurs patients atteints de Covid long ont –ou plutôt nous avons– l'impression de devenir fous. Fous par la variété et la ténacité des symptômes qui deviennent progressivement chroniques, mais aussi fous face à l'indifférence des institutions de travail et de santé qui ne reconnaissent pas la maladie et ne veulent pas la prendre en charge

Plus loin, Preciado évoque son errance et celui de ses pairs d'infortune: «Les personnes souffrant de Covid long, nous errons dans le brouillard politique du capitalisme néolibéral pharmaco-cybernétique: sans médicament et sans discours, sans nom et sans horizon, nous sommes les dommages collatéraux d'une crise dans laquelle seul le profit économique est pertinent. Le Covid long est le vengeur du récit insolent de l'immunité de groupe. On nous demande d'être vaccinés, on nous demande d'être séronégatifs, on nous demande de continuer à (télé-)produire et à (télé-)consommer, mais personne ne nous demande jamais comment nous allons.»

Incompréhensions

Face au nombre de personnes affectées, la Haute Autorité de Santé a bien sorti des recommandations pour leur prise en charge, les faisant un tant soit peu exister comme des patients et patientes à prendre au sérieux. Mais cette prise en charge reste peu spécifique, et ses effets n'ont pas été évalués avec méthode. Le fait est que l'on en sait finalement peu sur ce Covid long, sur ses causes comme sur son traitement.

La difficulté pour tous, patients comme soignants et proches, c'est de ne pas comprendre. On sait que, confrontés à leur impuissance, les médecins ont souvent tendance à se retrancher derrière l'explication psychosomatique. Cela pose divers problèmes. D'abord, dire «C'est dans la tête» est perçu comme du mépris et de l'atténuation par les malades qui expriment leur souffrance.

Le danger est bien de multiplier les consultations et les examens exposant le patient à un cercle vicieux de stress et d'angoisse.

Notons bien qu'il faut aussi prendre avec des pincettes le «C'est dans la tête», car finalement, d'où qu'une plainte provienne, quelles qu'en soient les causes et les origines, cette plainte est là et elle mérite une prise en charge adaptée. Il ne doit pas y avoir d'échelle de valeurs, de hiérarchie d'importance ou de respect, entre les troubles mentaux, les troubles physiques et les troubles que l'on n'arrive pas à classer.

Ensuite, le risque de trop rapidement considérer les troubles comme d'origine psychologique est de passer à côté d'une autre cause organique et somatique qui pourrait être traitée différemment.

Cela revient à propulser le patient dans une errance médicale qui l'amènera à consulter de nombreux praticiens, à se soumettre à des examens complémentaires, et parfois à se tourner vers des médecines alternatives, sans que ces divers parcours n'aient fait l'objet d'une évaluation scientifique.

Face à des maladies que les médecins ont du mal à nosographier [classifier, ndlr], le danger est bien de multiplier les consultations et les examens exposant le patient à un cercle vicieux de stress et d'angoisse, mais aussi à une iatrogénie [le fait qu'un des troubles ou maladies soient provoqués par un acte médical ou par les médicaments, même en l'absence d'erreur du médecin, ndlr] qui viendrait se surajouter aux troubles initiaux.

La recherche en action

Fort heureusement, dans de nombreux pays, la recherche, face à l'ampleur du phénomène, s'intéresse de plus en plus au Covid long. Des pistes intéressantes se dévoilent, donnant un peu d'espoir à des patientes et des patients en mal de reconnaissance et de traitements. On s'intéresse aussi à ce qui pourrait prévenir ce Covid long.

De la fatigue qui perdure, nous avons l'expérience de pathologies virales comme la mononucléose infectieuse qui laissent les personnes épuisées des mois durant. C'est donc assez peu surprenant, même si la durée de cette fatigue semble souvent rallongée par rapport à ce qui est connu.

D'autres symptômes sont moins connus avec les autres infections virales, comme le «brouillard mental» (ou brain fog) ou l'essoufflement persistant.

Trous de mémoire, difficultés de concentration, fatigue mentale.

Concernant le premier, les spécialistes s'orientent de plus en plus vers des atteintes cérébrales que l'on retrouve dans d'autres infections virales comme la rougeole, le zika ou même la grippe. Toutefois, on retrouve chez les patients souffrant de Covid long davantage d'anxiété et de dépression. Les chercheurs ont bel et bien retrouvé des traces du SarS-Cov-2 dans le cerveau de personnes décédées du Covid, mais il semble qu'il ne s'y reproduise pas et qu'il contamine assez peu le liquide céphalo-rachidien.

Il existe de nombreux mécanismes post-infectieux, immunitaires notamment, qui peuvent entraîner des pathologies neurologiques, comme le syndrome de Guillain-Barré, plus fréquent après une infection par le virus grippal chez l'adulte, ou le PIMS avec le coronavirus chez l'enfant. Nous ne connaissons pas tous les mécanismes à l'œuvre dans la pathogénicité de ce coronavirus, et tout cela nécessite encore beaucoup de recherches pour y voir plus clair.

Mais dans le cas du «brouillard mental», on se rapprocherait peu ou prou de ce que peuvent éprouver les personnes sous chimiothérapie: trous de mémoire, difficultés de concentration, fatigue mentale. La bonne nouvelle est qu'il semblerait que ces effets soient réversibles.

La vaccination, une clé?

Pour ce qui est de l'essoufflement, certains postulent qu'il existe des micro-lésions pulmonaires indétectables aux examens habituels. Ces lésions ne seraient pas uniquement les séquelles de longs jours de réanimation et de ventilation assistée, mais plutôt de foyers de pneumonie virale passés inaperçus chez des patients atteints de Covid-19.

La pneumonie était tellement fréquente avec les premiers variants du SARS-CoV-2 que les médecins de Wuhan avaient recours à l'IRM thoracique pour diagnostiquer le Covid-19 lorsqu'ils faisaient face à une pénurie de tests PCR durant les premiers mois de la pandémie. Les atteintes du parenchyme pulmonaire se traduisaient par des images en verre dépoli disséminées. Qu'il en subsiste des séquelles fonctionnelles plusieurs semaines ou mois après l'infection n'est pas totalement surprenant.

La vaccination diminuerait de 50% le risque de Covid long.

Certains Covid longs sont d'authentiques syndromes de stress post-traumatiques ou des formes de déconditionnements physiques liés au fait d'avoir été malade et alité. Ils ne sont certes pas spécifiques au Covid, mais n'en nécessitent pas moins un diagnostic et une prise en charge appropriée.

On peut tenter de prévenir le Covid long. D'une part en évitant au mieux les contaminations par des politiques publiques précautionneuses, et d'autre part grâce à la vaccination. On a avancé, sans qu'il soit facile de le mesurer avec précision en raison des difficultés diagnostiques discutées ci-dessus, que la vaccination diminuerait de 50% le risque de Covid long.

Des études plus récentes confirment ces éléments, en détaillant les symptômes qui seraient évités grâce à la vaccination (par exemple, 54% de moins de maux de tête chez les vaccinés, 64% de fatigue en moins, 68% de douleurs musculaires en moins, en comparaison avec des personnes non vaccinées). Ces derniers résultats prometteurs constituent un argument de poids pour promouvoir la vaccination quel que soit le niveau de risque de la personne vis-à-vis du Covid-19, alors que le virus est amené à circuler de plus en plus librement du fait de la levée des mesures sanitaires…

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