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Les génies du web sont méchants

Olivier Tesquet, mis à jour le 02.06.2010 à 18 h 20

Bill Gates, Mark Zuckerberg et Steve Jobs ont un point commun: ce sont de faux gentils.

«Bill Gates, c'est le diable.» A la fin des années 1990, au plus fort de la bulle Internet, le fondateur de Microsoft était devenu aux yeux du monde sa propre caricature: un self-made-man horripilant et antipathique, prêt à tout pour grossir le chiffre d'affaires de son entreprise. Il était tellement détesté que certains geeks incurables avaient élaboré un savant calcul pour démontrer mathématiquement son degré de satanisme. Convertissez les lettres de Bill Gates en code ASCII (la norme d'encodage standard en informatique), additionnez les chiffres obtenus, et vous obtiendrez 666, le nombre de la Bête. CQFD sans exorcisme.

Comme Rockefeller avant lui, Gates était devenu un magnat trop puissant pour qu'on le laisse tracer seul les contours d'une industrie qu'il avait largement contribuée à développer. Au début du siècle dernier, la création de lois antitrust américaines était venue éclater l'empire du tycoon pétrolier en une dizaine de compagnies aux alias modulables. En 1998, ces mêmes lois allaient permettre à l'Etat américain de poursuivre Microsoft pour monopole, lors un procès retentissant. Parce qu'il imposait son système d'exploitation, Windows, et son navigateur, Internet Explorer, le géant de l'informatique fut condamné –après trois ans de procédure– à s'ouvrir aux compagnies tierces. Si le jouet de Bill Gates a occupé l'actualité judiciaire à d'autres moments de la décennie, ce verdict fut emblématique. Par ce jugement, les Etats-Unis venaient de faire savoir qu'ils n'autoriseraient pas un acteur privé à imposer son standard au détriment des règles de la vie en société.

Evacuons le cas Google

Mais on peut aller plus loin. Parce qu'il était sorti perdant de cette passe d'armes juridique, Gates était une exception. Il avait instauré sa nomenklatura, mais restait une anomalie. Depuis qu'il s'est retiré des affaires, la nouvelle race d'entrepreneurs du web a instauré un véritable dogme, admis, généralisé, et verbalisé dans un message: si vous voulez que l'on vous apporte le progrès, laissez-nous être méchants. Aujourd'hui, Bill Gates s'est racheté une conduite, aussi écolo-compatible que sa voiture hybride. Il s'adonne au philanthropisme par le biais de sa fondation, promène son allure de premier communiant dans des conférences internationales et emmène Bono dans ses bagages à Davos pour délivrer des prêches sur la paix mondiale. Pendant ce temps, ces contemporains ont endossé le costume d'ennemi du bien.

Evacuons le cas Google. On vous a suffisamment seriné la devise «Don't be evil» (ne soyez pas malveillants) et la crise chinoise. Et même si la firme de Mountain View a eu maille à partir avec la justice ces dernières semaines (les «Google Cars» avaient collecté des données personnelles sur des réseaux wi-fi ouverts), ces faux pas relèvent plus de la maladresse que de la volonté de nuire. Récemment, Farhad Manjoo, le chroniqueur high-tech de Slate.com, se demandait même si la firme d'Eric Schmidt le gentil (présenté comme un «gros bêta» par certains collaborateurs) «est assez coriace pour garder sa place de leader dans l'industrie». Régulièrement pris à partie, notamment par certains médias et quelques hommes politiques qui aimeraient lui faire payer quelques taxes, Google ressemble plus à une proie qu'à un terrible prédateur. Et son hégémonie est menacée.

Libertariens ou puritains?

Au troisième millénaire, les hiérarques du web mondial sont tiraillés entre deux chapelles. Dans la lumière, ils s'affichent comme des libertariens décomplexés, magnétisés par le pouvoir émancipateur d'Internet. C'est leur côté Wall Street. Dans l'ombre, ils érigent un ordre moral incroyablement puritain, qui bannit le moindre téton et défend ses privilèges «régaliens». C'est leur tropisme Main Street, conservateur, celui d'un patronat local très à cheval sur les principes.

Prenez l'exemple de Mark Zuckerberg. Le patron de Facebook est né en 1984, mais c'est l'anti-Orwell. Au pouvoir d'un seul (le sien?), il préfère l'approvisionnement par la foule. S'il est critiqué, c'est moins pour sa politique obscurantiste que pour le droit de «cuissage» soft qu'il s'octroie sur les utilisateurs, au service d'une cause qu'il estime supérieure, le partage tous azimuts. Certains se demandent s'il est un Docteur Mabuse 2.0, d'autres n'hésitent pas à le taxer de «voyou». Il est surtout schizophrène dans son fonctionnement. Dans son livre The Facebook Effect, le journaliste David Kirkpatrick se penche sur la précocité de «Zucky», mais s'attarde aussi sur son caractère imbuvable et parfois outrancier. On se rappellera ainsi que le premier projet du petit génie, Facemash, avait pour but ultime de classer les personnes les plus sexy du campus d'Harvard. A titre de comparaison, ce genre d'initiative impudente vient de valoir une amende de 300 livres à un étudiant en sciences informatiques de l'University College de Londres.

Parallèlement, quelques personnes bien informées des remous de la Silicon Valley révèlent dans le brûlot que l'aventure Facebook a vite ressemblé à Sa Majesté des Mouches, le roman de William Golding qui dépeint le craquèlement brutal de la civilisation. Le jeune loup rencontrait les investisseurs en pyjama, se comportait «comme un pirate» et, selon la légende, possédait deux jeux de cartes de visite, l'une affichant un sobre «Mark Zuckerberg, patron de Facebook», l'autre un plus croustillant «Mark Zuckerberg, je suis le patron... salope». Même si tout cela relève plus de la blague étudiante un peu grasse que du véritable système de pensée, le satyre potache n'hésitait pas à enfermer ses subordonnés dans les locaux de la start-up pour «finir ce qui est commencé». Chatouilleux sur la modération du contenu (ses équipes n'hésitent pas à supprimer momentanément tout contenu signalé, parfois à tort), critiqué sur sa politique de confidentialité, chahuté dans les pays arabes parce qu'il serait complice du grand Satan américain, Zuckerberg réussirait presque à faire l'unanimité contre lui. Signe qu'il est devenu la personnalité incontournable du Net de 2010 en même temps qu'un véritable bad guy télégénique, son aventure est en train d'être adaptée au cinéma par David Fincher, spécialiste devant l'éternel des psychopathes et autres tueurs en série (De Se7en à Zodiac).

La pudibonderie de Twitter, le paradigme d'Apple

Pour autant, les autres parangons du web social sont-ils de dangereux maniaques en claquettes? Au printemps 2009, pendant les émeutes en Iran, les trois patrons de Twitter, Jack Dorsey, Biz Stone et Evan Williams, avaient accepté de retarder une mise à jour de leur système pour ne pas perturber la communication des opposants sur le site de microblogging. En plus de prouver à leurs utilisateurs leur réactivité (il a fallu 3 petites heures et un hashtag #nomaintenance pour convaincre le site), les décideurs de Twitter ont montré à la face du monde leur «perspective globale», comme pour attester qu'ils vivent dans la même réalité que nous. Oui mais voilà, les gazouillis ressemblent parfois à des rots un peu grossiers, et l'équipe dirigeante n'est pas toujours d'humeur permissive. Justin Bieber, la star des moins de 16 ans, truste les sujets les plus populaires depuis des mois? Ils modifient l'algorithme pour faire disparaître sa mèche des écrans radar. Fin mai, c'était au tour de la twittosphère française d'être plongée dans le noir, avec la suspension du compte Twittpoubelle, grand pourvoyeur de photos que vous n'oseriez pas regarder dans la moiteur d'un open space. La riposte s'est organisée, les images porno sont revenues, mais le message du site est aussi clair que sa charte d'utilisation: non à l'usurpation d'identité, non aux violations de copyright, non à la violence, et non aux visuels un peu trop explicites, en fond d'écran comme en avatar, preuve que le réseau social le plus horizontal qui soit est aussi d'un hygiénisme sans égal.

Enfin, comment ne pas évoquer le paradigme d'Apple? Primo, Steve Jobs a tellement sacralisé la tenue col roulé-New Balance qu'elle ressemble furieusement à l'habit de parade d'un despote éclairé. Rien d'étonnant chez un homme que certains de ses anciens collègues aiment à dépeindre comme un «roi de France en puissance». Deuxio, et on touche là au cœur de la machine, Apple est devenue une religion, un repaire de born again et d'hommes-liges entièrement voués à la cause de la pomme. Comme l'écrivait récemment le professeur de droit Tim Wu sur Slate, c'est «une entreprise schizophrène, une révolutionnaire autoproclamée étroitement liée aux forces consensuelles que sont les conglomérats du divertissement et l'industrie des télécommunications». En d'autres termes, sous ses dehors bonhommes d'ancien adepte du LSD, Jobs est un gourou de l'industrie, très semblable à Bill Gates et ses costumes bien repassés. Quand Steve Wozniak, l'autre fondateur de la marque, militait déjà pour des machines open-source, Jobs voulait tout verrouiller. L'iPad est peut-être le produit qui sauvera la presse, l'humanité, voire le thon rouge (sait-on jamais, ce n'est de toute façon pas le propos), mais c'est surtout un formidable outil de standardisation, un nouveau jalon sur la route tracée par l'entreprise, après le Mac, l'iPod et l'iPhone. Il marque la banalisation du web des applications, cette révolution en circuit fermé. Et si vous n'êtes pas content, vous pouvez toujours envoyer un mail à Steve Jobs, il y répond parfois. Rien d'étonnant. En 2010, pour être un vrai méchant, il faut surtout avoir un excellent service après-vente.

Olivier Tesquet

Photo: Steve Jobs and Bill Gates / Joi via Flickr CC License by

Olivier Tesquet
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