Parents & enfants

La dépression post-partum touche un nombre inattendu de pères

Temps de lecture : 10 min

Près de 20% des pères français traversent des dépressions post-partum à la naissance de leur enfant. Une maladie mentale émergeante, encore largement méconnue du grand public et des professionnels de santé.

«Chaque jour de cette vie de parent, j'avais l'impression de me noyer.» | Piqsels
«Chaque jour de cette vie de parent, j'avais l'impression de me noyer.» | Piqsels

Cela peut paraître surprenant, mais beaucoup d'hommes souffrent de dépression post-partum. Il y a quelques années, Sébastien Michel en a fait la douloureuse expérience. «J'ai commencé à me sentir mal pendant la première grossesse de ma femme. Après les trois premiers mois, je suis devenu complètement claustrophobe. Moi qui prenais sans problème la ligne 13, je ne pouvais plus prendre aucun transport», raconte ce Parisien pure souche. Les choses s'aggravent brutalement juste après la naissance de sa fille Viktoria, alors que le jeune papa rentre chez lui dormir quelques heures.

«Au réveil, plus rien n'allait, ça a été très violent. J'avais des nausées, j'ai perdu cinq kilos en quelques jours, je pleurais tout le temps. J'étais obsédé par la santé de Viktoria, avec l'angoisse permanente qu'elle décède. Pendant les trois premiers mois de son existence, chaque jour était une épreuve. Je me sentais seul, écrasé par les responsabilités. Ma paternité ne me procurait presque aucun plaisir», témoigne le chef de projet Santé et sécurité au travail maritime, par ailleurs président de l'APSEF (Association pour la Prévention des risques de la Santé et le bien-être des Enfants et Futurs parents).

De l'autre côté de l'Atlantique, Jason Keil a vécu une expérience similaire. «Chaque jour de cette vie de parent, j'avais l'impression de me noyer», raconte le journaliste, qui élève ses deux jeunes garçons à Phoenix, aux États-Unis. Victime d'énormes crises d'angoisse depuis la naissance de son premier enfant, il tente régulièrement de les cacher à ses collègues en se réfugiant sous son bureau.

«Je pleurais la vie que j'avais perdue en devenant père. Une époque sans baby-sitter, où ma femme et moi étions libres de nos mouvements, où j'étais en forme et actif. Désormais, j'étais en surpoids, épuisé, aigri et pessimiste, ce qui affectait la façon dont je m'adressais à mes enfants. Sans le vouloir, je les brusquais», dit-il.

Un mal méconnu

Selon un nouveau sondage d'OpinionWay pour la plateforme de téléconsultation Qare, 18% des pères français vivent une dépression post-partum après l'accouchement de leur conjointe. C'est moins que les femmes (30%), mais beaucoup plus que ce qu'avancent les rares recherches publiées précédemment sur le sujet.

Une étude menée à l'Université de Lund en Suède dégage par exemple le chiffre de 8%, un pourcentage repris par le nouveau site du ministère de la Santé dédié aux 1.000 premiers jours de l'enfant. Les sages-femmes suisses Marie Guérin et Sarah Boccon-Gibod, autrices d'un mémoire sur la dépression post-partum masculine, estiment qu'un père sur dix est touché.

«Elle se manifeste et se traite globalement de la même manière que la dépression post-partum maternelle, même si des symptômes et des facteurs spécifiques sont en train d'émerger.»
Fanny Jacq, psychiatre spécialiste de la périnatalité

L'augmentation de la prévalence de cette pathologie s'explique par plusieurs facteurs. D'abord, la libération de la parole autour de la santé mentale, qui s'est accélérée avec la pandémie de Covid-19. Mais aussi l'évolution du rôle de père au sein de la société française, qui pousse les hommes à davantage s'investir dans leur rôle de parent, et donc à en affronter les affres. «Les hommes et les femmes font probablement des dépressions post-partum depuis toujours. Mais la dépression post-partum paternelle est une maladie que l'on diagnostique seulement depuis une dizaine d'années», ajoute Fanny Jacq, psychiatre spécialiste de la périnatalité.

À ce jour, il n'existe pas de définition consensuelle de cette affection, qui n'est d'ailleurs pas répertoriée dans le DSM-5, le manuel diagnostique et statistique recensant tous les troubles mentaux. «Elle peut tomber sur n'importe qui, même si tout va bien. Elle se manifeste et se traite globalement de la même manière que la dépression post-partum maternelle, même si des symptômes et des facteurs spécifiques sont en train d'émerger», poursuit la médecin.

Le contraire d'une renaissance

Une récente recherche a par exemple démontré qu'une dépression anté ou post-partum de la conjointe favorise le développement de la même maladie chez le père, tout comme une grossesse ou un accouchement compliqué. La chute de la testostérone qui suit les neuf premiers mois de l'arrivée d'un enfant, et dont l'intensité varie en fonction du métabolisme de chaque papa, peut également être en cause. Une pathologie psychiatrique préexistante à la grossesse, un traumatisme durant l'enfance, un rapport compliqué aux parents, une vie de couple tendue, une séparation, une situation sociale précaire, un travail stressant ou fatigant et la jeunesse sont aussi des éléments fragilisants.

«La paternité a rouvert toutes mes blessures: celles liées à ma bipolarité et celles de mon enfance.»
Rodolphe Viémont


Lorsque sa dépression post-partum se déclenche en 2016, Rodolphe Viémont cumule les périls. Gravement bipolaire, il doit affronter le diabète gestationnel de sa femme Laurence, qui se terminera par un accouchement très difficile. Laurence manque d'y laisser la vie, et leur fille Ernestine devra même être placée quelque temps sous respirateur. «Je pensais renaître à la naissance de mon premier enfant, mais au final, j'ai cru que j'allais mourir», raconte le quadragénaire. Peu de temps après le retour de la maternité, Rodolphe arrête le traitement qu'il suivait depuis des années. Se déclenche alors un très grave épisode de manie, chose qui ne lui était pourtant pas arrivée depuis 2011.

Plusieurs sentiments l'ont conduit à cette rechute. «J'ai d'abord brutalement réalisé que la naissance d'Ernestine m'enlevait la plus grande des libertés: le suicide. Et jusqu'à ce qu'elle prononce son premier mot, j'avais l'impression dérangeante que ma fille n'était qu'un prolongement de moi-même, et pas un être à part entière», raconte cet auteur-réalisateur d'œuvres audiovisuelles. «Ensuite, la paternité a rouvert toutes mes blessures: celles liées à ma bipolarité et celles de mon enfance. Je ne voulais surtout pas reproduire les mêmes erreurs que mes parents, il ne fallait pas que je me rate», confie-t-il.

À la pression familiale s'ajoute la pression professionnelle: «La naissance d'Ernestine m'a poussé à me dépasser dans mon art. Je voulais être le plus brillant possible. Lorsque que je prends des neuroleptiques, ma créativité est moindre. C'est pour cette raison que j'ai décidé d'arrêter le zyprexa, et c'est aussi pour ça que j'ai commencé à boire beaucoup trop d'alcool».

De nombreux symptômes

L'abus de substances addictives est un symptôme typique de la dépression post-partum masculine, auquel s'ajoutent souvent un isolement social, de l'irritabilité, du cynisme, une difficulté à exprimer ses émotions, un surinvestissement professionnel et un désintérêt pour le foyer, généralement confondu par l'entourage avec de la fainéantise. «Je fuyais au maximum le cocon familial. Dès que je pouvais m'échapper de chez moi, je le faisais, car je ne m'y sentais pas à l'aise», raconte Maxime Coletti, rongé à l'époque par une colère sourde depuis son retour de la maternité.

«On était en train de faire des travaux dans l'appartement, donc je trouvais toujours une bonne raison d'aller traîner dans les magasins de meubles ou de bricolage. Quand j'étais à la maison, je restais dans mon coin, sans aucune envie de participer à la vie de famille. Je ne m'occupais pas du tout mon fils, comme si je le rejetais», poursuit le commercial.

«Je n'avais aucune patience avec Leandro. J'étais impulsif et lunatique», regrette le père de famille, qui multiplie alors les disputes avec sa compagne. «On formait pourtant un couple très soudé, stable depuis plusieurs années. Notre premier enfant était désiré, et la grossesse et l'accouchement se sont très bien passés», se souvient-il.

«Je faisais bonne figure, en disant à tout le monde que c'était la plus belle période de ma vie.»
Maxime Coletti

Dans les cas les plus graves, la dépression post-partum masculine peut conduire à un arrêt de travail, une hospitalisation psychiatrique, une rupture brutale, des tromperies, des comportements sexuels déviants, des sorties à outrance, des violences conjugales, et au suicide. Non soignée, elle peut durer jusqu'à trois ans et avoir des répercussions sur le développement de l'enfant, d'où l'intérêt de la prendre en charge au plus vite.

«En revanche, le risque d'infanticide, qui peut se déclencher chez la mère atteinte d'une dépression post-partum, ne se manifeste pas chez les hommes», précise Fanny Jacq. «L'épisode masculin se produit aussi généralement plus tard que chez les femmes, entre six et douze mois après l'accouchement», ajoute la spécialiste.

Tristesse, angoisse diffuse, crise de panique, perte ou prise de poids, douleurs récurrentes (maux de tête, de ventre, de dents...), fatigue permanente, insomnie, pleurs, difficulté d'attachement à l'enfant, agressivité à son encontre, sensation d'être un robot ou culpabilité tenace d'être un mauvais parent... Qu'il se déclenche pendant ou après la grossesse, tout changement durable (plus de deux semaines) par rapport au comportement habituel du père doit être pris au sérieux et conduire à réagir.

Passer du temps avec son bébé et préserver son équilibre de vie malgré la naissance peut aider à faire disparaître les symptômes. En parler à sa femme, ses proches ou à d'autres nouveaux papas est aussi souvent salutaire [des forums, des associations, des maisons vertes et des groupes de parole existent, ndlr]. Et si tout cela ne suffit pas à faire disparaître le mal-être, consulter un professionnel de santé doit devenir une priorité.

Un premier rendez-vous peut être par exemple être pris avec un psychologue, un psychiatre, le médecin généraliste, la sage-femme ou la gynécologue, en fonction d'avec qui on se sent le mieux (les maternités, les centres de Protection Maternelle et Infantile (PMI) et les Centres médico-psychologiques (CMP) proposent en général les services de psychiatres ou de psychologues).

Sujet tabou

Plus facile à dire qu'à faire, feront cependant remarquer avec justesse de nombreux interlocuteurs, tant la dépression post-partum est encore taboue en France. «Le stéréotype idéalisé du mâle fort et dominant, censé porter son foyer et résoudre ses problèmes seul, fait aussi que beaucoup d'hommes n'osent pas s'exprimer et encore moins consulter. Et quand ils le font, ce n'est pas forcément bien accueilli», rappelle Vincent Lapierre, psychologue et directeur du Centre de Prévention du Suicide (CPS).

«Lorsque j'ai publié mon propre témoignage pour sensibiliser au mal-être des pères, beaucoup de commentaires m'ont accusé d'être un mauvais mari ou de m'inventer une maladie. J'ai donc, pendant longtemps, arrêté d'en parler publiquement», raconte ainsi Jason. «Pour moi, c'était inconcevable de dire à mes proches que je n'étais pas heureux. J'avais honte, j'avais peur de leur jugement... Donc je faisais bonne figure, en disant à tout le monde que c'était la plus belle période de ma vie», se souvient également Maxime.

Difficile aussi de trouver le bon interlocuteur, car les professionnels de la périnatalité, logiquement focalisés sur la mère, s'intéressent rarement à l'état psychologique du père. «La dépression post-partum chez les mères est aujourd'hui identifiée, et les parcours de soins pour les prendre en charge fonctionnent bien. En revanche, la psyché masculine est un angle mort des maternités. On y accepte la présence des hommes, mais leur vécu ne fait pas l'objet d'un intérêt», rapporte Léa Karpel, psychologue à la maternité de l'hôpital Foch.

Cette dernière ne reçoit d'ailleurs quasiment jamais de pères en détresse dans ses consultations. «Les très rares fois où cela arrive, c'est soit parce qu'ils accompagnent leur conjointe qui va mal, soit parce que leur femme me les a adressés. Ils ne viennent pas d'eux-mêmes», ajoute-t-elle.

Pourtant, la dépression post-partum se soigne bien. Rodolphe, Sébastien, Jason et Maxime sont d'ailleurs tous remis aujourd'hui, notamment grâce à diverses démarches (psychothérapie, médication, médecine douce...), à leurs proches et à leur femme. «C'était très dur pour elle, car non seulement elle ne me comprenait pas, mais en plus, elle devait tout gérer avec notre fils», se rappelle Maxime.

«Il faut que les psychologues tirent davantage les vers du nez aux hommes lors des entretiens.»
Vincent Lapierre, psychologue et directeur du Centre de Prévention du Suicide

«Au bout d'un moment, elle m'a dit stop: soit je faisais quelque chose pour que ça change, soit je prenais rendez-vous avec un médecin. Je me suis donc renseigné sur internet. Quand on a enfin réussi à identifier ce dont je souffrais et à en discuter, elle m'a poussé à passer du temps seul avec mon fils, ce qui lui permettait aussi de souffler un peu. Petit à petit, mon mal-être a disparu», raconte-t-il.

Un meilleur suivi du couple

Pour que tout ne pèse pas sur la conjointe, déjà mise à rude épreuve par sa grossesse, l'accouchement et l'arrivée du bébé, de nombreux psychologues et psychiatres militent pour la mise en place d'un suivi régulier de la santé mentale du couple pendant et après la conception, avec la création d'espaces d'expression et d'interlocuteurs spécifiques pour les pères.

«Il faut que les psychologues tirent davantage les vers du nez aux hommes lors des entretiens. S'ils ne sont pas assez proactifs, les consultations ne donnent généralement rien, surtout lorsqu'il s'agit de sujets intimes. De ce fait, en France, 75% des suicides sont masculins», complète Vincent Lapierre. «À une échelle plus sociétale, je pense qu'il faudrait aussi travailler à déconstruire les stéréotypes de genre en santé mentale, qui biaisent les approches de tout le monde, y compris des proches et des soignants», estime le spécialiste.

Une meilleure intégration des hommes au suivi de la grossesse permettrait de mieux détecter les signes de leur mal-être.

La diffusion d'informations sur la dépression post-partum masculine lors des consultations de suivi de grossesse aiderait aussi les papas en difficulté à comprendre ce qui leur arrive, à réagir plus vite et à s'orienter. «Un simple flyer m'aurait suffi, car j'étais complètement perdu, comme d'ailleurs tous les pères déprimés que je commence à recevoir au sein de mon association», confirme Sébastien Michel.

Marie Guérin et Sarah Boccon-Gibod appellent également à une meilleure formation des professionnels de santé à cette pathologie, dont beaucoup n'ont encore jamais entendu parler. Plus globalement, comme le recommande l'OMS depuis 2015, une meilleure intégration des hommes au suivi de la grossesse permettrait de mieux détecter les signes de leur mal-être.

«Les pères expriment un sentiment d'exclusion des services de périnatalité et un manque de reconnaissance dans leur rôle de coparent. Ils questionnent leur légitimité à y être inclus, craignant le regard de la société et d'ôter des ressources à la mère et l'enfant», écrivent les deux sages-femmes.

Enfin, Didier Meillerand, fondateur du Psychodon, milite pour davantage de prévention autour de la santé mentale masculine, plus de moyens investis dans les soins, un développement de la recherche et un remboursement de toutes les consultations psychologiques. Sans bien sûr déshabiller Pierre pour habiller Paul, puisque les structures de soins destinées aux Françaises atteintes de dépression post-partum ne couvrent pas encore tous les besoins. «Les dernières annonces d'Adrien Taquet vont dans le bon sens, mais une consultation supplémentaire et l'ouverture de cinq à dix nouvelles Unités mère-enfant ne suffiront toujours pas à traiter toutes les patientes», conclut Fanny Jacq.

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