Culture

«The Souvenir», autoportrait majestueux d'une jeune femme en cinéaste

Temps de lecture : 7 min

Rencontre avec Joanna Hogg à l'occasion de la sortie de son diptyque qui interroge la subjectivité du regard de l'artiste.

Avant de diriger Honor Swinton Byrne dans The Souvenir, Joanna Hogg avait mis en scène sa mère Tilda, en 1986. | Matt Winkelmeyer / Getty Images North America / Getty Images via AFP
Avant de diriger Honor Swinton Byrne dans The Souvenir, Joanna Hogg avait mis en scène sa mère Tilda, en 1986. | Matt Winkelmeyer / Getty Images North America / Getty Images via AFP

«Pendant que je vivais cette relation, j'avais l'impression de vivre une fiction, d'être la protagoniste d'une histoire. J'y ai repensé régulièrement au fil des années en me disant que cela ferait un bon film.» Cette histoire vécue dans les années 1980 lorsqu'elle était jeune étudiante en cinéma, Joanna Hogg l'a finalement bel et bien transformée, des décennies plus tard, non pas en un seul mais en deux longs-métrages, sortis simultanément en France le 2 février.

La cinéaste britannique participe ainsi à la récente vague de films semi-autobiographiques qui affluent sur les écrans, porteuse du meilleur (Roma d'Alfonso Cuarón, 2018; Douleur et gloire de Pedro Almodóvar, 2019), comme du pire (Belfast de Kenneth Branagh). Fort heureusement, The Souvenir – Part I et The Souvenir – Part II appartiennent à la première catégorie, Joanna Hogg livrant non pas un simple bon film, mais deux véritables bijoux de cinéma.

Ceux qui ont eu la chance de voir ses précédents films (Unrelated, 2007; Archipelago, 2010; Exhibition, 2013) connaissent l'atmosphère intimiste et pudique de son œuvre. Sans jamais verser dans les clichés, la cinéaste met en scène l'upper-class britannique à travers des instants de vie privilégiés où la solitude de chacun se révèle dans le groupe, ainsi que la tension sourde mais permanente des rapports de classe propres au Royaume-Uni.

Loin des yeux

Le plus souvent, la réalisatrice place sa caméra en retrait, les émotions se contiennent plutôt qu'elles ne s'exacerbent. L'intériorité délicate qui la caractérise évoque parfois le cinéma du grand cinéaste anglais Terence Davies (Une longue journée qui s'achève, The Deep Blue Sea…). Au vu de ces œuvres conséquentes, on se demande pourquoi un cinéma britannique de telle facture est toujours si peu célébré en France. On ne peut qu'espérer que la sortie des deux Souvenir viendra changer la donne.

Dans les deux films, la distance mesurée de la cinéaste face à ses sujets se réduit quelque peu, ou du moins se transforme tandis que le gros plan se fait plus fréquent. Il faut dire que cette fois, l'objet du regard de Joanna Hogg n'est autre qu'une réinvention d'elle-même. Julie (Honor Swinton Byrne), double fictionnel, s'inspire de son vécu tout en étant un être de fiction, un acte de recréation qui dès lors exige de l'objectif une mise au point.

Pourquoi Julie aime-t-elle Anthony? Le mystère de leur amour et de leur dépendance demeurera pour l'entourage comme le spectateur.

Le regard est au cœur du sujet, celui d'abord que posent la jeune Julie et son compagnon Anthony (Tom Burke), un homme plus âgé, sur une peinture du XVIIIe. Le tableau en question, de Fragonard, montre une jeune fille qui grave dans l'écorce d'un arbre une initiale, celle de l'homme aimé. Le titre original en est Le chiffre d'amour, mais à la Wallace Collection où le tableau est exposé à Londres, il s'intitule The Souvenir. Et la femme du tableau, inspirée par Rousseau et sa nouvelle Héloïse, se prénomme Julie.

Le chiffre d'amour (gravure de Nicolas de Launay d'après Jean-Honoré Fragonard). | AuktionshausZeller via Wikimedia Commons

«Elle a l'air triste», dit la Julie du film de son double pictural. «Je trouve qu'elle a l'air déterminée», lui rétorque Anthony. Déjà, les regards diffèrent: l'art reste ouvert à l'interprétation. «J'avais 20 ans quand on m'a montré ce tableau pour la première fois, explique la réalisatrice. Il signifiait quelque chose d'important à l'homme avec qui j'ai vécu cette histoire, et en écrivant The Souvenir, je me suis sentie comme une détective à essayer de percer ce mystère qui perdure encore pour moi aujourd'hui.»

Précisément, c'est là ce que les films de Joanna Hogg parviennent admirablement à faire ressentir: le regard, ses failles et ses mystères. Car dans The Souvenir, on découvre l'histoire de Julie à travers les yeux de la jeune fille. Mais ce regard est un regard empêché, obstrué, un regard dépendant qui progressivement ne s'intéresse plus qu'à la présence ou à l'absence de celui qu'il désire: l'insaisissable Anthony.

Pourquoi Julie aime-t-elle Anthony? Le mystère de leur amour et de leur dépendance demeurera pour l'entourage comme le spectateur. Comment la jeune fille anglaise de bonne famille, naïve et pâle, s'est-elle ainsi retrouvée à vivre avec cet homme imposant, à l'air parfois bestial et vampirique? Comment se retrouve-t-on prisonnier d'une relation toxique?

Changement de regard

Hogg nous montre subtilement comment le monde de Julie se rétrécit petit à petit, de son champ de vision à son espace de vie. Son appartement devient alors la scène centrale où se déroule le drame et que la réalisatrice a imaginé en fonction de ses souvenirs de celui qu'elle habitait alors. «Avec le directeur de la photographie David Raedeker, nous avons regardé beaucoup de photos que j'avais prises dans mon appartement. Je photographiais souvent sans flash et le grain était très perceptible sur l'image. J'ai remis dans l'appartement du film des couleurs similaires.» Les couleurs presque effacées du décor insufflent à la fois cette impression d'une mémoire qui s'efface et d'un regard qui menace de s'éteindre.

Cette vision partielle, que la réalité ne rattrape que graduellement, est également renforcée par les choix de direction d'acteurs opérés par la cinéaste. Tandis que tous ont lu le scénario en amont du tournage, Hogg n'embauche que tardivement son actrice principale, Honor Swinton Byrne, sans la prévenir du déroulement de l'histoire.

«Je suis tout à fait consciente de ma propre vie en tant que réalisatrice, mais aussi en tant que personne qui vit sa vie.»
Joanna Hogg, réalisatrice de The Souvenir

La focale ainsi réduite, Julie/Honor demeure confinée dans l'inconnu de son avenir, qui pourtant est déjà écrit. Pour tourner la seconde partie en revanche, la cinéaste change de méthode: «The Souvenir – Part II est une histoire très différente, Julie sait maintenant où elle veut aller, son énergie est différente, elle a davantage d'agencéité [capacité à définir des buts et à agir de manière cohérente pour les atteindre, ndlr]. C'est un personnage qui aspire désormais à se libérer.»

La cinéaste elle-même décide de changer sa vision. Après avoir tourné et monté la première partie, Joanna Hogg en réécrit la deuxième sans regarder le scénario écrit précédemment. «Je n'ai toujours pas relu ce que j'avais écrit, et je suis assez curieuse maintenant de voir la différence avec le film que j'ai fini par faire. J'avais passé tellement de temps sur la première partie que j'avais plein de nouvelles idées pour la suivante. J'ai donc été très heureuse d'avoir cette interruption entre les deux tournages.»

Dans The Souvenir – Part II, le regard de la jeune fille devient un regard de jeune femme. L'adulte souhaite comprendre les failles de son regard «d'avant» et cherche à élucider, à analyser son passé. Un regard de détective, en somme. Ainsi, les regards se superposent: celui de Julie face à son passé, celui de Julie face à son avenir; un regard double de femme et de cinéaste en devenir. Si le «regard féminin» ne fait aucun doute, c'est davantage au «regard artiste» que s'intéresse Joanna Hogg.

Julie examine son passé, et ce faisant, construit son regard de cinéaste lorsqu'elle décide de recomposer minutieusement son vécu pour la caméra. Elle filme alors son histoire telle qu'elle en a fait l'expérience, mais compose aussi une vision d'elle-même comme sujet, un «autre moi» fictionnel et révolu. Les frontières se brouillent davantage et le regard que l'on découvre fait de la vie et du cinéma deux matières indissociables. «Ce n'est pas entièrement conscient de ma part, indique Joanna Hogg, si ce n'est que je suis tout à fait consciente de ma propre vie en tant que réalisatrice, mais aussi en tant que personne qui vit sa vie.»

Poupées russes et chaussons rouges

The Souvenir – Part II vient de façon vertigineuse déconstruire The Souvenir en soulignant le caractère fictionnel et mémoriel de ce dernier. La première partie nous livre la vision de l'histoire de jeunesse de la cinéaste; la deuxième raconte comment Julie, le double de fiction, aurait, elle, filmé cette histoire vécue en tant que personnage.

La mise en abyme s'inscrit jusque dans le casting lui-même, puisque pour incarner Julie, Joanna Hogg fait appel à sa propre filleule, Honor Swinton Byrne, qui tient ici son premier rôle de cinéma. Honor n'est autre que la fille de l'amie d'enfance de la réalisatrice, une certaine Tilda Swinton, l'héroïne de Caprice (1986), le court-métrage de fin d'études de Joanna Hogg.

Le film dans le film finit de mettre en lumière le pouvoir réparateur et révélateur de la fiction.

Qui de mieux alors pour jouer la mère de Julie que la mère véritable d'Honor? Mais, tempère la réalisatrice, «Honor et Tilda sont très tactiles dans leur relation, ça a donc été un vrai défi pour elles de jouer cette relation bien plus retenue entre Julie et sa mère. Elles ont vraiment dû jouer un rôle et trouver une nouvelle manière de se comporter l'une avec l'autre.»

Il reste que Joanna Hogg construit son diptyque comme un jeu de poupées russes, où chaque mise en abyme en appelle une nouvelle, jusqu'à y incorporer un film dans le film, une réécriture de Caprice. La séquence est étonnante en ce qu'elle vient répliquer les références du court-métrage originel, construit en hommage à l'histoire du cinéma, de l'expressionnisme allemand à la comédie musicale.

Le court-métrage charmant mais imparfait des débuts se transforme ici en un moment de mise en scène somptueux où la cinéaste se réfère notamment aux Chaussons rouges de Michael Powell et Emeric Pressburger.

Le film de 1948, dont la danseuse et son rôle de scène se fondent l'un dans l'autre, raconte précisément l'impossible séparation pour l'artiste entre son art et sa vie. «Je l'ai vu pour la première fois lorsque j'étais enfant, raconte Joanna Hogg. Mais je n'ai compris les questions posées par le film que beaucoup plus tard en le revoyant, et j'ai noué avec un nouveau dialogue.»

Véritable explosion stylisée, le film dans le film finit de mettre en lumière le pouvoir réparateur et révélateur de la fiction. Et l'on sent, dans les mots assertifs de Julie sur les films qu'elle souhaite réaliser, qu'ils sont bien ceux de Joanna Hogg elle-même: «montrer la vie non pas comme elle se déroule, mais comme moi je l'imagine».

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