Monde

«Flottille de la paix»: questions sur un fiasco militaire

Jacques Benillouche, mis à jour le 02.06.2010 à 12 h 27

L'abordage israélien s'est conclu par la mort de neuf personnes à bord d'un des six navires.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou devra répondre à toutes les questions sur les imperfections d'une opération qui a été bâclée, donc ratée, avec toutes les conséquences diplomatiques et militaires qui vont en découler. Les dirigeants militaires et politiques qui ont décidé en son absence de lancer l'opération contre la «flottille de la paix» vont devoir notamment s'expliquer et se justifier sur une opération qui s'est conclu par la mort de plusieurs personnes à bord d'un des six navires, le Mavi Marmara.

Car vu d'Israël, ce fiasco est une nouvelle illustration de l'impréparation de son armée. L'action militaire du lundi 31 mai laisse de nombreuses ombres sur plusieurs aspects techniques de l'intervention. Selon les informations de source militaire, il semble désormais que les membres du commando n'ont pas été suffisamment préparés à une éventuelle violence de la part des activistes embarqués sur les bateaux humanitaires qui ont cherché à briser le blocus de Gaza.

Les autorités israéliennes ne pouvaient pas ignorer que le bateau Mavi Marmara était la propriété de l'organisation turque IHH, qui s'affiche comme une ONG à but humanitaire. Son représentant en Cisjordanie, Ezzat Chahine, avait été arrêté puis expulsé par Israël après qu'un membre de l'association ait rencontré un des chefs du Hamas. La campagne médiatique de cette organisation, soutenue par le gouvernement turc, ne laissait aucun doute sur les objectifs de son action tandis que ses liens avec le Hamas étaient publics.

Le bateau avait prévu à son bord, en plus des parlementaires et des journalistes, des militants et des activistes islamistes qui enlevaient d'ailleurs au bateau sa mission purement humanitaire. Il est fort probable que le commando israélien ne détenait pas toutes les informations sur les navires affrêtés depuis un port pourtant accessible aux informateurs d'Israël qui, vu le temps de préparation de l'équipée humanitaire, auraient pu fournir les informations indispensables relatives à chaque bateau, à son armement et à ses passagers. Le 7 avril, le Centre d'Information sur les Renseignements et le Terrorisme avait d'ailleurs exposé dans le détail les préparatifs de cette organisation pour une expédition navale à grande échelle. Les participants avaient pris en «considération la possibilité d'une confrontation avec la marine israélienne.»

Mais, il semble que l'armée ait pêché ici par excès d'assurance. Il n'est pas certain que les responsables de cette mission aient mesuré, avec précision et anticipation, les risques encourus lorsque, sur les 600 passagers du navire turc, un noyau dur était constitué de militants actifs irréductibles. Il n'y avait aucun doute, dès le départ, sur leur volonté d'en découdre, de se battre et de se défendre. Deux questions se posent alors:

1/ pourquoi, dans ces conditions, avoir envoyé des soldats munis d'armes non létales et de pistolets se mesurer à des militants professionnels et 2/ comment, avec ce simple matériel, ils ont réussi à tuer neuf activistes et à faire plusieurs dizaines de blessés.

Le major-général Eliezer Marom a expliqué que les membres du commando, hélitreuillés, avaient été pris d'assaut par des passagers armés sans qu'il ait été en mesure de préciser la provenance de ces armes, volées aux soldats ou importées par les militants. Certains soldats ont été bousculés vers la cale puis agressés et enfin délestés de leur gilet pare-balles. Ils ont échappé de justesse au lynchage ou au kidnapping alors qu'ils étaient en minorité.

Le choix de l'unité Shayetet de la marine a également été une erreur majeure. La police des frontières, constituée en majorité de soldats parlant arabe, avait déjà expérimenté les combats de rue contre les arabes israéliens ou contre les palestiniens à Naalin. Elle était certainement mieux formée aux techniques antiémeutes donc plus adaptée à un combat rapproché, à l'instar d'un combat de rue avec des civils. Elle détient d'ailleurs un arsenal spécialisé pour s'opposer aux armes de première catégorie tout en limitant les pertes dans ses rangs. La police des frontières connaît la règle principale consistant à ne jamais se séparer de sa base pendant les émeutes. Cette leçon n'est pas parvenue jusqu'à l'unité Shayetet qui, d'autre part, aurait dû être dotée d'armement plus lourd que les pistolets qu'ils ne devaient utiliser qu'en état de légitime défense. Ils auraient d'ailleurs décidé de tirer seulement lorsque plusieurs de leurs camarades ont été gravement blessés.

A l'heure de la guerre électronique et de la haute technologie qui fait la réputation de Tsahal, il faudra comprendre pourquoi les techniciens militaires israéliens n'ont rien fait pour rendre aveugles et muets le convoi de navires qui a pu transmettre tranquillement ses images parvenues aux télévisions internationales avant que les Israéliens aient pu en prendre connaissance.

Enfin un point de droit n'a pas été soulevé et prévu par les organisateurs de la planification militaire car l'interception a eu lieu à 80 miles, dans les eaux internationales, mettant Israël en infraction avec la loi et faisant de l'intervention un acte de guerre répréhensible. Un abordage à 20 miles, dans la zone du blocus, aurait été plus facile à justifier sur le plan juridique et diplomatique et aurait été aussi efficace.

Ces nombreuses lacunes dans les difficiles explications des officiels israéliens données lundi 31 mai, devront être comblées par Netanyahou dès son retour d'une tournée à l'étranger, définitivement transformé en berezina diplomatique.

Jacques Benillouche

Photo: Capture vidéo de l'opération israélienne le 31 mai 2010. DHA/via REUTERS

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