Santé

Pourquoi ne parle-t-on quasiment plus des morts du Covid?

Temps de lecture : 5 min

Énoncé quotidiennement au début de la pandémie, cet indicateur a presque disparu des discours politiques et médiatiques.

Sommes-nous devenus insensibles ou cyniques? | Parastoo Maleki via Unsplash
Sommes-nous devenus insensibles ou cyniques? | Parastoo Maleki via Unsplash

«Nous sommes en guerre», avait martelé Emmanuel Macron lors de son intervention du 16 mars 2020. En guerre, on compte ses morts et on les montre. On les compare aussi avec ceux des autres pays engagés dans la bataille. Et, de fait, chaque soir, Jérôme Salomon, alors directeur général de la santé, annonçait le nombre de morts du Covid-19. Chaque soir, au journal TV, en plein confinement, nous assistions à de funestes scènes, valse de cercueils à la sortie des Ehpad ou familles endeuillées privées d'un ultime adieu.

De fait, comme le remarque un article paru dans La Revue des Médias: «Depuis son apparition sur franceinfo:, le 12 janvier 2020, et surtout à partir du 22 février (premiers décès en Europe), l'évolution de l'épidémie provoquée par le nouveau coronavirus est principalement suivie, dans les médias audiovisuels, à travers le nombre de décès. Dans des proportions variables: de l'ordre de 30% [des termes employés parmi les principaux indicateurs] sur BFMTV et franceinfo:, et jusqu'à près de 44% chez RTL.» Principalement? Essentiellement sur les tout premiers mois de la pandémie, rappelle l'article: «En réalité, c'est surtout au cours de l'année 2020 –particulièrement au premier semestre, période de médiatisation la plus intense– que le nombre de morts domine uniformément les autres indicateurs.» Par la suite, les indicateurs se multiplient et le nombre de décès est jugé de moins en moins pertinent. Ou peut-être est-il simplement noyé dans la somme des autres chiffres.

Aujourd'hui, alors que Covid Tracker rapporte une moyenne de 264 décès hospitaliers chaque jour causés par le Covid et que neuf enfants sont morts des suite de l'infection ces six derniers mois, la mortalité du virus semble invisibilisée. On a l'impression que les médias, les instances de santé et le gouvernement n'en parlent plus, à l'instar de Jean Castex lors de sa conférence de presse du 20 janvier 2022 où les termes «morts» ou «décès» n'ont pas été prononcés. Il en va de même pour les derniers avis du Conseil scientifique.

Pourtant, comme le martèle l'épidémiologiste et biostatisticienne Dominique Costagliola, directrice de recherches émérite à l'Inserm et membre de l'Académie des sciences: «On ne peut pas dire qu'il ne se passe rien. Nous sommes face à un excès de mortalité depuis plusieurs semaines en France. En outre, le nombre de décès reste un indicateur pertinent, même si c'est un indicateur tardif.» Car le Covid, qui a déjà causé 130.000 décès en France, n'a vraisemblablement pas dit son dernier mot.

Que s'est-il passé? Sommes-nous devenus insensibles ou cyniques? Nous sommes-nous habitués à ce que l'équivalent des passagers d'un airbus décède quotidiennement des suites de l'infection virale?

D'autres indicateurs

À cela, il n'y a pas de réponse absolue, mais des éléments de réponse à trouver dans la manière dont se construit l'information et également dans les préoccupations du grand public –l'un étant indissociable de l'autre.

Nicolas Berrod, journaliste au Parisien qui suit de très près la pandémie depuis le début et livre chaque jour un aperçu chiffré de la situation sanitaire, explique: «Au début de l'épidémie en France, alors que Jérôme Salomon livrait chaque jour le nombre de décès survenus durant la journée, nous manquions d'indicateurs. On testait très peu et le nombre de cas n'était pas significatif.»

«Quand on ne dénombre pas les morts, c'est plus facile de les oublier.»
Christian Lehmann, médecin généraliste et écrivain

Petit à petit, d'autres indicateurs se sont greffés au nombre de morts quotidiens: le nombre de cas, le taux d'incidence, le R0, le taux de dépistage, le taux de positivité ou le nombre de guérisons. Notre regard s'est alors, au moins partiellement, détourné du premier indicateur.

Grégory Rozières, chef de rubrique science/environnement au Huffington Post, complète: «Au début de la pandémie, on comparait le nombre des décès entre les différents pays. Mais, on s'est rendu compte que ce dénombrement était compliqué, assez peu fiable car les moyens de mesurer sont différents d'un pays à l'autre. Il existe également le biais des comorbidités.» Le journaliste ajoute: «Le nombre de décès était considéré comme un indicateur à suivre, désormais, c'est davantage le taux d'occupation des lits d'hôpitaux qui semble utilisé à des fins décisionnelles par le gouvernement. C'est donc logique d'en parler davantage. En outre, la question sociétale se concentre sur la saturation hospitalière.» En effet, nous avons intégré le fait que les mesures sanitaires qui impactent notre vie quotidienne en restreignant nos libertés et modifiant nos habitudes sont étroitement corrélées avec la saturation des hôpitaux. D'où un intérêt direct pour cet indicateur, du moins pendant la période où confinements et couvre-feux étaient encore envisageables.


Une nouvelle normalité

Incontestablement d'autres phénomènes rentrent en ligne de compte. Le Dr Christian Lehmann, médecin généraliste et écrivain, auteur du «Journal d'épidémie» dans Libération avance: «Il y a une habituation, sinon un mithridatisation face à l'annonce des décès quotidiens. Trois cents par jour est une sorte de “new normal”. Et puis, les gens en ont marre de la situation et sont déboussolés. Quand on ne dénombre pas les morts, c'est plus facile de les oublier.»

Un autre élément est également venu changer la donne: la vaccination, en faisant baisser le taux de mortalité. «Avoir le Covid aujourd'hui n'est pas pareil que d'avoir le Covid il y a dix-huit mois. Pour les personnes vaccinées non immunodéprimées, les risques d'en mourir sont quasi nuls. Elles ne se considèrent plus comme en danger. Et les antivax non vaccinés estiment qu'il n'y a pas de morts. Alors ce n'est plus un problème. La mort est loin, elle est pour les vieux et les malades. Seules les personnes emphatiques y portent encore un intérêt», estime Christian Lehmann.

«Les morts d'aujourd'hui sont les morts de la vague Blanquer. Ils témoignent d'un réel échec du politique.»
Christian Lehmann, médecin généraliste et écrivain

Dominique Costagliola abonde dans son sens. «Nous avons un rapport à la mort complexe, détaille la membre de l'Académie des sciences. Quand elle est à distance, elle indiffère. Les gens finissent par trouver normal que des personnes âgées ou fragiles décèdent. “Ce n'est pas si grave, elles seraient mortes de toute façon” semblent-ils penser. Il y a une forme de cynisme et d'individualisme là-dedans: nous ne sommes plus là pour nous protéger les uns des autres.» Et de fait, la protection offerte par les vaccins n'est qu'individuelle.

Pour Christian Lehmann, il y a également une volonté politique d'invisibiliser les morts: «Les morts d'aujourd'hui sont les morts de la vague Blanquer. Ils témoignent d'un réel échec du politique. Compte tenu des échéances électorales, mieux vaut ne pas en parler.»

En outre, selon le généraliste, les morts du Covid n'arrangent personne, ni à droite, ni à gauche. «Pour la droite, et dans une logique productiviste, on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs, autrement dit, on ne pourrait pas relancer l'économie sans dommages collatéraux. Et, à l'extrême gauche, il existe chez certains une forme de négationnisme comparable à celui des rouges-bruns des années 1980-90 qui niaient la Shoah. Nier les morts permet de servir un projet politique.»

Pour répondre à notre question, nous avons également contacté Jean-François Delfraissy, président du Conseil scientifique, qui n'a pas donné suite.

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Alors, cachez ces morts que nous ne saurions voir? Ils sont devenus ennuyeux à force. Ils nous pèsent parce qu'ils sont synonymes de restrictions sur le plan individuel. Ils ne nous concernent plus. Voilà en substance le message que nous renvoie leur invisibilisation, qu'importent les vies écourtées et les familles endeuillées.

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