Monde

Kingston, poudrière des Caraïbes

Margaux Collet et Annabelle Laurent, mis à jour le 01.06.2010 à 16 h 46

La Jamaïque peace de Bob Marley et de la fumette est un mythe. La violence a toujours été constitutive de l'île.

jamaique

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Alors que les forces armées de Kingston affrontent les partisans de Christopher «Dudus» Coke dans une guerre civile qui a déjà fait 73 morts, l'Europe découvre une Jamaïque engluée dans le trafic de drogue et la corruption. Comment a-t-on pu passer de l'île temple du reggae et des clips enfumés de Bob Marley à l'état d'urgence? 

La Jamaïque fumette, un mythe

Dans notre imaginaire, la Jamaïque est indéniablement jaune, verte et noire, vibre au son du reggae et évolue dans des effluves embrumées. Rasta Rockett retraçait l'histoire de la première équipe jamaïcaine de bobsleigh, à coup de «Ba­lance man... Ca­dence man... Trace la glace... C'est le bob man, Cool Ras­taaaaa!!!» ne s'épargnant pas certains clichés sur les rastas et les noirs désorientés par le climat des sports d'hiver. Sur Facebook, les groupes «Maman, d'où ils viennent les nuages? bah de la Jamaïque mon fils» et «C'est décidé je plaque tout et j'élève des pingouins rasta en Jamaïque» rassemblent à eux seuls 240.000 fans.

Spécialiste de Bob Marley, la Jamaïcaine Léonie Wallace estime que l'image de son pays —«où il fait bon vivre, où l'on peut écouter du reggae et fumer des pétards», a été créée de toutes pièces par les étrangers. Si elle fût le berceau des rastafariens et de leurs dread-locks, la Jamaïque «peace and love» n'a en réalité jamais existé. Contrairement aux idées reçues, la consommation de marijuana n'y est certainement pas libre. Et bien que la plante soit cultivée abondamment sur l'île, sa consommation y est punie d'emprisonnement depuis 1913.

Ni même dans les années 1970, alors que Bob Marley entonnait «Rastaman vibration yeah! I and I vibration yeah!» sur le rythme de Positive vibration (1976) et que les hippies se remettaient doucement de Woodstock, la Jamaïque n'a été cette île paradisiaque que l'on décrit. Pourtant, dans les rues de Kingston comme dans les paroles du chanteur des Wailers, perçu comme «exotique» depuis les States, la violence était déjà omniprésente.

La chanson Ambush in the night de l'album Survival (1980) en est particulièrement représentative.

Regarde-les se battre pour le pouvoir
Mais ils ne connaissent pas l'heure
C'est pour ça qu'ils s'imposent
Avec leur armes, leur pièces de rechange et leur argent
Ils essayent de rabaisser notre intégrité
Ils disent que ce que nous savons
C'est juste ce qu'ils nous enseignent
A chaque fois qu'ils peuvent nous atteindre
Grâce à leur stratégie politique
Ils nous laissent affamés
Et lorsque tu veux manger
Ton frère doit être ton ennemi

L'histoire de l'île, une histoire de violence

La Jamaïque a toujours été un pays au climat tendu, aux affrontements fréquents et ce, depuis que Christophe Colomb y a débarqué en 1494. Mais si l'on ne découvre que dernièrement l'autre revers de la médaille, ça n'est, pour les spécialistes du pays, qu'un changement de perception euro-centriste. Comment expliquer cette ignorance?

D'abord parce qu'un pays n'a aucun intérêt à crier sur tous les toits que s'érigent des barricades dans ses ghettos et que sa capitale est l'une des plus dangereuses au monde. Surtout s'il mise sur le tourisme pour son développement: le Premier ministre Bruce Golding n'a de cesse d'insister dans ses communiqués officiels pour signifier que les affrontements ont lieu à Kingston et non près des plages de sable fin aux eaux turquoises où se sont rendus près de 2 millions de touristes l'an dernier, selon le Global Travel and Tourism Partnership.

«Nous sommes des gens en colère, et l'avons toujours été». Depuis l'esclavage dans les plantations de canne à sucre aux 889 morts des élections de 1980, la société jamaïcaine s'est construite sur de très profondes divisions sociales et d'origine. Et pour Léonie Wallace, il ne faut pas hésiter à analyser le chaos actuel à la lumière de ce passé de résistance et de révolte, dont l'indépendance de 1962, qui marque l'émergence du clientélisme politique et d'affrontements violents systématiques à chaque élection en est le prolongement.

Ghettos partisans

Beaucoup de Jamaïcains sans éducation et sans moyen —et Bob Marley parmi eux— ont été attirés par les opportunités que promettait la capitale de Kingston à la fin des années 1950. Ils se sont installés près de la mer dans ce qui est devenu aujourd'hui la zone de ghettos. L'histoire du quartier Tivoli Gardens est édifiante: lorsque dans les années 1960 le leader du parti conservateur JLP Edward Seaga a décidé de raser le ghetto pour y construire une cité, il n'a pas hésité à chasser la population sur place pour y installer ceux dont il s'est alors assuré les votes en construisant des logements, des écoles ou des services médicaux.

Le PNP (People's National Party) adverse, à travers son chef de file Michael Menley, a évidemment rapidement imité ce système de clientélisme et le centre-ville s'est retrouvé divisé en deux zones partisanes. L'armement des habitants n'a pas tardé alors que les ghettos de Trenchtown, de Greenwichtown ou de Southside devenaient des «garnissons» usant la violence pour des intérêts partisans.

De la fumette à la snifette

La transition des joints des clips de reggae aux rails de coke de «Dudus» ne date pas d'hier. Dans son article «Politics, Violence and Drugs in Kingston, Jamaica», Colin Clarke décrit l'introduction de la cocaïne dans les années 80 au sein des garnissons. L'île devient alors une plaque tournante du trafic de cocaïne, une escale entre la Colombie et les Etats-Unis (et 2 millions d'usagers, selon l'Organe International de Contrôle des Stupéfiants). C'est en Colombie que sont transformées une grande partie des feuilles de la coca et de sa pâte de base (importées du Pérou et de la Bolivie) avant d'être acheminés sur le marché des Etats-Unis via une route qui compte la Jamaïque comme lieu de stockage.

Mais d'après la classification établie par Alain Labrousse, spécialiste de la géopolitique des drogues, cela ne fait pas pour autant de la Jamaïque un «narco-Etat», où l'argent et les activités liées à la drogue sont prépondérants et où les profits servent en partie au fonctionnement de l'Etat. L'île serait plutôt un «Etat sous influence», au même titre que la Turquie ou l'Italie.

Mais cette «influence» n'a pas tardé à empoisonner l'île. Le pouvoir des «dons» —comme sont appelés les caïds— dépasse rapidement celui des hommes politiques désormais incapables de contrôler les ghettos. Succédant aux politiques des années 1960, les «robins des bois» des années 1980 à la Dudus Coke prennent en charge la population afin d'acheter son soutien —attribution d'emplois, distribution de nourriture et de «bourses d'études», mais aussi opérations de racket et sanctions contre ceux qui transgressent les règles édictées.

Sur un système sensiblement comparable à la mafia italienne, les dons d'aujourd'hui ont construit leur empire, souvent dans la lignée de ceux d'hier: Lester Coke, le père de Christopher, fut l'artisan de la transformation du gang du «Shower Posse», tenu responsable par la police américaine de plus de 1.000 morts.

Margaux Collet et Annabelle Laurent

Merci à Léonie Wallace, spécialiste de Bob Marley et enseignante à Sciences-Po.

Photo: Un soldat en patrouille dans le quartier de Tivoli Gardens. REUTERS/Hans Deryk

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