Culture

«Ne parlons pas de Bruno» est la meilleure chanson de Disney depuis «Libérée, délivrée»

Temps de lecture : 6 min

Et je vais vous expliquer pourquoi.

Le couplet de Dolores dans «Ne parlons pas de Bruno». | Capture d'écran via YouTube
Le couplet de Dolores dans «Ne parlons pas de Bruno». | Capture d'écran via YouTube

Cela fait plusieurs semaines que «We Don't Talk About Bruno», («Ne parlons pas de Bruno» en français), chanson extraite du dernier film d'animation de Disney, Encanto, s'est hissée aux côtés de Lil Nas X et d'Adele en tête des titres les plus diffusés et les plus vendus aux États-Unis, le Billboard Hot 100, et même des titres les plus écoutés sur Spotify dans le monde.

Véritable défilé de personnages magiques qui se lancent dans un tourbillon de mélodies, la chanson constitue l'un des moments les plus forts du film. Elle s'achève sur Mirabel, l'héroïne, qui rassemble les pièces de l'un des mystères au cœur de l'intrigue: quel est donc le problème avec Bruno?

Lignes musicales

Plusieurs aspects de cette chanson ont contribué à ce qu'elle atteigne un tel succès en quelques semaines après la sortie d'Encanto: non seulement elle est captivante d'un point de vue narratif, mais musicalement, c'est un vrai tube. Mélange remarquable de chanson de Broadway et d'influences latino-américaines, elle possède un rythme très particulier: l'air est accrocheur comme on a fini par l'attendre de tous les morceaux de Lin-Manuel Miranda, mais les personnages semblent presque toujours éviter de chanter sur le rythme.

La ligne de basse qui se répète tout au long de la chanson se joue aussi constamment de nos attentes: sur les trente notes qui la composent, il n'y en a que deux qui s'alignent avec le rythme! Ce décalage omniprésent est précisément la raison pour laquelle nous ne pouvons nous empêcher d'avoir envie de danser en l'entendant: lorsque la musique se détache du rythme, elle suscite chez nous une impression de mouvement, puisqu'en évitant de tomber pile là où on l'attendrait, elle titille notre centre de gravité.

La manière dont progresse «Ne parlons pas de Bruno» a aussi son importance. La chanson voit s'alterner différents couplets, correspondant chacun à une mélodie différente, chantée par un membre de la famille Madrigal. Mais le fait est que, sans que les auditeurs ne s'en rendent compte, chacune de ces mélodies a été écrite par Miranda pour aller de pair avec les autres. À la fin de la chanson, dans un déluge de paroles, tous les personnages se mettent à chanter leur partie personnelle en même temps. Cela produit un climax musical surprenant et sensationnel, qui n'est pas sans en rappeler d'autres du même genre, comme dans Les Misérables, West Side Story ou même Sesame Street.

Douloureux silences

Mais la chanson va bien au-delà du simple air dansant et accrocheur. Le film Encanto parle d'une famille «magique» qui perd ses pouvoirs pour une raison inconnue. En tentant de découvrir cette raison, Mirabel interroge sa famille au sujet de l'absence de l'un de ses cousins, Bruno, qui a la capacité de prédire l'avenir. Toutefois, la chanson ne parle pas vraiment de Bruno. Et, de la même manière, le film ne parle pas vraiment de magie.

Ce dont parle vraiment le film, c'est d'un traumatisme intergénérationnel non résolu (problème récurrent chez les populations immigrées ayant subi une oppression politique). La chanson, quant à elle, dévoile les propres frustrations, les failles et les préjugés des personnages.

Par exemple, le premier couplet voit Pepa, la tante de Mirabel, et Félix, son oncle, reprocher à Bruno d'avoir prédit qu'il pleuvrait à leur mariage. Pourtant, le pouvoir magique de Pepa est justement de pouvoir contrôler la météo. Le sens sous-jacent de son couplet parle moins de la supposée malédiction posée par Bruno sur son mariage que de la frustration ressentie par Pepa d'avoir été incapable de maîtriser son propre pouvoir («tout se mélangea dans ma tête»).

Le moment le plus intéressant de la chanson est peut-être le passage chanté par Dolores, la cousine de Mirabel, dont les oreilles magiques lui permettent d'entendre tous les mouvements et toutes les conversations à des kilomètres à la ronde. Cependant, la famille traite Dolores comme un service de messagerie magique, en lui demandant de rapporter mécaniquement ce qu'elle entend, sans se soucier de ce qu'elle ressent.

Dans «Ne parlons pas de Bruno», le couplet de Dolores résume tout ce qu'elle a entendu et déduit au sujet de son oncle supposément absent. Dans les dix-neuf secondes durant lesquelles elle chante, elle révèle de façon plus ou moins détournée qu'elle l'entend encore dans la maison («Je l'entends souvent au loin marmonnant et murmurant»), qu'il a tenté d'utiliser son don pour aider la famille («mais quel poids pesant que son don humiliant»), mais que cela en a fait un paria auprès de sa mère et de ses sœurs parce que ses prophéties ne correspondaient pas à leurs attentes («pour la famille, ses prophéties restaient un mystère»).

Au moment où Dolores lâche ces véritables bombes scénaristiques, elles sont prononcées à la fois trop rapidement et trop bas pour que l'on puisse pleinement la comprendre. Son couplet est chanté deux fois plus rapidement que les autres et, surtout, elle chuchote (ce qui contraste fortement avec Pepa, qui chante à pleine voix), ce qui rend ses mots difficiles, voire impossibles, à comprendre. En étant à la fois trop rapide et trop faible, la chanson place intelligemment les spectateurs par rapport à Dolores dans la même position que sa famille: elle tente de nous dire la vérité sur Bruno, mais nous sommes incapables de la comprendre complètement.

Prophéties révélées

À mesure que la chanson avance, elle délivre ses propres prophéties. Lorsqu'arrive le couplet d'Isabela, la sœur trop parfaite de Mirabel, elle se souvient que Bruno lui avait prédit que son pouvoir et son bonheur continueraient à grandir («Il m'a dit qu'un beau jour, je l'aurai, cette destinée dont j'ai tant rêvé; il m'a dit que mon pouvoir serait aussi fort qu'un soleil d'été»). Ces paroles peuvent sembler vides et inintéressantes à la première écoute, mais elles vont finalement jouer un rôle clé dans la transformation d'Isabela plus tard dans le film.

Dans la chanson d'Isabela «Que sais-je faire d'autre?», Mirabel aide sa sœur à se rendre compte qu'elle a été conditionnée durant toute sa vie pour tenter de répondre aux attentes irréalistes de sa famille («Si j'avais su, j'aurais vécu sans vouloir être si parfaite»). Comme Isabela le confesse: «Il se trouve qu'aujourd'hui, je sais qui je suis». Mirabel résume le couplet d'Isabela dans «Ne parlons pas de Bruno» («On dirait que tu rêvais ta vie») pour encourager Isabela à accepter ses propres envies et besoins. Mirabel réinterprète musicalement la prophétie de Bruno en montrant à Isabela comment elle peut enfin avoir «cette destinée dont elle a tant rêvé».

«Ne parlons pas de Bruno» va jusqu'à cacher des informations sur la résolution finale de l'intrigue dans sa tonalité. La chanson est en do –ce qui veut dire que la note do sert de tonalité centrale. C'est une tonalité qui a déjà joué un rôle important dans la bande sonore, avec des scènes mettant en avant l'amour et les liens familiaux. Par opposition, les chansons qui illustrent la distance que prend Mirabel par rapport à sa famille («La famille Madrigal» et «J'attends le miracle») sont en do dièse, donc à une note de do, ce qui montre musicalement que Mirabel est tirée à l'écart de la note de sa famille (do).

Inversement, lorsque, plus tard, la famille affronte ses problèmes et ses traumatismes, la musique repasse en do. «Que sais-je faire d'autre?» passe à cette tonalité au moment crucial de la révélation d'Isabela, et Abuela (la grand-mère intransigeante de la famille) a sa propre révélation dans cette tonalité avec la ballade en espagnol «Dos Oruguitas». «Ne parlons pas de Bruno» décrit les problèmes de la famille tout en annonçant leurs solutions et, par la tonalité en do, la musique établit un lien direct entre ces solutions et la résolution finale du traumatisme familial.

À bien des égards, «Ne parlons pas de Bruno» était un candidat surprenant à cette distinction de première chanson de Disney à entrer dans les cinq premières places du Billboard Hot 100 depuis le mégahit de La reine des Neiges, «Libérée, délivrée». Rappelons qu'il ne s'agit ni d'une chanson d'amour, ni d'un hymne solo, ni même d'un tube pop à la mode. Toutefois, c'est une chanson qui est géniale à tant de niveaux –notamment d'un point de vue musical et narratif– qu'elle nous donne de nombreuses raisons de parler (et de chanter et de faire des TikToks) de «Ne parlons pas de Bruno».

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