France

La droite vient de Mars et la gauche (aubryste) de Venus

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 02.06.2010 à 19 h 27

Au-delà du gadget intellectuel, le care est peut-être l'indice d'un renouvellement de discours d'une gauche qui voudrait rompre avec la violence du libéralisme. Et revenir dans une compétition idéologique qu'elle avait délaissée.

Pour tous ceux qui aiment taper sur le PS, les règles du jeu ont changé: alors qu'il y a encore quelques mois le plus amusant était de moquer son absence de projet, aujourd'hui, le jeu de massacre consiste –et c'est vrai que c'est souvent tentant– à railler un pré-programme jugé, au mieux, indigent et superficiel, au pire, pathétique, consternant et irresponsable. La tonalité générale étant la suivante: «Au secours, la Gauche pense!»

Au centre du Aubry bashing en cours: un discours rénové autour de la notion de «care», introduite publiquement par la première secrétaire en avril dernier. Le président du laboratoire des idées du PS, le député Christian Paul, revenait dans Le Monde sur ce que pouvait être cette nouvelle approche du PS:

La société qui émerge sous nos yeux n'attend pas nos hésitations. Nous devons l'orienter et la réguler, l'humaniser et l'adoucir.

Et de parler, plus loin, de propositions «qui incarnent le refus de la société du mépris, de la brutalité des égoïsmes, des humiliations que savent prodiguer les institutions comme les entreprises».

Le directeur général de la fondation Jean-Jaurès, Gilles Finchelstein, donnait récemment sa vision du Care dans L'Express:

... ce qui me paraît fécond dans ce concept, c'est la volonté de promouvoir une société plus douce par rapport à celle, très dure, qu'incarne Nicolas Sarkozy, qui semble dire au plus grand nombre: «I don't care»

Le Care est-il une simple astuce de marketing politique? Une manière nouvelle de parler simplement de solidarité? Un passage de cette solidarité régulée d'en haut à une sorte de bienveillance sociale informelle? L'avènement d'une ère féminisée qui s'ouvre en réaction aux valeurs traditionnellement jugées «masculines» de compétition et d'égoïsme?

Si vous cherchez une définition concise du Care, vous comprendrez vite qu'il n'y en a pas (et si vous voulez parfaire votre culture théorique du Care, c'est ici). Le concept est à la fois éthique, philosophique, politique, sociologique... Aussi large dans ses définitions qu'imprécis dans sa traduction, le Care, dès lors qu'il est repris dans un contexte politique, est suffisamment vague pour être adapté à toutes les sauces. C'est peut-être d'ailleurs son principal avantage: devenir la clé de voûte d'un style de dire et de faire plus que d'un programme, fonder une rhétorique qui vise à remettre du clivage entre le discours aubryste et ceux de ses adversaires, qu'ils appartiennent au camp d'en face ou à son propre parti...

Allô PS, bobo!

Et les critiques sont venues des deux bords. Chez les politiques, Nathalie Kosciusko-Morizet et Manuel Valls ont tiré les premiers. Dans Libération, un philosophe raillait il y a peu un projet qui reviendrait selon lui à instaurer un «téléthon permanent». Plus dur, cet article de Causeur, qui pointait néanmoins le rapprochement évident entre la fraternité du défunt projet de Ségolène Royal et le care scandé par Aubry:

Quand on dit la même chose avec un vocabulaire et des concepts directement importés de New York ou de Berkeley, on reçoit les applaudissements du Monde et de Mediapart, ce qui permet d'être tranquille dans la planète bobo.

Allez, encore un extrait, plus trash celui-ci:

L'incapacité du mâle blanc des sociétés développées à penser autrement qu'avec ses couilles exige que les valeurs issues des Lumières, comme la justice et la raison, soient subverties par une éthique extra-utérine fondée sur la sollicitude et l'émotion.

Enfin, Jean-Michel Apathie s'est lui aussi fait plaisir sur son blog moquant la complaisance avec laquelle Le Monde s'intéressait selon lui au pré-projet de Martine Aubry.

Voix quelque peu discordante dans ce concert de critiques parfois violentes, souvent machistes, Daniel Schneidermann remarquait (à propos du billet moqueur de Jean-Michel Apathie), qu'«il est intéressant de noter que l'on essaie manifestement de faire à Martine Aubry le même procès en nunucherie, intenté en 2007 avec succès à Ségolène Royal».

Procès un peu injuste ou rapide. Si c'est bien au mouvement intellectuel féministe américain que l'on doit l'invention du Care, les lectures plus récentes qui en ont été proposées (par Joan Tronto, en 1993) se sont toutefois écartées d'une vision différentialiste, qui ne voyait dans le care que l'expression d'une spécificité essentiellement féminine, liée à la maternité, à la tendresse, etc.

Le Care est né de l'idée que la prise en charge désintéressée (activité maternelle) ou dans des emplois mal rémunérés et très féminisés (aide à domicile, garde d'enfants, assistance médicale et sociale, etc.) a une fonction sociale dont l'importance est sous-estimée. Ainsi, le procès en nunucherie insiste sur le danger de transformer l'Etat en clinique sociale, et d'introduire le sentimentalisme et la compassion dans le discours politique... Dès lors, les slogans fleurissent en réaction au concept de care: République compassionnelle, Nanny State, paternalisme socialiste, etc.

Le Care, un parfum d'anti-libéralisme...

L'autre manière de prendre le problème, c'est de penser que l'autonomie de l'individu (que jusqu'à présent, tout le monde souhaite encourager à gauche comme à droite) ne tombe pas du ciel, qu'elle n'est pas donnée une fois pour toutes. Au contraire, c'est seulement dans le cadre de certains contextes que l'autonomie, la faculté de mettre en œuvre ses capacités individuelles, peut émerger. Pour le dire encore mieux, avec les mots de Robert Castel:

L'injonction d'autonomie peut se retourner en son contraire et invalider encore davantage les individus rendus coupables de n'avoir pas la capacité de satisfaire à cette exigence. On peut être attaché à la valeur de l'autonomie et être obligé de tenir compte du fait que tout le monde n'est pas également armé pour la réaliser.

Et si en fait il ne suffisait pas de se lever tôt pour s'en sortir?

En France et en Europe, la solidarité n'a pas la cote. Elle ne constitue plus une aspiration pour les couches populaires et les classes moyennes menacées de déclassement, ces dernières cherchant désormais à «se démarquer culturellement et géographiquement des pauvres et à fuir la contagion morale de l'underclass», notait Ernst Hillebrand dans un article récent du Débat. Dans le même texte, ce dernier proposait une explication plausible des causes du désamour dont souffre la gauche en Europe:

Selon le philosophe italien Raffaele Simone, la gauche sera pour longtemps minoritaire en Occident, parce que son idéologie du renoncement et du partage est en contradiction avec l'idéologie dominante de la société de consommation. Selon lui, l'avenir appartient plutôt au "monstre doux" d'un capitalisme hédoniste et pseudo-démocratique, dont l'expression la plus aboutie est le règne de Silvio Berlusconi.

En clair, la droite fait rêver, la gauche ennuie... Or la droite «décomplexée», selon l'expression consacrée, c'est un programme, mais c'est aussi un casting d'hommes d'Etat dont la rhétorique, l'allure même, incarnent les idées à merveille. Est-il besoin de rappeler à quel point notre Sarkozy national est proche, dans son style de leadership, de Berlusconi? Notre président a tout du comportement macho, agité, impulsif et conquérant qui a tant fait pour sa popularité, avant de se retourner contre lui et d'agacer des Français finalement lassés par le fameux problème de «style».

Entre Aubry et DSK, le care se creuse... (ok, c'est facile!)

Mais allons plus loin dans l'hypothèse d'une ligne de partage entre le style masculin, bagarreur et individualiste, et une approche que certains qualifient donc de féminine, plus soucieuse de «soin mutuel», pour reprendre les termes de la première secrétaire du PS. Dans son livre à charge contre DSK, celle qui se cache derrière le pseudonyme de Cassandre relate le déroulement d'une réunion d'étude «quali» consacrée au patron du FMI. Extrait:

Le candidat potentiel (DSK, donc) est identifié par l'échantillon autour des mots clefs suivants: séducteur, polygame, acrobate, manque de rigueur. [...] N'engage pas de combats incertains, déteste prendre des risques et n'élabore pas de stratégie politique. [...] Dilettante, indécis, manque d'audace. [...] Brillant, toujours en représentation, fasciné par les puissants et l'intelligence. Abrupt, méprise tout ce qui est laborieux.

De DSK à Sarkozy en passant par Berlusconi, c'est donc un portrait parfait du mâle alpha dont Aubry peut utilement s'écarter pour gagner la faveur de la vaste coalition des perdants du libéralisme. Comment qualifie-t-on aujourd'hui, au PS et dans les médias, le projet d'une société du care? Les mots clés sont: «adoucir», «humaniser», «société plus douce», «sollicitude», «soin». Le super DSK du FMI serait-il un instant crédible dans le rôle du gentil infirmier au chevet des Français des couches populaires? Pas vraiment...

Ainsi (et sans savoir à ce jour quel avenir lui réserve le débat électoral) l'utilisation du champ sémantique du care est aussi à usage interne. Dans l'article déjà cité plus haut, Hillebrand notait que, «prisonnière de la pensée unique économiste, la gauche technocratique des années 1990 ne s'est presque pas intéressée aux questions de qualité de vie et de bien-être psychique. Qu'est-ce qui fait le bonheur et la satisfaction des êtres humains? Qu'est-ce qu'une “bonne vie” et que requiert-elle de la société? Voilà des questions que la gauche n'a plus posées depuis longtemps.» Est-il donc si absurde et décalé qu'elle mette aujourd'hui le sujet sur la table?

Et Manuel Valls, dans sa tribune anti-care, de préconiser une restauration «de l'idée d'une autorité politique» plutôt qu'un discours du soin: est-il tombé dans le piège qu'on lui tendait? En souhaitant se positionner comme le meneur d'une gauche plus sérieuse, responsable et gestionnaire, et en dézinguant le care d'Aubry, il sera vite cantonné dans le rôle du méchant! C'est pourtant le même Valls qui avait observé que «Nicolas Sarkozy a fait croire aux Français que tout pouvait changer grâce à la magie du verbe». On serait tenté de lui dire: ne sous-estimez pas trop la magie du verbe! Tous ceux qui pensent que les Valls et les DSK devraient prendre leur carte à l'UMP sans tarder (et croyez-moi, j'en connais beaucoup) seront heureux de constater qu'au PS il y a, au moins dans le discours, une gauche qui vient de Mars, et une autre de Venus...

Jean-Laurent Cassely

Photo: Hug / jk+too via Flickr License CC By

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