Politique

Les noms des partis politiques ne veulent-ils plus rien dire?

Temps de lecture : 4 min

​​​​​​​La France insoumise, La République en marche, Génération·s, Horizons… Les nouveaux partis se suivent et se ressemblent sur un point: leur nom ne dit rien des positions défendues par le mouvement.

L'ancien Premier ministre Édouard Philippe prend la parole lors du lancement de son nouveau parti Horizons, au Havre, le 9 octobre 2021. | Jean-François Monier / AFP
L'ancien Premier ministre Édouard Philippe prend la parole lors du lancement de son nouveau parti Horizons, au Havre, le 9 octobre 2021. | Jean-François Monier / AFP

Lorsque l'ancien Premier ministre Édouard Philippe a fondé son nouveau parti le 9 octobre 2021, il a choisi d'appeler celui-ci Horizons. Avant lui, Benoît Hamon avait fondé le mouvement Génération·s, et Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon choisissaient respectivement La République en marche et La France insoumise pour porter leurs candidatures à l'élection présidentielle.

Si l'on compare les noms de ces nouveaux mouvements aux partis historiques de la Ve République comme le Parti socialiste, le Mouvement républicain populaire ou le Parti communiste français, la différence saute aux yeux: pas de référence à une idéologie ou à un courant de pensée, ni même au fait d'être un parti, et pas grand-chose, finalement, qui permette de situer ces organisations sur l'échiquier politique au premier coup d'œil.

Une tendance européenne

Pour Frédéric Sawicki, professeur de science politique à la Sorbonne et spécialiste des partis politiques, il s'agit d'une évolution récente, mais pas strictement française: pour lui, la tendance débute avec l'ex-président italien Silvio Berlusconi, en 1994. «Il a créé un mouvement de toutes pièces, et lui a donné le nom d'un slogan sportif. “Forza Italia”, c'est un peu comme si en France on avait un parti qui s'appelait “Allez les Bleus” ou “Allez la France”.» Or ce n'est pas anecdotique: «Le nom est très important. Ce n'est pas parce que ça ne veut rien dire, d'une certaine façon, que ça ne dit rien.»

«Au cours de la période plus récente, c'est-à-dire les années 2000-2010, on a des partis transgressifs ou qui se présentent en rupture avec toute référence passée. C'est Podemos en Espagne, ou le Mouvement cinq étoiles en Italie, relève Sawicki. On fait plutôt référence à une attitude, une posture, une action –c'est très clair dans le cas de Podemos. En Marche s'inscrit dans cette continuité.»

Une réponse à la mauvaise image des partis politiques

Ce n'est pas la première fois que des partis politiques cherchent à modifier leur image pour s'adresser à un public plus large. C'est ainsi que certains ont tenté de rentrer dans une logique de «parti attrape-tout» dans les années 1950 et 1960: «Un certain nombre de partis ont abandonné des symboles qui étaient associés à leur nom, par exemple le drapeau rouge pour les partis sociaux-démocrates, les références à la lutte des classes ou au marxisme, etc. La logique était que leur électorat n'était pas assez large, et donc qu'il fallait parler non seulement à telle classe ou tel groupe social, mais aussi au peuple», explique Frédéric Sawicki.

L'objectif est de donner l'impression que ce sont les membres qui choisiront l'idéologie du mouvement, et non l'inverse.

Toutefois, l'ambivalence des noms de partis que l'on observe aujourd'hui relève d'une toute autre tendance: selon Sawicki, il s'agit d'une réponse au discrédit dont souffre aujourd'hui le principe même de parti politique. «Les partis sont associés à l'image de verticalité, de caporalisme, de dogmatisme. Ce n'est pas nouveau, mais ça a fortement augmenté, constate-t-il. Ces organisations veulent montrer qu'elles sont autre chose qu'une structure pyramidale forgée autour d'une idéologie fermée.»

De fait, la plupart de ces nouvelles organisations préfèrent se décrire comme des «mouvements» ou comme des «rassemblements», plutôt que comme des partis politiques. Certaines abandonnent aussi les cotisations et simplifient au maximum les procédures d'inscription, toujours dans l'idée de paraître plus ouvertes. Ainsi, on devient membre de La France insoumise ou de La République en marche en s'inscrivant avec une adresse e-mail et en acceptant du même clic le manifeste du mouvement et les conditions d'utilisation du site.

Être un parti sans en être un

Face à la mauvaise image des partis politiques, la stratégie de ceux qui souhaitent fonder une nouvelle organisation est de se distancier au maximum de ce qui pourrait évoquer un parti. «Si vous voulez vous présenter comme un parti pas comme les autres, il faut que vous l'affichiez symboliquement», souligne Frédéric Sawicki. Et cela passe par un nom qui ne fait pas référence à une idéologie qui s'imposerait aux membres: l'objectif est plutôt de donner l'impression que ce sont les membres qui choisiront l'idéologie du mouvement, et non l'inverse.

«On veut incarner, par un nom qui fait disparaître à la fois le terme “parti” et toute référence à des idéologies anciennes, l'idée que le mouvement se construit en marchant. C'est-à-dire qu'il est ouvert, qu'il est pragmatique, qu'il appartient à tous ceux qui veulent s'y investir, et chacun peut contribuer à en forger la signification. Fondamentalement, c'est “vient qui veut”. Vous n'êtes pas obligé de prêter serment sur le programme du parti avant de venir. C'est une logique populiste: “On n'est pas l'expression d'un petit groupe, des élites, etc.”», décrypte le chercheur.

Le manifeste du récent parti Horizons offre un exemple très parlant de cette stratégie: on n'y trouve aucune prise de position potentiellement clivante, ni aucun engagement sur des enjeux spécifiques. En revanche, il pose la nécessité «d'un constat lucide des enjeux et des lignes claires d'action», expose ses valeurs comme étant l'attachement «au débat démocratique», «l'ouverture» et le «refus du sectarisme», et présente son objectif ainsi: «Soucieux avant tout de l'intérêt général, nous croyons au dépassement des clivages artificiels et au rassemblement de toutes les bonnes volontés au service du pays, dans le respect des différences et des sensibilités.» Tout est fait pour que chacun puisse s'y reconnaître et y voir l'opportunité d'imprimer sa marque dans l'action du parti.

Les limites de l'ouverture

Les partis d'aujourd'hui sont-ils pour autant plus démocratiques et ouverts que ceux d'hier? Pas sûr, estime Frédéric Sawicki: «Il y a une contradiction très forte, qui concerne tous les partis mais particulièrement ceux-là, entre une prétention à vouloir être ouverts à tous et démocratiques, et la réalité qui souvent reste beaucoup plus pyramidale et plus centralisée que prétendu. En Marche est une caricature de ça, mais La France insoumise aussi, et même Podemos en Espagne. Même si cela a créé pas mal de conflits, il y avait une forte personnalisation et une tendance à verrouiller les nominations aux postes-clés, à restreindre les cercles de décision à quelques initiés…»

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Il n'est pas certain non plus que cela leur permette de recruter davantage de membres. «Les enquêtes qui ont été faites jusqu'à présent montrent que les gens qui adhèrent et qui participent véritablement ne sont guère plus nombreux dans ces mouvements-là que dans les partis traditionnels. Après tout, s'il suffisait d'être inscrit sur un site internet pour être membre d'une organisation, Facebook serait le plus grand parti politique du monde», pointe le chercheur.

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