Politique / Culture

Le refus de l'entrée de Molière au Panthéon, un drame très français

Temps de lecture : 7 min

Ou comment en apprendre énormément sur le fonctionnement de la France grâce à un débat sur un auteur vieux de quatre siècles.

Deux pages d'une anthologie bilingue consacrée à Molière, datant de 1732. Cet ouvrage est conservé à la Comédie-Française. | Bertrand Guay / AFP
Deux pages d'une anthologie bilingue consacrée à Molière, datant de 1732. Cet ouvrage est conservé à la Comédie-Française. | Bertrand Guay / AFP

Le 15 janvier dernier, l'anniversaire du plus célèbre comédien et dramaturge français est tombé quelque peu à plat lorsque ce dernier s'est vu refuser l'accès à la seule scène qu'il lui restait encore à conquérir. Il ne s'agissait pas de n'importe quel anniversaire: il n'est pas offert à tout le monde d'être encore connu et célébré 400 ans après sa naissance.

Et il ne s'agissait pas non plus de n'importe quelle scène, car encore plus rares sont ceux qui peuvent tirer leur ultime révérence au Panthéon, mausolée parisien du XVIIIe siècle strictement réservé aux «grands hommes» (et aussi, depuis quelque temps, aux «grandes femmes») de la nation.

Mais Molière n'est pas n'importe quel artiste, et le fait qu'on lui ait refusé le Panthéon est loin d'être considéré comme un simple «fait divers» [en français dans le texte, NDT] en France. Né à Paris au XVIIe siècle, Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, s'est fait connaître en composant un ensemble impressionnant de pièces incroyablement drôles (et souvent profondes) comme, pour n'en citer que quelques-unes, Le Tartuffe, Le Misanthrope, L'Avare ou Le Bourgeois gentilhomme.

Ses œuvres ont connu un tel succès de par le monde que, tout comme l'anglais est aujourd'hui connu comme «la langue de Shakespeare», le français est désormais appelé «langue de Molière». Pour illustrer cela, on notera par exemple qu'il y a quelques années, une clause édictée par certaines autorités locales dans les appels d'offres publics pour imposer l'usage du français comme langue principale sur les marchés –clause désapprouvée par l'Union européenne, puis rendue illicite par le gouvernement– fut surnommée «clause Molière».

L'image de la France, vraiment?

Quel meilleur CV pour être admis au Panthéon? C'est, en tout cas, ce que pense Francis Huster, célèbre comédien, acteur et metteur en scène, qui bataille depuis longtemps (dans des interviews, des articles et des livres) pour que Molière soit panthéonisé. En 2019, il a lancé une pétition pour demander à ce que les restes du dramaturge soient transférés du cimetière du Père-Lachaise, à Paris, vers le Panthéon.

La panthéonisation reste aujourd'hui encore un puissant outil d'autopromotion pour les présidents français.

Aux yeux du monde, a déclaré Huster, l'œuvre de Molière «continue d'être l'image de ce que la France a de plus bouleversant –son insolence et son amour de la vérité». On ne sait pas très bien, à vrai dire, si c'est vraiment l'image que le monde se fait de la France, mais une chose est claire, en revanche: vu la réponse du gouvernement, Molière ne rentrera pas de sitôt au Panthéon.

Quelle est la raison de ce refus? À en croire Stéphane Bern, le «Monsieur Patrimoine» d'Emmanuel Macron, elle est très simple: le Panthéon est réservé aux républicains. «Le symbole est joli, observe-t-il, de faire entrer le père de la langue française au Panthéon.» Mais cela ne suffit pas. Le Panthéon, précise-t-il en semblant dire une évidence, n'honore que celles et ceux «qui ont défendu la République; les grands hommes et femmes d'après la Révolution».

C'est une réponse pour le moins étonnante. Le Panthéon fut, en effet, une création de la Révolution française. Le bâtiment, qui devait être à l'origine une église commandée par Louis XV pour honorer Sainte Geneviève, la sainte patronne de Paris, entra en fonction en 1791, juste avant que Louis XVI ne perde son trône. Deux années plus tard, le roi avait aussi perdu la tête sur l'échafaud et les représentants de la république naissante avaient repris possession de l'édifice, devenu Panthéon et consacré au culte de la nation.

Cela marqua le début d'un siècle de batailles entre monarchistes et républicains pour la possession de ce bien immobilier d'exception. Les Parisiens purent suivre les soubresauts de cette histoire en observant les changements opérés sur la célèbre phrase qui domine l'entrée: «Aux grands hommes, la patrie reconnaissante».

Elle fut retirée en 1806 sous Napoléon Bonaparte, puis remise en place quelques décennies plus tard par Louis-Philippe, avant d'être à nouveau retirée par un autre Napoléon qui s'était proclamé empereur. Ce ne fut qu'en 1885 que la IIIe République scella l'affaire en orchestrant l'enterrement de Victor Hugo dans la crypte du bâtiment.

Subjectif

Toutefois, en dépit de son statut de symbole historique d'une lutte entre deux paradigmes, le Panthéon n'a pas, à l'inverse des «halls of fame» que nous avons aux États-Unis pour les stars du rock ou du baseball, de véritables critères d'admission –comme l'a fait remarquer Stéphane Bern en expliquant la raison de l'exclusion de Molière. Pour tout dire, en dehors du fait d'être «un grand homme» (il y a seulement vingt-cinq ans que la première femme, Marie Curie, y a été accueillie), il n'y a pas de condition pour entrer au Panthéon. Et les Français n'ont pas voix au chapitre.

De la fin du XIXe siècle au milieu du XXe, le pouvoir de «panthéoniser» est revenu à l'Assemblée nationale. Mais depuis 1958 et l'avènement de la Ve République du général de Gaulle, c'est une décision qui incombe au président de la République. En 1964, lorsque Jean Moulin entra au Panthéon, l'évènement concernait sans doute autant le héros de la Résistance que le président français, dont la figure imposante dominait silencieusement la cérémonie.

Plus de cinquante ans ont passé, mais la panthéonisation reste aujourd'hui encore un puissant outil d'autopromotion pour les présidents français. L'image d'un président s'adressant à un cercueil recouvert d'un drapeau tricolore et porté par une garde d'honneur devant l'entrée avant que ne résonne la Marseillaise a forcément quelque chose d'impressionnant. En 2018, Emmanuel Macron avait ainsi organisé l'entrée du Panthéon de la formidable Simone Veil, grande femme d'État rescapée d'Auschwitz, qui s'était illustrée par ses combats pour la légalisation de l'avortement et le rapprochement de la France avec l'Union européenne.

Trois années plus tard, Macron a réaffirmé ses références progressistes en remontant sur la scène du Panthéon. Et pour tout dire, cette fois-ci, «scène» était un mot particulièrement approprié. Même si le nom de Joséphine Baker avait été évoqué dès 2013, sous François Hollande, c'est bien Emmanuel Macron et non son prédécesseur socialiste qui a rendu à l'artiste américaine, naturalisée française, l'hommage ultime de la nation en novembre dernier. Dans un discours couronnant une cérémonie festive, un Macron enthousiaste a déclaré: «Joséphine Baker, vous entrez au Panthéon parce que, née américaine, il n'y a pas plus française que vous.»

Au cas où certains observateurs n'aient pas bien saisi le message politique envoyé, l'une des ministres du gouvernement, Élisabeth Moreno, l'a exprimé clairement. «Le fait que le président de la République ait décidé de la faire entrer au Panthéon est un signal fort dans notre pays en proie au repli sur soi. Plus que nulle autre, elle incarne notre France plurielle, cette France éprise de liberté qui n'a pas peur du métissage et de l'ouverture à l'autre.»

Tout simplement blanc

Le moment choisi par Macron pour cette cérémonie au Panthéon était aussi délibéré que celui choisi pour les spectacles de Joséphine Baker aux Folies Bergère. Le même jour, à l'automne dernier, Éric Zemmour –le polémiste d'extrême droite dont les propos xénophobes et racistes lui ont valu une certaine popularité en France (ainsi que plusieurs poursuites judiciaires)– annonçait sa candidature à l'élection présidentielle du printemps prochain. Dans une vidéo particulièrement grandiloquente, il énumérait les noms des illustres personnages qui ont fait la gloire de la nation: Hugo, Racine, La Fontaine, Voltaire, Chateaubriand, Descartes, Pascal et, bien sûr, Molière.

Leur véritable objectif, comme pour Pécresse, est d'alimenter le débat houleux qui règne aujourd'hui en France autour de la question de l'identité nationale.

Nul besoin d'un Descartes pour nous faire comprendre que les personnages en question étaient presque tous des hommes blancs. Et pas besoin non plus d'un Molière pour tourner la vidéo en dérision ou nous faire rire de la ruée soudaine d'autres personnalités de la droite qui ont commencé à se bousculer pour réclamer que Molière soit le prochain sur la liste des panthéonisés.

Le quotidien Le Figaro a publié plusieurs de ces plaidoyers, dont celui de Valérie Pécresse, la candidate à la présidentielle du parti Les Républicains, qui a même tenu à préciser que Molière avait mis au jour «les oppressions subies par les femmes, les sectarismes religieux, sujets ô combien toujours d'actualité».

Lorsque le gouvernement a refusé l'entrée de Molière au Panthéon, Éric Ciotti, représentant de la droite dure au sein du parti Les Républicains, a exprimé par tweet son indignation, accusant Emmanuel Macron de chercher à «déconstruire l'histoire de France», tandis que l'historien Éric Anceau, dont les sympathies politiques vont à la droite nationaliste, tweetait: «La polémique politicienne qui pollue cet anniversaire est indécente et indigne.»

Il va sans dire que leur véritable objectif, comme pour Pécresse, est d'alimenter le débat houleux qui règne aujourd'hui en France autour de la question de l'identité nationale. Par le choix de ses mots, Valérie Pécresse a visé l'influence croissante de l'islamisme dans les quartiers de banlieue surpeuplés et oubliés. Pourtant, peu nombreux sont les musulmans français à ne pas s'être sentis visés par son attaque, sentiment renforcé quelques jours plus tard lorsqu'elle a affirmé vouloir «ressortir le Kärcher de la cave» pour «nettoyer les quartiers» –référence à une certaine phrase prononcée par son mentor, l'ancien président Nicolas Sarkozy, lors de la campagne de 2007.

Peu de temps après, le groupe Kärcher a publié un communiqué de presse demandant aux personnalités politiques françaises «de cesser immédiatement tout usage de sa marque dans la sphère politique, qui porte atteinte à sa marque et aux valeurs de l'entreprise». Dommage que la société n'ait pas jugé bon d'ajouter à son communiqué quelques lignes du Tartuffe de Molière, au sujet de l'hypocrisie des hommes d'hier et d'aujourd'hui:

Les hommes, la plupart, sont étrangement faits!
Dans la juste nature on ne les voit jamais.
La raison a pour eux des bornes trop petites.
En chaque caractère ils passent ses limites

Une preuve de plus que ses mots et ses œuvres resteront toujours avec nous, trop puissants pour se soucier du Panthéon, trop véridiques pour pouvoir être effacés par un nettoyeur à haute pression.

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