Médias / Politique

Commission d'enquête du Sénat: devant Arnault et Bolloré, le bal des flagorneurs

Temps de lecture : 4 min

La couleur politique des sénateurs les a divisés et a biaisé certaines questions.

Bernard Arnault arrive sur les lieux de son audition devant la commission d'enquête du Sénat, le 20 janvier 2022.| Geoffroy Van der Hasselt / AFP
Bernard Arnault arrive sur les lieux de son audition devant la commission d'enquête du Sénat, le 20 janvier 2022.| Geoffroy Van der Hasselt / AFP

À l'initiative du groupe socialiste et écologiste, le Sénat réalise depuis décembre 2021 une enquête sur la concentration des médias. Nous avions précédemment parlé de cette commission, au cours de laquelle sont auditionnés différents acteurs du monde des médias, et dont le rapporteur est le sénateur PS David Assouline.

Plusieurs auditions de personnalités clivantes ont montré une forme de scission entre les sénateurs, en fonction de leur étiquette politique. C'est particulièrement vrai pour celles de grands patrons de presse tels que Vincent Bolloré ou Bernard Arnault. Certains élus se montraient incisifs, quand d'autres félicitaient chaudement les deux hommes d'affaires pour leur réussite. Des attitudes qui semblaient liées à la couleur politique de chacun.

Brosse à reluire

Pour répondre aux questions des sénateurs les plus offensifs, Vincent Bolloré et Bernard Arnault ont tenté de mettre en avant la création de valeur et d'emplois qu'ils engendrent en France, et qui, d'après eux, est blâmée dans notre pays.

«On se fait critiquer même si on emploie beaucoup de monde, même si on est le premier contributeur français aux impôts», déclare ainsi Bernard Arnault, esquivant au passage le problème de la concentration des médias. «La réussite économique d'un groupe en France, ce n'est pas ce qui est bien vu», ajoute le patron de LVMH. Plusieurs sénateurs et sénatrices, plutôt issus de groupes de droite, n'ont pas hésité à aller dans son sens et à lui adresser des louanges avant de poser leurs questions.

Le septuagénaire est accusé par plusieurs journalistes d'avoir une position bien différente de celle du gentil investisseur passif.

C'est le cas par exemple d'Évelyne Renaud-Garabedian, rattachée au groupe Les Républicains, qui a très vivement loué la réussite d'Arnault: «Vous avez bâti un empire du luxe qui rayonne dans le monde. Je vous avoue que j'en suis très fière. Malheureusement, en France, la réussite n'est pas toujours vue d'un bon œil. Et encore moins admirée ou citée comme exemple.»

C'est ensuite le sénateur de l'Essonne Jean-Raymond Hugonet, membre du groupe Les Républicains, qui s'est lancé dans une tirade assez surprenante, au point de faire sourire Vincent Bolloré sous son masque chirurgical. «Vous avez commencé votre carrière professionnelle à l'âge de 18 ans, en 1970 […] Et puis un demi-siècle s'en est suivi d'une trajectoire exceptionnelle, vous l'avez dit, d'une réussite familiale, qui inspire dans notre pays deux choses. Ou le respect et l'admiration, parce que c'est comme ça qu'on créé de la richesse, de l'emploi et du sacro-saint pouvoir d'achat. Ou alors, du rejet et de la suspicion, parce que dans notre beau pays la réussite déplaît.» Avant d'entamer sa question, Jean-Raymond Hugonet a poursuivi en qualifiant Bolloré de «visionnaire».

Peut-on exprimer tant d'admiration lors d'une commission d'enquête dans laquelle il est question de procédures bâillons ou d'un changement brutal de ligne éditoriale, comme chez i-Télé devenu CNews? Rappelons que dans le documentaire Le système B – L'information selon Bolloré, produit par Reporters sans Frontières, le septuagénaire est accusé par plusieurs journalistes d'avoir une position bien différente de celle du gentil investisseur passif.

L'homme d'affaires est décrit dans le film comme un magnat de la presse qui manipule les rédactions à l'envi, qui licencie quand quelqu'un ne lui plaît pas, qui supprime des programmes et muselle les journalistes qui tenteraient d'enquêter sur lui. Surtout quand il s'agit de ses affaires africaines, a d'ailleurs rappelé David Assouline.

À gauche de l'échiquier, on ne lâche pas le morceau

Hormis avec plusieurs petites phrases qui n'apportaient pas grand-chose au débat, les sénateurs ont pour la plupart suivi une même ligne afin d'essayer de tirer le plus d'informations possible de ces personnalités.

Plusieurs fois, David Assouline est contraint de répéter ses questions aux milliardaires Arnault et Bolloré. À ce dernier, il explique même qu'il est «devenu un acteur important dans cette concentration» avant d'ajouter: «Votre nom revient de façon très régulière dans les auditions réalisées.»

Cette commission d'enquête n'est pas un procès, mais elle requiert tout de même l'objectivité et l'impartialité des membres qui la composent.

D'autre sénateurs s'amusent des réponses formulées. Par exemple, le sénateur communiste Pierre Laurent, par ailleurs journaliste, rappelle avec malice: «Vous êtes “tout tout petits” [selon l'expression employée la veille par Vincent Bolloré], mais au total vous êtes quatre ou cinq à tout posséder. Nous voyons le paysage démocratique se rétrécir.»

On ne badine pas avec le Sénat

Et si ces remarques admiratives faisaient office de stratégie pour obtenir plus d'informations de la part de ces personnalités que l'on n'entend jamais se livrer aux journalistes? On peine à le croire, tant ceux qui chantent ces louanges semblent sincères dans leur démarche.

Une autre apparition de Julien Bargeton, du groupe RDPI (anciennement LREM) a fait mouche: «Bonsoir cher Vincent». Bargeton et Bolloré se connaissent-ils personnellement? Le sénateur est l'ancien président du Syndicat mixte Autolib', qui avait d'ailleurs été interviewé sur CNews, chaîne d'information continue devenue chaîne d'opinion depuis son rachat.

Rappelons que dans les années 2010, l'exploitation du service Autolib' ainsi que la conception des Bluecar utilisées ont été confiées au groupe Bolloré par ce même syndicat jusqu'en 2018, lorsque le contrat a été résilié par anticipation. Les deux hommes sont donc loin d'être des inconnus. Cela n'a pas empêché Julien Bargeton de pointer du doigt le problème du rachat de Havas et de l'influence des espaces publicitaires en lien avec l'indépendance des médias.

Certes, cette commission d'enquête n'est pas un procès, mais elle requiert tout de même l'objectivité et l'impartialité des membres qui la composent. Depuis longtemps, la commission d'enquête fait partie des instruments à la disposition des assemblées parlementaires pour contrôler le gouvernement. Elle comprend des parlementaires de tous les groupes, dans la limite de trente députés et de vingt-et-un sénateurs.

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Une fois le rapport de la commission publié, et sauf en cas d'opposition de l'assemblée, il peut donner lieu à un débat dans l'hémicycle, sans qu'il n'y ait de vote à l'issue. Souvent, un rapport conduit à des recommandations ou, quelques fois, au dépôt d'une proposition de loi. Néanmoins, les suites restent tout de même politiquement soumises à l'accord du gouvernement et de sa majorité.

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