Société / Culture

La Red Team, discrète cellule d'auteurs de science-fiction au ministère des Armées

Temps de lecture : 5 min

Pour le gouvernement, une équipe de dix plumes imagine les pires scénarios qui pourraient frapper la France d'ici à 2060.

L'Hexagone Balard, dans le sud-ouest de Paris, quartier général de l'état-major des armées. | Guilhem Vellut via Flickr
L'Hexagone Balard, dans le sud-ouest de Paris, quartier général de l'état-major des armées. | Guilhem Vellut via Flickr

Centre spatial de Kourou, Guyane française, 4 août 2042, 11h. Les pirates de la P-Nation mènent une attaque contre le site défendu par l'armée française et son programme d'ascenseur spatial capable de déplacer des satellites et de transporter des touristes. Ce conflit est le point d'orgue d'une fracture sociétale brutale au niveau mondial. Le changement climatique a démultiplié le nombre de migrants, qui se retrouvent à garnir les rangs d'une vaste société pirate, résistant aux outils de surveillance technologique et vivant au gré des océans, sans territoire fixe. En face, la France s'est lancée dans la construction de cette infrastructure pour révolutionner l'industrie minière, puiser dans la ceinture d'astéroïdes et, par la même occasion, redorer son blason à l'international.

C'est l'un des quatre scénarios publiés dans l'ouvrage Ces guerres qui nous attendent aux éditions des Équateurs en janvier 2022, sur lesquels ont travaillé dix auteurs et autrices de science-fiction depuis un an au sein de la «Red Team» du ministère des Armées. Face à la «Blue Team» composée d'officiers, d'ingénieurs et de prospectivistes, ces plumes imaginent les pires scénarios qui pourraient se produire d'ici à 2030-2060, et la manière dont les militaires pourront y répondre.

Réunis au lendemain du festival de SF des Utopiales à Nantes en 2019, les auteurs et autrices embarqués ont planché en équipe sur chacun des scénarios. Tout au long des travaux, ils ont eu accès à des documents secret-défense, ont visité des infrastructures critiques et interrogé des chercheurs de l'Université PSL, partenaire du programme.

Empêcher les militaires de dormir

Parmi les auteurs sélectionnés, Laurent Genefort s'est lancé dans l'aventure sans trop d'hésitations: «Les Armées m'ont ouvert grand leurs portes, c'était hyper intéressant! J'y suis allé avec l'objectif de challenger l'armée française mais aussi d'apprendre.» L'auteur d'Omale, adepte du space opera, raconte avoir expérimenté une autre façon de travailler. «C'est une sorte d'exercice hybride entre la science-fiction et la prospective», résume-t-il. Laurent Genefort a trouvé du positif dans la contrainte de devoir borner son imagination à la vision militaire: «En tant qu'auteur de science-fiction, on ne se confronte jamais au réel, et ce travail était l'occasion de se frotter à ces limites-là.»

À l'origine de cette rencontre entre l'imaginaire et le réel, Emmanuel Chiva. Le chef du projet, à la tête de l'Agence de l'innovation de défense au sein du ministère des Armées, se dit «très satisfait du résultat» et de la complémentarité des militaires et des auteurs. «Le rôle de la Blue Team est de faire en sorte que les travaux de la Red Team ne soient pas hors sol, et la Red Team va empêcher la Blue Team de dormir en livrant des scénarios, décrit-il. Nous aurons réussi notre mission si la Blue Team a du mal à trouver des réponses aux menaces identifiées. Cela voudra dire qu'il est temps de lancer des réflexions.»

Pour les auteurs, c'était aussi l'occasion de prendre un malin plaisir à surprendre les militaires. «Tout au long du travail, j'ai trouvé la P-Nation très sympathique», confie Laurent Genefort, sourire en coin. Mais cet exercice est avant tout un moyen de pousser à l'extrême les craintes d'aujourd'hui. «Ce qui est intéressant, ce sont les concepts que cela recouvre. Dans le cas de ce scénario, comment l'armée française va-t-elle composer avec une nation sans territoire qui s'approprie ce qu'elle veut sur les eaux?»

Et si... cela se réalisait?

Face au risque de prophétie autoréalisatrice, Emmanuel Chiva estime que son équipe ouvre avant tout «une fenêtre sur un monde que l'on ne souhaite pas mais [auquel] il faut bien se préparer rapidement». Et de poursuivre: «Nous souhaitons qu'ils nous aident à imaginer les modifications à venir de notre société, mais surtout comment y résister et comment la France peut conserver son autonomie stratégique.»

Parmi les scénarios qui ont suscité le plus de réactions dans le corps militaire, celui de la «chronique d'une mort culturelle annoncée», décrivant un monde fragmenté en «safe sphères» où chaque groupe social vivrait dans une bulle numérique imperméable aux autres et conforme à sa vision des choses. Un futur pas si éloigné de celui du métavers de Mark Zuckerberg. «Cela a beaucoup marqué au sein des Armées», reconnaît Emmanuel Chiva. Ayant directement planché sur ce scénario, Laurent Genefort estime qu'au-delà de la métaphore d'un éventuel futur très proche, il est aussi question de voir «comment un réseau social peut évoluer en une nation, avec des prérogatives régaliennes comme l'armée ou la monnaie».

En parallèle, les auteurs ont livré une autre version des scénarios, plus détaillée mais classée confidentielle, «pour ne pas dévoiler nos vulnérabilités ou inspirer nos adversaires», expose sobrement Emmanuel Chiva. Ces travaux ont même déjà des retombées opérationnelles. «Nous venons de lancer le projet Myriade qui tourne autour de la guerre cognitive, il découle directement d'un scénario réservé absent du livre», précise le militaire.

Un clivage dans la SF française

La communauté de la science-fiction française étant largement ancrée à gauche, tendance libertaire, cette collaboration et ses répercussions sur le monde réel ne sont pas du goût de tous. Au lendemain des Utopiales de Nantes en 2019, des voix s'étaient élevées pour dénoncer une récupération du genre à des fins de militarisation.

Ariel Kyrou, spécialiste de science-fiction et auteur de Dans les imaginaires du futur (ActuSF, 2020), fait partie des voix critiques. «Je ne crois pas à la séparation du travail de l'auteur et de sa collaboration avec l'armée, mais je respecte le choix et l'intime conviction [de ces romanciers]», explique-t-il. D'après lui, «quand l'armée demande à des auteurs de science-fiction de collaborer, cela peut s'apparenter à de l'instrumentalisation». Ariel Kyrou observe ainsi «une forte opposition dans le monde de la science-fiction au sujet de cette instrumentalisation».

Plus largement, «c'est la question de l'engagement politique de l'auteur qui est posée. Aujourd'hui, lorsqu'on écrit de la science-fiction avec une sensibilité de gauche, le combat contre les forces de contrôle s'appuyant sur la technologie me semble une évidence.» Il dénonce ainsi «l'acte de conservation des choses en l'état» que constitue selon lui la participation des auteurs à la Red Team. «Nous avons besoin d'un horizon de transformation dans une perspective écologique et d'utopies lucides et nécessaires à confronter au réel, développe-t-il. La science-fiction crée des horizons alternatifs et permet de comprendre que nous ne sommes pas condamnés à la défense de l'État-nation.»

«Ces tensions-là ont envahi le milieu aujourd'hui, le débat devient difficile, admet Laurent Genefort. Je comprends qu'on puisse penser différemment, mais ma participation à ce projet tient à ma disposition d'esprit et à mon rapport à l'indépendance de l'art.» Quand il travaille avec les forces armées, l'auteur assure qu'il n'est pas uniquement romancier, «mais aussi citoyen et employé pour un service public».

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Au-delà des débats qui divisent le monde de la science-fiction, la Red Team compte continuer son travail, avec deux nouveaux scénarios qui seront rendus publics en juin. De nouvelles équipes du même type sont en préparation, centrées cette fois-ci sur les besoins des grandes entreprises françaises en matière de protection.

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