Société

«Lors de chacune de mes grossesses, mon mari s'est transformé en un monstre harceleur et verbalement violent»

Temps de lecture : 4 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Édith qui, après trois décennies sans rien ressentir pour son mari, se demande si elle doit encore insister.

«Depuis trente ans que j'attends, je commence à me dire qu'il n'est plus raisonnable d'y croire.» | Bezalel Ben-Chaim via Flickr
«Depuis trente ans que j'attends, je commence à me dire qu'il n'est plus raisonnable d'y croire.» | Bezalel Ben-Chaim via Flickr

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par WhatsApp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

À 53 ans, je n'ai plus assez de jeunesse en réserve pour me permettre de laisser traîner une situation insatisfaisante. Mais, insatisfaisante, l'est-elle vraiment? C'est précisément ce que je n'arrive pas à déterminer.

Je suis une personne sociable, mais incapable d'exprimer ses émotions. Mon mari est dans ma vie la seule personne auprès de laquelle j'abaisse mes défenses. Dès les tout débuts de notre rencontre, il y a plus de trente ans de cela, je me suis sentie en sécurité auprès de lui, aimée, et acceptée de manière inconditionnelle. Parfois je me dis que, sans ce sentiment que j'ai de son soutien et de son amour, je m'écroulerais peut-être.

Ça c'est pour le positif, car les choses peuvent aussi être présentées différemment.

Quand j'ai rencontré mon mari, pour la première fois de ma vie je me suis ouverte à quelqu'un. J'étais amoureuse. Le contre-coup n'en a été que plus rude: lors de chacune de mes grossesses, mon mari s'est transformé en un monstre harceleur et verbalement violent. Si on a pu, des années après, trouver des explications à son comportement, si j'ai pu, sincèrement, pardonner, et retrouver toute confiance en lui, quelque chose s'est cassé là. Cela fait désormais trente ans que je me suis refermée comme une huître, que je ne désire plus mon mari, qu'il ne me fait plus ni frémir, ni palpiter.

Parfois, sous le regard de certains hommes, il m'arrive de me sentir à nouveau vivante. Et je verrouille aussitôt ces sensations, parce que cela pourrait remettre en question ma relation avec mon mari, qui m'est précieuse.

Mais est-ce que je dois m'en contenter?

Est-ce que pour préserver cet équilibre réel que mon mari m'apporte, je dois mettre une croix définitive sur la vie qui vous met cul par-dessus tête, le sexe, le cœur qui bat, les mains qui tremblent?

L'idéal étant que tout cela revienne avec mon mari, mais depuis trente ans que j'attends, je commence à me dire qu'il n'est plus raisonnable d'y croire. Mon suivi avec un thérapeute ne suffit visiblement pas à me faire passer outre ce blocage que j'éprouve; quant à mon mari, il a toujours refusé que nous consultions ensemble. Ma réserve et mon manque de désir le frustrent, mais il dit s'en contenter.

Alors j'oscille, sans savoir si je dois me satisfaire de ma vie telle qu'elle est auprès de mon mari, et dont je mesure tout ce qu'elle m'apporte; ou si je dois me dire qu'on n'a qu'une vie, et qu'il serait trop triste de me résoudre à la finir en n'ayant plus jamais vibré.

Édith

Chère Édith,

Je crois évidemment à la valeur de l'expérience vécue ensemble, d'une vie partagée, de famille construite. Je crois que nos souvenirs nous construisent et que nous les devons autant aux personnes avec qui nous avons vécu ces moments qu'à nous même. Je crois qu'il faut y réfléchir à deux fois avant de jeter à la poubelle des années de vie côte à côte. Même si je l'ai fait déjà deux fois. Pourquoi? Parce que je suis également convaincue que ce qui nous porte tous et toutes, c'est aussi l'espoir.

Il existe un magnifique poème d'Emily Dickinson qui dit: «L'eau, c'est la soif qui nous l'apprend. La terre, une fois les mers traversées. L'extase, après les agonies souffertes. La paix, les guerres racontées. L'amour, c'est un mémorial.» Avec ce que vous me racontez de votre vie et de vos expériences, je ne doute pas que vous y trouverez un sens qui résonnera avec vos aspirations.

Vous avez déjà la mémoire d'une vie sans amour, sans passion, avec le souvenirs seulement de ces élans du coeur et par la suite le respect du temps partagé. Il vous manque la suite. Il vous manque juste cet acte de foi dans votre capacité à vivre plus, mieux, à aimer fort, à aimer vraiment. C'est pour ça que moi, en tout ça, je suis partie les deux fois. Je savais que j'allais aimer à nouveau, si ce n'était pas déjà le cas, et je ne voulais pas passer ma vie dans le mausolée d'amours dont les cendres étaient en train de fumer.

Je crois que c'est un geste d'amour aussi, pour le genre humain en général, de souhaiter mieux aux personnes qui nous entourent. Quand je suis partie, je me suis toujours dit que j'espérais que mes désormais anciens compagnons retrouveraient quelqu'un dans leurs vies avec qui ils seraient heureux, avec qui ils se sentiraient vivants. Si votre mari vous aime ou vous a aimée un jour, c'est ainsi qu'il devrait penser. On ne s'aliène pas les gens juste pour notre bon plaisir ou pour le confort que cela procure.

Nous vivons tous et toutes d'espoir. De ces conversations sans fin sur ce qu'on ferait si on gagnait à l'Euromillions alors qu'on ne joue même pas, du frisson dans les couloirs quand on croise ce collègue charmant avec qui on ne tentera bien sûr jamais rien, des rêves éveillés qu'on fait juste avant de s'endormir, des instants où l'esprit vagabonde et où on s'imagine savoir chanter et danser comme dans les comédies musicales pour exprimer ce moment si parfait.

L'espoir et les rêves, c'est ce qui nous donne le courage d'affronter tout le reste. Quand ils n'existent plus, il ne reste plus rien. Vous sentez-vous capable de prendre une décision de raison où l'espoir n'a plus vraiment sa place, puisque vous connaissez votre sort pour les prochaines décennies? Quelque chose me dit dans vos mots que votre appétit de vivre gronde déjà, que vous avez conscience que tout ça ne relève pas de la raison ni du caprice, mais bien juste de vie et de mort.

Quand on me demande si on doit choisir de vivre et de vivre fort plutôt que de survivre, ma réponse sera toujours la même: oui, vivez. J'ai assez de fois sauté dans le vide pour savoir qu'il faut du courage, que c'est parfois un chemin semé d'embuches et qu'il peut arriver de douter, parfois. Mais on ne regrette jamais, ça, je vous le promets. Dix secondes du sentiment d'être vivante valent bien des années de limbes grises même si parfois il y passe un rayon de soleil.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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