Santé / Culture

Deux documentaires pour comprendre l'importance des salles de shoot

Temps de lecture : 4 min

Loin des débats stériles et idéologiques, «Chasser les dragons» et «Ici, je vais pas mourir» reviennent sur ces espaces nécessaires pour une population abîmée par la vie.

Dans le documentaire d'Alexandra Kandy Longuet, Chasser les dragons, la drogue n'est pas un problème en soi mais un symptôme. | Capture d'écran Francois Destombe via YouTube
Dans le documentaire d'Alexandra Kandy Longuet, Chasser les dragons, la drogue n'est pas un problème en soi mais un symptôme. | Capture d'écran Francois Destombe via YouTube

Primé au festival du film politique de Carcassonne, le documentaire Chasser les dragons présente le quotidien d'une salle de consommation de drogue à moindre risque (qu'on appelle aussi salles de shoot) de Liège en Belgique. Pendant des mois, la cinéaste a filmé les usagers, les codes du lieu, l'engagement des personnes salariées ou bénévoles, et les grands rendez-vous d'un accompagnement total de réinsertion –jusqu'au rendez-vous de coiffure ou de massages proposés aux usagers.

Loin d'être uniquement un lieu de consommation, la salle permet aux usagers de tisser des liens, entre eux, mais aussi avec les travailleurs et travailleuses sociales, et de retrouver une forme de sociabilisation, que ce soit en décorant le sapin de Noël, en vidant son sac lors de longues discussions, ou en prodiguant et recevant des conseils pour la suite.

C'est un point mis en avant par l'un des travailleurs du lieu: «Tu ne viens pas ici que pour consommer.» Entre coups de fil aux lieux d'accueil de la nuit, réinsertion professionnelle, accompagnement psychologique, services d'assistance sociale, la salle propose ce qui manque cruellement d'habitude aux services sociaux contemporains, une approche humaine et globale du problème de la consommation de drogue.

Des lieux nécessaires

À travers les portraits de quelques usagers, très différents de l'image misérabiliste et clichée que l'on peut se faire de la consommation de drogues dures, on mesure à quel point notre société ne pardonne aucun faux pas. Une perte d'emploi mène à une dépression (ou l'inverse) non traitée et c'est l'engrenage jusqu'à une consommation très régulière de drogue. Une mauvaise prise en charge de l'enfance maltraitée mène aussi à une recherche délétère des paradis artificiels.

Dans le documentaire d'Alexandra Kandy Longuet, la drogue n'est pas un problème en soi mais un symptôme, celui d'une société malade de son incapacité à prendre en charge les problèmes à la source et en particulier celui de la santé mentale. Par son approche pudique (même si le film ne cache rien des épisodes de consommation en piqûre) et humaniste, Chasser les dragons est un magnifique plaidoyer pour une mise en place plus globale des salles de shoot dans tous les espaces où elles sont nécessaires; loin des clichés sur la consommation de drogues dures, qui concerne en réalité toutes les strates de la société, les hommes comme les femmes, de la ville à la campagne.

En octobre dernier est sorti dans les salles de cinéma françaises Ici, je vais pas mourir, un documentaire sur la première salle de shoot expérimentale située à Paris, près de la gare du Nord. Dans celui-ci, les cinéastes Cécile Dumas et Edie Laconi invitent les usagers à raconter leurs histoires et leur quotidien, des plans à main levée au crayon à papier sur les endroits où ils et elles passent leurs journées et dorment aux galères de la rue. Dans Ici, je vais pas mourir, le dialogue est ouvert et assumé avec une population déjà bien abîmée par une vie difficile pas forcément liée à la stricte consommation de drogue. Pour certains, la drogue apparaît comme un but et comme une unité qui permet de l'atteindre.

À la manière d'une monnaie ou des heures qui passent, la drogue rythme les journées qui se comptent en pochons, en rails, en piqûres. Contrairement à Chasser les dragons, Ici, je vais pas mourir pose le constat au présent sans se tourner vers un avenir. Mais le film développe les mêmes conclusions: si les salles de shoot deviennent des lieux nécessaires, c'est parce qu'en amont, de graves dysfonctionnements provoquent l'abandon d'une partie de la population à qui il ne manque souvent qu'une écoute ou une reconnaissance de leur existence et de leurs besoins.

Composer avec la souffrance

Dans Chasser les dragons, il n'est pas question de détourner le regard, en particulier de pratiques qui, au demeurant, sont organisées pour être les plus hygiéniques possibles. Mais la caméra ignore pudiquement les moments de détresse où les personnes ne peuvent pas donner ouvertement leur consentement. Malgré les bons moments, le partage humain, la sociabilisation, et même si le geste de se droguer semble presque léger et facile, il n'en demeure pas moins que le risque est mortel et le basculement toujours proche. Et quand la cinéaste décide de partager avec les spectateurs et spectatrices une urgence médicale, c'est avant tout un des aspects positifs de la salle qui est mis en avant: dans l'espace maîtrisé de la salle de consommation de drogue à moindre risque, on n'est jamais seul, une main est toujours tendue y compris pour l'assistance d'urgence.

Ces deux documentaires minimalistes, avec leurs défauts et leurs qualités, proposent, loin des débats stériles et idéologiques, de poser un regard à hauteur humaine sur la réalité de ces espaces sociaux qui encadrent et protègent des vies déjà éprouvées. La drogue est vue pour ce qu'elle est, un élément avec lequel il faut composer, parfois la seule réponse que l'on trouve à des situations personnelles inextricables. On ne pourra pas l'oublier, la minimiser, l'effacer de la carte. Composer avec elle et avec la souffrance de celles et ceux qui n'ont pas eu d'autre choix que de consommer, proposer des solutions même tardives, semble être le seul geste humaniste que l'on puisse encore faire.

Inscrivez-vous à la newsletter de SlateInscrivez-vous à la newsletter de Slate

En France, en octobre dernier, la maire de Paris, Anne Hidalgo, a reçu le feu vert du gouvernement pour ouvrir quatre nouvelles salles de consommation à moindre risque, après des mois d'expérimentation dans deux lieux, précédemment ouverts à Paris et à Strasbourg. Pour l'instant, les tentatives d'installation de ces projets sociaux se heurtent à une hostilité des riverains qui craignent, souvent par méconnaissance, une dégradation et une dévalorisation de leur quartier. On peut espérer que les documentaires Ici, je vais pas mourir et Chasser les dragons permettent à tous et toutes de se faire enfin une opinion éclairée sur ces questions.

Newsletters

Covid long et travail: la double peine pour les malades

Covid long et travail: la double peine pour les malades

Les symptômes persistants forcent certains travailleurs à trouver des solutions par eux-mêmes pour conserver leur emploi, quand ils ne sont pas tout simplement contraints de le quitter.

Des nourrissons hospitalisés à cause de la pénurie de lait infantile aux États-Unis

Des nourrissons hospitalisés à cause de la pénurie de lait infantile aux États-Unis

Parents et médecins ne cessent de tirer la sonnette d'alarme face à une situation qui s'aggrave.

Hépatites pédiatriques d'origine inconnue: ce qui ressort des premières investigations

Hépatites pédiatriques d'origine inconnue: ce qui ressort des premières investigations

Au moins 450 enfants sont atteints d'hépatites aiguës à travers le monde. Aujourd'hui, personne ne peut encore émettre de recommandations pour protéger les plus jeunes.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio