Parents & enfants

Les parents d'enfants de moins de 5 ans, grands oubliés de la pandémie

Temps de lecture : 7 min

C'est comme si le monde s'était remis à tourner sans nous.

J'aime les enseignants de mon fils plus que je n'aurais jamais cru possible parce que je sais justement à quel point il a besoin d'eux. | Nenad Stojkovic via Flickr
J'aime les enseignants de mon fils plus que je n'aurais jamais cru possible parce que je sais justement à quel point il a besoin d'eux. | Nenad Stojkovic via Flickr

Au réveil, il m'arrive de trouver des messages envoyés à 2 heures du matin. Parfois, ils viennent de Meg, qui vit en Écosse et à plusieurs fuseaux horaires, pour nous dire que son enfant de 4 ans s'est réveillé avec de la fièvre. Parfois, c'est Kea, dans le Maine, qui n'a pas fermé l'œil de la nuit parce que son bébé de 2 ans était malade.

D'autres messages arrivent tout au long de la journée, au compte-gouttes ou par vagues, dans la boucle WhatsApp qui nous sert de groupe de soutien depuis que nous sommes toutes tombées enceintes au même moment. Comment va ton dos? L'otite de ta crevette? La grosse colère a duré longtemps aujourd'hui? Il faut absolument leur faire un prélèvement dans la gorge!

Je me lève, je prépare le petit-déjeuner de mon bébé. Mon mari le conduit à la crèche. Je réponds aux messages des copines. J'essaye de me mettre au boulot. Et j'attends.

Comme tout parent d'enfant de moins de 5 ans, j'ai une épée suspendue au-dessus de ma tête. L'alerte va venir d'un texto, d'un coup de fil de l'école. Il y a une exposition. Un symptôme. Venez les chercher. Venez les chercher et ne sortez plus de chez vous.

Dans ma tête, aussi, je me disais qu'il fallait simplement tenir jusqu'à fin janvier. Passer le pic d'Omicron. Et peut-être même qu'un vaccin pour les moins de 5 ans serait arrivé d'ici là. C'est ce qu'Anthony Fauci avait laissé entendre au printemps dernier. Non vaccinés et bien trop petits pour porter un masque, mon fils et ses camarades sont toujours soumis à une quarantaine totale de dix jours après une exposition (un enfant de 5 ans vacciné et cas contact peut aller à l'école normalement, tant qu'il ne présente pas de symptômes).

Nous avions déjà eu deux expositions (l'une à Thanksgiving 2020, l'autre en mars dernier, les deux débordant sur les vacances scolaires pour faire bonne mesure), mais durant l'été et l'automne 2021, nous avons repris le souffle que nous avions retenu. Même pendant la flambée du Delta, notre État a su garder ses chiffres bas. Puis il y a eu Omicron, les vacances de fin d'année, et la lumière au bout du tunnel s'est une nouvelle fois éloignée.

Tenir toujours plus loin

Quand, la semaine avant Noël, nous avons appris que l'essai de Pfizer sur le vaccin des moins de 5 ans avait été prolongé parce que sa double dose ne déclenchait pas de réponse immunitaire suffisamment forte, c'est moi qui me suis attelée à ce que mes amies gardent le moral: «Ne vous inquiétez pas, Moderna est aussi sur le coup!». Il fallait qu'on tienne jusqu'à la fin janvier.

Mais visiblement, non. Ce week-end, j'étais en train de courir après mon fils (au sens strict, il tourne dans la maison au son d'une playlist de quatre chansons de Blaze et les Monster Machines, de 30 secondes chacune, et veut absolument qu'un adulte courre avec lui) quand j'ai vu la nouvelle: l'essai du vaccin Moderna pour les enfants de moins de 5 ans avait été prolongé. Prolongé et retardé. Et c'est comme si on venait de me donner un coup de poing dans la poitrine. En espérant que mon fils ne le remarque pas, je me suis éloignée de l'hippodrome domestique en laissant Blaze hurler, et j'ai agrippé mon téléphone pour y chercher des réponses.

Le pire dans tout ça, peut-être, c'est que ce n'était même pas un communiqué de presse. Cela n'avait rien d'un gros titre. Ma collègue (avec qui j'échangeais des messages matinaux sur la dernière poussée de fièvre de son fils; notre réseau de soutien parental est aussi diffus que désespéré) m'a fait remarquer que si nous avions été mis au courant, c'est uniquement parce qu'un chercheur de Moderna en avait fait part à un média local du Wisconsin, et que quelqu'un l'avait remarqué et relayé sur Twitter. Le calendrier de l'étude avait été étendu. Elle ne se finissait plus en janvier, mais en avril. Et personne ne s'était donné la peine d'en faire une annonce officielle.

Laissés pour compte

Soit l'atroce impression que le monde est passé à autre chose. La Maison-Blanche anticipe allègrement un «hiver de mort» et de souffrance pour les non-vaccinés, mais, hé, ce n'est là que la monnaie de leur pièce, n'est-ce pas! Si vous êtes complètement vacciné, comme de juste, Omicron ne vous filera qu'un gros rhume et cinq jours de binge watching! Même The Atlantic parle des bienheureux qui se pensent «vaccinés et tirés d'affaire», qui estiment que «le Covid est en train de devenir une sorte de grippe saisonnière pour la plupart des gens à jour de leurs vaccins»… comme si tout le monde pouvait se le permettre.

Alors j'ai envie de hurler. Pendant cinq secondes, est-ce que j'ai le droit? BORDEL DE MERDE LA PANDÉMIE N'EST PAS TERMINÉE TANT QUE LES ENFANTS DE MOINS DE 5 ANS NE POURRONT PAS ÊTRE VACCINÉS.

Ne me dites pas que la maladie est en général tout à fait bénigne pour les enfants. Je sais que la maladie est en général tout à fait bénigne pour les enfants. Ne me parlez pas du bébé de vos voisins qui n'a même pas eu la goutte au nez. Je sais que ça se soldera, probablement, tout au plus, par quelques jours de fièvre et des épisodes interminables de Blaze. J'accepte même que mon enfant puisse vomir, et je tairai la vague d'angoisse qui m'étreint lorsque ça arrive (je n'aime pas ça, d'accord?).

J'aime mon fils plus que ma vie, mais il n'est pas ici question d'amour.

Je ne mentionnerai même pas la «forme légère» du Covid que peuvent attraper les adultes, que je pourrais très bien moi-même attraper –parce que je m'occuperai de mon enfant, parce qu'on ne peut pas s'isoler d'un enfant malade– et qui veut tout juste dire «pas d'hôpital». Je ne dirai pas que si je l'attrape, je pourrai retirer le masque que j'aurai porté vingt-quatre heures sur vingt-quatre à l'intérieur de ma propre maison, mais que je risque d'avoir le nez qui coule ou de passer quelques jours à avoir l'impression de m'être fait rouler dessus par un camion. Comme je ne dirai pas non plus que, dans tous les cas, il me faudra quand même rester un parent et que, pendant ce temps, mon fils se sentira sans doute assez bien pour faire ses tours de maison avec Blaze en fond sonore.

Je ne mentionnerai pas que les hôpitaux sont déjà débordés, et que même là où ils ne le sont pas, le personnel soignant est à bout. Ce matin encore, je me suis rassurée en me disant que je vivais à vingt minutes d'un très bon hôpital pour enfants, qui au moins ne sera pas submergé par des patients adultes. Sur le moment, ça m'a semblé logique.

Ce que je dirai, par contre, c'est qu'une quarantaine de dix jours est suffisante pour casser quelqu'un. J'aime mon fils plus que ma vie, mais il n'est pas ici question d'amour. Il est question de claustrophobie, de monotonie, et du fait que les petites choses qui aident les parents à rester sains d'esprit –une sortie à la bibliothèque, un après-midi à jouer chez un copain, aller faire les courses avec son gosse dans le caddie– ne sont plus possibles lorsque vous avez été exposé.

Juste des parents

Mon fils est assez grand pour avoir besoin d'amis, de camarades de jeu, et de ces professionnels tellement indispensables dans leur capacité à guider une petite tornade humaine dans une journée d'activités, de rondes et de chansons. Je ne suis pas enseignante, éducatrice, assistante maternelle. Je ne suis pas tout ce dont mon fils a besoin. Il a besoin de l'école, même si l'école est aujourd'hui pour lui l'endroit le plus terrifiant au monde.

Je parlerai des aides d'urgence qui, après m'avoir aidée à surmonter la disparition de la crèche à cause de la pandémie, ont elles aussi disparu depuis maintenant quatre mois. Je suis indépendante. Je n'ai pas de congés ou de RTT dans lesquels puiser. Je ne peux même pas toucher le chômage.

Mais je sais que mon mari et moi avons de la chance de pouvoir nous arrêter de travailler (et de ne pas être payés) pour pouvoir nous occuper de lui. Que nous avons la chance d'être suffisamment soudés pour que les négociations sur nos horaires de travail et de soins, les arbitrages pour savoir qui de nous deux a le boulot le plus stressant, le moins reportable, ne nous aient pas encore foutus en l'air.

Le monde a visiblement complètement oublié notre existence.

Je pensais qu'on allait pouvoir tenir jusqu'à la fin janvier. Maintenant, je sais qu'on résistera jusqu'en avril, ou jusqu'à n'importe quelle autre date, parce qu'on ne peut pas faire autrement. Je sais qu'un jour, on se dira avoir vécu quelque chose d'historique. Qu'un jour, je raconterai à mon fils la pandémie qui a eu lieu lorsqu'il était bébé. Comment, au début, on allait se promener au parc et qu'il touchait les cerisiers en fleurs, et quelles chansons nous chantions lorsque nous étions confinés pour le deuxième hiver consécutif. J'espère que je devrai lui raconter l'histoire car, avec un peu de chance, elle se terminera avant qu'il ne soit assez âgé pour s'en souvenir.

Nous tiendrons jusqu'au moment où il sera vacciné, car nous n'avons pas le choix. Je l'aiderai à surmonter une journée d'effets secondaires de bébé avec du jus de fruit et du Doliprane en sirop, parce qu'il aime heureusement le Doliprane en sirop et qu'il est assez grand pour j'essaye de lui expliquer ce qui se passe. Je lui lirai son petit livre sur les vaccins. Il recevra ses deuxième et troisième doses, ou qu'importe combien il lui en faudra. Et il finira par être comme vous, aussi protégé que possible, assez pour vaquer à ses occupations de bébé, avec le Covid complétant une longue liste de risques normaux allant des accidents à la grippe.

Mais nous n'en sommes pas encore là. Et, pire, le monde a visiblement complètement oublié notre existence. Comment est-ce que de «fermez tout mais gardez les écoles ouvertes» on est passé à «je suis vacciné et je veux pouvoir aller prendre un verre au bar»? Comment «laissez les écoles ouvertes» s'est transformé en «vous devez détester les enseignants» et «vous devez détester votre enfant»? Alors qu'en vérité, j'aime les enseignants de mon fils plus que je n'aurais jamais cru possible, parce que je sais justement à quel point il a besoin d'eux, comme nous tous. Parce que je sais qu'ils travaillent d'arrache-pied pour assurer sa sécurité, et qu'un jour ou l'autre, ce ne sera plus suffisant.

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Mardi dernier, le deuxième jour après la rentrée, Kea a envoyé un message dans notre conversation collective: une camarade de sa fille était positive (par chance dans son malheur, sa fille n'a pas été exposée car ce jour-là, elle était à la maison en train de vomir). «Cette journée de garderie a tellement été du luxe», avait-elle écrit. Je suppose qu'on va devoir s'en contenter.

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