Politique

La France insoumise a-t-elle déjà réussi son OPA sur la gauche française?

Temps de lecture : 15 min

Sondage après sondage, la candidature de Jean-Luc Mélenchon se détache à gauche. Cette nouvelle campagne du tribun insoumis va-t-elle donner à la gauche sa direction et les clés de son avenir?

Jean-Luc Mélenchon donne un meeting à Nantes, le 16 janvier 2022. | Sébastien Salom-Gomis / AFP
Jean-Luc Mélenchon donne un meeting à Nantes, le 16 janvier 2022. | Sébastien Salom-Gomis / AFP

Le quinquennat qui s'achève a vu l'émergence de plusieurs mouvements dits horizontaux, nés ex nihilo et ayant contribué à liquider l'antique système partisan de la Ve République, provoquant une fragmentation électorale et idéologique nouvelle, fruit d'espoirs pour certains, objet d'incertitudes et d'inquiétudes pour d'autres.

En la matière, l'irruption de La France insoumise (LFI), devenue L'Union populaire (UP), est à la fois un cas emblématique, chargé d'espoirs, de craintes ou de déceptions. Après le printemps prochain, et à l'issue d'un quinquennat surprenant d'incertitudes et de risques, LFI-UP aura-t-elle la possibilité d'homogénéiser la gauche?

Dix-huit au palais Bourbon, combien de millions en arrivant au port?

En réussissant à constituer un groupe à l'Assemblée nationale en 2017, LFI réalisait une performance notable, consécutive au score de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle de 2017. Ce groupe aurait pu être plus fourni si les «insoumis» avaient passé des alliances avec d'autres forces de gauche aux législatives. Ils ne l'ont pas fait, par refus de connivence avec les forces anciennes, mais aussi en raison de la volonté de ces dernières de ne pas s'acoquiner avec les disciples de Jean-Luc Mélenchon.

Plusieurs de ses élus se sont confrontés non seulement au PS mais aussi au PCF, à Montreuil ou Aubervilliers, de façon spectaculaire. Toujours est-il que, seuls ou quasiment seuls, les «insoumis» sont, venant des quatre coins de la France, dix-huit à s'asseoir sur les bacs de l'Assemblée nationale. De l'Ariège à la Seine-Saint-Denis, en passant par Marseille et le Nord, le jeune mouvement obtient des mandats parlementaires et attire l'attention quelques semaines durant.

Ce quinquennat n'a pas été de tout repos pour les «insoumis» et encore moins pour les 7 millions d'électeurs qui avaient placé leurs espérance en ce jeune «mouvement gazeux», dont le candidat parvint à faire pièce aux autres candidats de gauche en avril 2017 et à frôler l'accession au second tour.

L'affaire dite «des perquisitions», la manifestation commune avec le CCIF, les départs et exclusions, les emportements sporadiques de Jean-Luc Mélenchon, ainsi que d'autres incidents savamment exploités par leurs adversaires politiques –le dernier en date étant une brève vidéo montrant un esclandre entre Alexis Corbière et Raquel Garrido d'une part, et le porte-parole d'Éric Zemmour d'autre part, dans les coulisses de C8/CNews– constituent des éléments présentés comme à charge contre les «insoumis».

Pour exprimer sa colère de gauche, pour exprimer l'identité de gauche, l'électeur peut encore miser sur le bulletin Mélenchon, et ce malgré d'éventuelles réticences.

En dépit du déferlement de violence symbolique sur les autres bancs de l'Assemblée et d'attaques sur les plateaux télévisés, ces événements sont répétés et rediffusés à l'envi. Ils ne servent pas les «insoumis», mais consacrent ce qu'ils incarnent –la gauche radicale– comme une cible.

Nonobstant ces incidents multiples, LFI tient toujours un rôle polarisant dans notre vie politique. D'abord par son chef, dernier tribun de la vie politique française, ensuite par l'effarante faiblesse de ses concurrents de gauche, et enfin par la hargne de ses adversaires, plus souvent procureurs que débatteurs.

La candidature de Jean-Luc Mélenchon est, encore aujourd'hui, en tête devant les autres candidatures de gauche. Évidemment, le récit délivré selon lequel le programme «L'Avenir en commun» serait le socle du vote pour LFI et mobiliserait de vastes pans de la société est, comme tous les récits politiques, à prendre avec distance. S'il existe des Français qui ont lu ce programme, la clé du potentiel insoumis réside dans l'investissement fait sur la personne de son chef, Jean-Luc Mélenchon, et le sens que chacun donne au bulletin qu'il entend déposer dans l'urne.

Pour exprimer sa colère de gauche, pour exprimer l'identité de gauche, l'électeur peut encore miser sur le bulletin Mélenchon, et ce malgré d'éventuelles réticences. Les semaines à venir diront si les autres candidatures sont compétitives sur ce même plan.

Tous les cinq ans, une minute d'alliance avec les électeurs?

En cette période, les électorats ont tous tendance à se radicaliser. À la mi-décembre, pour beaucoup d'électeurs de gauche, la préoccupation première est de manifester une opposition résolue au macronisme. La figure du président de la République focalise des affects contradictoires, à l'expression souvent vive et parfois vindicative. Le but recherché par l'usage du bulletin Mélenchon est aussi probablement de retrouver une véritable identité politique, puisant dans un passé revendiqué et permettant d'imaginer une gauche propulsée dans l'avenir.

Le quinquennat Hollande a atteint l'ensemble de la gauche. Du centre gauche à l'extrême gauche, tout le monde a vu sa valeur politique du moment dévaluée, durablement. En un sens, malgré les politiques adoptées, la présidence Hollande a jeté quelques pelletées de terre sur les forces partisanes de gauche.

LFI et Jean-Luc Mélenchon bénéficient d'une immunité totale en matière de porosité avec le pouvoir macronien.

Certains électeurs cherchent donc un bulletin de vote efficace en matière d'affirmation d'une identité de gauche et, de surcroît, un candidat hypothétiquement capable d'agripper le second tour, comme Jean-Luc Mélenchon le fut en 2017. Les candidatures Hidalgo, Montebourg, Roussel ne parviennent pas encore à susciter de l'engouement. Quant à celle de Christiane Taubira, elle demeure un mystère profond, l'invocation des Canuts, qui «étaient tout nus», étant à la fois décalée quant à l'actuelle sociologie de la Croix-Rousse (quartier de Lyon, gentrifié, historiquement lié aux Canuts), et déphasée par rapport à la vie sociale actuelle du pays.

Les déclarations récentes d'Anne Hidalgo et Arnaud Montebourg ont signifié leur impuissance et leur renoncement en filigrane, condamnant ainsi leur famille politique, le Parti socialiste, à l'extinction. Fabien Roussel mène une campagne à destination du peuple communiste, en tentant de l'élargir… un peu. L'investissement dans le bulletin de vote de gauche devient ainsi un pari très hasardeux.

Le bulletin Mélenchon est donc à la fois réinvesti en tant qu'affirmation de son identité de gauche et en tant que vote le plus authentiquement anti-Macron, alors qu'exception faite du PCF, les partis de gauche ont fourni d'importants contingents à La République en Marche, ce qui cinq ans après l'élection d'Emmanuel Macron ne plaide pas pour eux dans la course présidentielle.

Combien d'anciens cadres du PS et d'EELV parmi les troupes du macronisme? LFI et Jean-Luc Mélenchon bénéficient d'une immunité totale en matière de porosité avec le pouvoir macronien, comme, d'ailleurs, avec les deux précédents. L'intransigeance ne rend pas sympathique, mais ne dévalue pas sa parole politique.

Plus déterminant, Europe Écologie-Les Verts a certes affermi ses positions locales mais, comme partout en Europe, son électorat est cantonné à des groupes sociaux, urbains, jeunes et diplômés. Au niveau européen, les écologistes (comme ceux de la Green European Foundation) sont parfaitement conscients de cette réalité. Malgré quelques expériences locales réussies dans des communes populaires (Grande-Synthe particulièrement), ce confinement au monde des diplômés urbains demeure la règle, une règle handicapante, tant que les groupes sociaux concernés ne prennent pas la tête d'une coalition sociale majoritaire. Le PS quant à lui se dénationalise, ne parvient à aucune coagulation offensive sur le plan national, tandis que nombre de maires récemment réélus sont proches de lui.

Entre «populisme de gauche» et vampirisation des gauches

Pour acquérir l'hégémonie à gauche, à partir du congrès de juin 2018 du Parti de gauche (PG), Jean-Luc Mélenchon adoucit son discours sur l'Union européenne. Il semble que sa posture trop radicale ait détourné de potentiels électeurs de Benoit Hamon, notamment en 2017, et empêché LFI de plumer totalement le moineau socialiste.

En transigeant sur ce point mais en vouant Syriza et Tsipras aux gémonies, Mélenchon se sépare de son aile la plus critique de l'UE, dont Georges Kuzmanovic, un de ses proches, personnage extrêmement compétent dans la connaissance de l'Europe centrale et orientale. Mais il inquiète ceux pour qui Tsipras a avant tout transigé pour éviter le pire pour son pays. Tsipras a-t-il fait autre chose, certes en étant mal préparé, qu'éviter le chaos à la Grèce?

La présidentielle est à la fois le moteur et la camisole des «insoumis»: l'accoutumance à sa logique peut ruiner un dessein politique potentiellement prometteur.

Pour conquérir l'hégémonie, LFI ne peut se contenter d'un mouvement qui, tous les cinq ans, voit son nombre de militants passer de 5.000 à 10.000 dans la France entière (selon l'estimation de Manuel Cervera-Marzal, auteur du livre Le populisme de gauche – Sociologie de la France insoumise) pour atteindre les 100.000 pendant quelques mois lors des échéances présidentielles. Cette configuration est probablement la moins mauvaise quand on vise la présidence de la République en priorité. Cependant, entre-temps, LFI-UP est vouée à faire l'impasse sur les élections intermédiaires.

Hormis la campagne de Clémentine Autain en Île-de-France aux élections régionales, réel succès avec plus de 10% des voix, portée par elle seule ainsi que par les militants de la base de LFI et du PCF, les «insoumis» n'ont pas réellement réussi à s'implanter dans les conseils régionaux, et encore moins dans les conseils départementaux.

L'impasse sur l'implantation locale risque de se payer non seulement au moment des échéances nationales, mais aussi dans la reconnaissance locale des militants LFI comme des éléments capables d'impulser thématiques et actions locales. La présidentielle est à la fois le moteur et la camisole des «insoumis»: l'accoutumance à sa logique peut ruiner un dessein politique potentiellement prometteur.

Le terrain local et le temps long délaissés

Machine électorale à vocation quasi-exclusivement présidentielle, LFI est donc animée par moins de 10.000 militants, toujours selon Manuel Cervera-Marzal. Incontestablement assez pour engager une offensive électorale présidentielle sur un enjeu incarné par son leader, parce que chiffre potentiellement décuplé en temps présidentiel, mais trop peu néanmoins pour mailler le terrain et faire fructifier localement l'ascendant pris lors de la campagne présidentielle, qui débouche pourtant sur l'élection directrice de notre vie politique.

La logique du quinquennat l'emporte sur celle du quotidien mêlé au temps long.

La gauche radicale peine ainsi à s'insérer dans les institutions et, de facto, à les changer. Elle refuse aussi, certainement par quête de pureté, à être changée par elles. D'où le mot d'ordre de «résistance» alors que son candidat a réalisé près de 20% en 2017. Paradoxe d'autant plus éclatant que le noyau dirigeant de LFI est pour l'essentiel issu de l'aile gauche du PS, parti de gouvernement installé de la Ve République.

LFI peine donc à s'imposer dans le monde des édiles de gauche des petites, moyennes ou grandes villes, qui pratiquent une osmose plutôt pragmatique avec les décombres du PS. De fait, en faisant délibérément l'impasse sur l'investissement local, LFI-UP laisse vivoter une vie politique de gauche qui échappe totalement à son hégémonie nationale et se prive des moyens d'une recomposition dans la durée. La logique du quinquennat l'emporte sur celle du quotidien mêlé au temps long, bref de la guerre de positions.

Ce paradoxe est en effet dicté par la focalisation imposée par l'évolution du régime sur l'élection présidentielle. De fait, un partage semble s'imposer: au mouvement gazeux, l'assaut donné au ciel; aux vieux partis et aux notables la gestion du quotidien local. N'est-ce pas ce paradoxe, ce hiatus, qui est source de la faiblesse relative de LFI à gauche?

Un fusil à un coup en 2022?

De fait, la question de fond ressort avec un potentiel explosif. L'un des buts de LFI et de son candidat est le changement rapide de régime. Même en considérant l'élection présidentielle gagnée, il faudra de larges alliances pour changer de constitution et passer à un autre régime politique. Noble dessein, Mélenchon président aura à convaincre, rallier, faire des compromis. Le «peuple» est une chose, les notables et les corps intermédiaires en sont une autre. Ce que De Gaulle a expérimenté à l'aube du régime ne saurait être démenti à son crépuscule...

Le choix délibéré de Jean-Luc Mélenchon est de tenter de capter toutes les radicalités de la société française, lesquelles sont parfois changeantes et insaisissables.

La direction particulièrement resserrée de LFI ne disposant pas du don de bilocation, ni de celui d'ubiquité, il lui faudra des relais au capital politique suffisant pour convaincre localement du bien-fondé tant de la constituante que des résultats de ses travaux. Même éclairée, la direction du parti fonctionne comme une avant-garde moins habile à faire fructifier (tels les trotskistes lambertistes d'antan) ses victoires que les autres trotskistes (pablistes, proches de Frank ou de Mandel); à surfer sur le mouvement, après l'avoir suscité.

Le paradoxe du «populisme de gauche» français

Le paradoxe du «populisme de gauche» façon LFI, c'est donc qu'il délaisse le long terme et l'action quotidienne pour des coups d'éclat, et pour l'objectif quasi unique de l'élection présidentielle. Le rythme des institutions du régime, avec ses rendez-vous et exercices imposés, l'emporte sur la lente et patiente guerre de positions, casemate par casemate, visant à conquérir la société. En l'espèce, LFI se soumet à l'esprit de la Ve République version quinquennat davantage qu'au livre emblématique du «populisme de gauche», alors encore en gestation, Hégémonie et stratégie socialiste, œuvre révélatrice du travail d'Ernesto Laclau et Chantal Mouffe.

Si on lit cet ouvrage avec attention, on en déduit que le «populisme de gauche» aurait dû s'adresser en priorité à ceux qui n'étaient pas là lors du premier tour de 2017, c'est-à-dire ceux qui aurait pu voter Mélenchon mais qui ne l'ont pas fait. Beaucoup ont opté pour… Emmanuel Macron. Or, le choix délibéré de Jean-Luc Mélenchon est de tenter de capter toutes les radicalités de la société française, lesquelles sont parfois changeantes et insaisissables. Les «modérés», dont beaucoup ont donc, selon les enquêtes, hésité entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, ne sont pas la cible de LFI, qui les délaisse délibérément. Erreur stratégique fatale?

Le chant du cygne de la gauche?

Le paradoxe des «insoumis» est de vouloir rompre avec la Ve République et son régime tout en jouant tout sur la présidentielle, hautement dépendante de la seule personne de Jean-Luc Mélenchon. Sans investissement politique à tous les échelons de la vie politique, LFI est un colosse à vocation présidentielle aux pieds d'argile dans le reste de la vie politique.

Potentiel et fragilités assumées font de la candidature Mélenchon l'outsider par essence de la campagne présidentielle. En un sens, la candidature Mélenchon pâtit de la fragmentation d'une gauche qu'il tente de séduire mais également du procès incessant qui, depuis 2017, cible la gauche et son héritage.

L'ouvrage de Manuel Cervera-Marzal a pour mérite, par une analyse fine propre au sociologue qu'il est, de démontrer comment le fonctionnement de LFI est à la fois force et faiblesse, capacité d'ouverture et rétractation (relevant du raptus récurrent) sur son noyau dirigeant. Celui-ci étant parvenu à instaurer une organisation «désorganisée» servant le dessein d'une avant-garde soudée autour d'un chef, porte-parole, incarnation et sujet d'investissements épars de groupes parfois dissemblables, sinon disparates.

Le ras-le-bol manifeste de Jean-Luc Mélenchon et des siens à l'égard des «textes» (dont la production et la lecture, aussi chronophages que foisonnantes, contestent, amendent, conditionnent les ralliements à telle ou telle initiative) et des «soupes aux logos», leur donne l'intuition que la méthode Podemos, première version, est la plus dynamique et prometteuse. C'est sans compter avec le destin du parti espagnol, victime en partie du poids des anticapitalistes dans l'organisation, de l'habitus hérité de ses dirigeants issus des jeunesses d'IU-PCE et, foncièrement, d'une hantise devant la perspective du pouvoir.

Pablo Iglesias s'est retiré de la vie politique après être devenu numéro 2 du gouvernement socialiste et avoir tenté la conquête de la région de Madrid. Íñigo Errejón a trouvé pour vecteur à son «populisme de gauche» –le plus littéralement proche de Laclau et Mouffe– la montée de l'écologie politique en Europe, d'abord par une alliance à Madrid avec les écologistes d'Equo. Le «sorpasso» n'est plus à l'ordre du jour chez Podemos. La gauche n'a pas connu d'hégémonie.

La ligne du Podemos maintenu est celle de la participation gouvernementale, c'est-à-dire du retour d'IU (donc du PCE) dans le jeu politique gouvernemental, avec acceptation au cœur du régime et celle de Más Pais d'Errejón, de la construction d'une force alternative entre «populisme de gauche» et écologie politique à partir de la région de Madrid. Trop peu ambitieux désormais pour faire l'histoire, comme ils le rêvaient en 2014. Le temps des stratégies «populistes de gauche» serait-il passé?

Conquête et aporie

Il y a donc deux objectifs presque incompatibles dans la stratégie de LFI-UP: installer la gauche radicale comme axe de reconstruction d'une gauche en ruines, et refuser de devenir le mouvement organique de la gauche. Un refus qui correspond à la volonté de cibler prioritairement et presque exclusivement la présidence de la République, objectif qui suppose le retour massif aux urnes de centaines de milliers de Français campant dans l'abstentionnisme.

L'intransigeance à l'égard des autres forces de gauche, des voix dissonantes en son sein, et également des médias de gauche (lesquels furent un temps victimes des foudres de Jean-Luc Mélenchon) ne s'explique que par la ferme volonté de ne s'adresser qu'aux groupes sociaux «fâchés mais pas fachos» censés se mobiliser le moment venu pour le leader des «insoumis».

On comprend que LFI fuie les caciques du PS, mais à quoi bon, dès lors, se placer au niveau de Matthieu Delormeau ou Benjamin Castaldi?

Au risque d'ailleurs de commettre quelques erreurs d'interprétation quant à la représentativité de certains mouvements médiatisés mais numériquement peu importants, et sans impact réel sur le lent façonnement de la vision du monde des citoyens, LFI s'engouffre dans des combats non seulement incertains, mais surtout dans l'impossibilité de générer une adhésion populaire ferme et durable.

Autre risque, privilégier des plateaux, comme celui de Cyril Hanouna, qui entrainent vers le bas ceux des politiques qui y participent, avec leur lot de caméras semi-cachées en coulisse, dont Alexis Corbière et Raquel Garrido ont fait les frais récemment. Tout cela, évidemment, sans que les extraits vidéo de l'altercation dans les coulisses de l'émission d'Hanouna soient resitués dans leur contexte, peu favorable à la réalité de l'ambiance de l'immeuble C8/CNews (les studios sont à 20 mètres).

Chez les vieux routiers de la gauche radicale biberonnés aux thèses de la critique des médias, de Noam Chomsky, de Serge Halimi, d'Acrimed, la désillusion vaut déflagration… ou reniement. Aurait-on imaginé Salvador Allende sur le plateau des «Marseillais à Miami»?

Tandis que l'inventivité des artisans propagandistes ou des communicants de LFI semble intarissable, ces erreurs tactiques sinon stratégiques de fréquentation donnent prise aux accusations de «wokisme» ou d'«islamo-gauchisme», et placent des discours et des personnes au même rang que des chroniqueurs échappés de la télé-réalité.

On comprend que LFI fuie les caciques du PS, mais à quoi bon, dès lors, se placer au niveau de Matthieu Delormeau ou Benjamin Castaldi (et ce n'est pas faire offense à leur métier d'animateurs que de le dire)? Mystère…

Quitte ou double

Les «insoumis» jouent à quitte ou double pendant cette élection. Soit ils remportent la présidence et changent le régime et le système partisan, soit ils échouent et se retrouvent fort dépourvus après une longue marche qui n'aura manqué ni d'un certain panache ni de vaisseaux brûlés derrière eux, rancœurs induites.

Le seul bénéfice immédiatement prévisible de la stratégie Mélenchon, c'est qu'arrivant largement en tête des forces de gauche, LFI-UP leur impose un accord aux législatives favorable et se donne les moyens d'une direction politique provisoire des options principales des forces résiduelles allant du centre gauche à l'extrême gauche, bref de qui fut, il y a longtemps, un parti et une coalition crédibles de gouvernement.

Ce n'est faire insulte à personne que de questionner le prolongement politique de l'épopée mélenchonienne.

Le piège de la personnalisation à l'extrême d'une élection présidentielle, devenue élection directrice de notre vie politique, est désormais redoutable pour tout travail politique dans la durée. À près de 70 ans, Jean-Luc Mélenchon ne s'apprête pas seulement à livrer sa dernière campagne, mais aussi à laisser tout un camp politique –débordant les seuls «insoumis»– une fois de plus relativement orphelin, privé de chef, et enclin à plonger dans d'intenses querelles byzantines.

Le score de Jean-Luc Mélenchon sera ce qu'il sera, probablement décevant dans l'absolu et prometteur en relatif. Cependant donc, et c'est là le principal, il laissera une gauche radicale à la fois orpheline de leader, tourmentée par des choix stratégiques impossibles à trancher et un appareil davantage préparé pour l'assaut donné à l'Élysée qu'à la lancinante bataille de tranchées dans les différentes strates électorales d'une France décentralisée.

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En ce début 2022, le bulletin Mélenchon aimante donc un vote de gauche à la fois attaché à rappeler l'identité de la gauche historique et un électorat enclin à construire une force d'opposition sur le temps long. Ce n'est faire insulte à personne que de questionner le prolongement politique de l'épopée mélenchonienne. Acquis décisif pour la gauche radicale ou terre brûlée politique? La vie tranchera.

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