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Les paris sportifs font fureur chez les lycéens, et c'est loin d'être une question d'argent

Temps de lecture : 6 min

L'objectif principal n'est pas tant de gagner que de faire partie du groupe.

Nombreux sont les élèves qui passent le plus clair de leur temps d'écran à comparer des cotes. | besteonlinecasinos via Pixabay
Nombreux sont les élèves qui passent le plus clair de leur temps d'écran à comparer des cotes. | besteonlinecasinos via Pixabay

Il peut y avoir quelque chose de grisant dans le fait d'entrer au lycée. De grisant et de dangereux. En arrivant en classe de seconde, on découvre plusieurs degrés supplémentaires de liberté, et notamment la possibilité d'entrer et sortir de l'établissement dès qu'on n'a pas cours –en tout cas dans la plupart des établissements, et à condition d'avoir l'autorisation parentale. Idéal pour avoir l'impression de ne plus être un enfant, mais beaucoup moins lorsqu'il s'agit de se concentrer sur sa scolarité.

Mais pour la génération Z, quitter le collège est également synonyme d'un accès plus souple à son téléphone portable. Si jusqu'à la classe de troisième, son utilisation est interdite «dans l'établissement pendant les cours et en dehors des cours (notamment pendant les récréations)», il n'y a pas de règle générale en ce qui concerne les lycées, qui fixent leurs propres modalités via leur règlement intérieur. La plupart du temps, le téléphone reste fort heureusement interdit en classe, mais est autorisé dans la cour, ainsi que dans les couloirs. Ce qui donne lieu à des scènes qu'on n'avait pas coutume de voir il y a encore dix ans.

Ça snappe, ça whatsappe, ça instagramme à tout va. Ça joue à des jeux en ligne, ça lit des scans de mangas japonais, ça regarde des morceaux de séries sur Netflix, ça ricane devant des vidéos YouTube. Il y a aussi probablement, ne soyons pas dupes, des contenus réservés aux adultes que certains doivent regarder sous le manteau –dire que je n'en ai jamais été témoin ne signifie pas que cela n'existe pas. Mais une autre tendance s'est dessinée depuis quelques années, sans qu'on la voie réellement venir: nombreux sont les élèves qui passent le plus clair de leur temps d'écran à comparer des cotes.

Le mardi, c'est pari

Les matins de Ligue des champions, c'est particulièrement l'effervescence. Dans les enceintes des lycées, on croise çà et là des groupes d'élèves surexcités par la profusion de matchs de foot qui s'annoncent. Mais ce qui les enthousiasme à ce point n'a pas toujours à voir avec leur amour du ballon rond: ce qui fait monter ces jeunes gens dans les aigus, c'est une cote intéressante, une combinaison de paris alléchante, la perspective de multiplier leur mise potentielle par un nombre élevé.

Seulement voilà: à moins d'avoir beaucoup redoublé ou d'avoir raté leur bac au moins une fois, les élèves en question ont moins de 18 ans. Un âge qui leur interdit officiellement de s'adonner à ce genre de pari: «Les mineurs, même émancipés, ne peuvent prendre part à des jeux d'argent et de hasard dont l'offre publique est autorisée par la loi», peut-on lire dans l'ordonnance du 2 octobre 2019 réformant la régulation de ce type de jeu.

«Sur les quatre tabacs qu'il y a autour de chez moi, il y en a trois qui refusent de faire jouer les mineurs, et un qui accepte.»
Ismaël, 16 ans

Je me suis souvenu que lorsque j'avais moi-même ouvert un compte sur certains de ces sites, que ce soit pour jouer les parieurs du dimanche ou pour tenter de devenir un champion de poker, il m'avait toujours été demandé de montrer patte blanche. RIB ou carte bancaire, passeport ou carte nationale d'identité: il fallait non seulement allonger la monnaie, mais également prouver son identité. Mais comment faisaient donc ces élèves pour parier sur des matchs? Quelle était la faille?

«Y a pas de faille, m'explique Nabil*, élève de première générale, avec la voix grave et posée qui le caractérise. Mon grand frère de 21 ans m'a passé sa CNI pour que je puisse m'inscrire, et quand je lui demande de créditer mon compte, je lui donne des espèces en échange. C'est juste 5 euros par-ci par-là, je ne vois pas où est le problème.» Les sites de paris en ligne se sont déjà justifiés à propos de ce genre de pratique, affirmant qu'ils ne pouvaient «pas contrôler ça». L'utilisation de la reconnaissance faciale ou des empreintes digitales pourrait constituer une piste, bien que cela soulève d'importantes questions sur la conservation des données personnelles.

Plusieurs lycéens interrogés m'ont raconté avoir employé des méthodes de cet acabit. C'est par exemple le cas de Maxence*, élève de première technologique, pour qui cela relève même du rituel: «Chaque début de mois depuis que j'ai 14 ans, ma mère crédite 10 euros sur le compte qu'on a créé avec sa carte d'identité. Elle dit qu'elle préfère contrôler et limiter mes paris plutôt que de prendre le risque que je fasse n'importe quoi. Je pense qu'elle n'a pas tort.»

Parier est plus important que gagner

D'autres n'utilisent les applis que pour pouvoir étudier les matchs et les cotes avec leurs potes. Ensuite, lorsqu'ils veulent parier, ils se rendent tout simplement au bureau de tabac. Malgré l'interdiction, certains tenanciers n'hésitent pas à contrevenir aux règles établies. «Sur les quatre tabacs qu'il y a autour de chez moi, il y en a trois qui refusent de faire jouer les mineurs, et un qui accepte, détaille Ismaël*, 16 ans. Je le sais, je les ai tous testés.» D'autres n'hésitent pas à confier leurs paris à un proche majeur et conciliant, qui va jouer de leur part avant de leur rapporter leur précieux ticket.

Pour ce qui est de récolter les mises en cas de pari gagnant, on peut imaginer que les circuits sont les mêmes, sauf que ça n'est pas vraiment une préoccupation pour la plupart des jeunes gens interrogés. «Pour moi, l'essentiel, c'est vraiment de jouer, confie Nabil. J'aime bien prendre des risques, tenter des grosses cotes ou des combinaisons un peu tarées. Ça ne marche pas souvent, mais quand ça réussit, t'es un peu le roi du monde auprès de tes potes.»

«Cet argent me sert surtout à faire partie des mecs qui parient.»
Maxence, élève de première

L'objectif des paris ne serait donc pas de gagner de l'argent à pouvoir dépenser ensuite, mais bien d'acquérir une sorte de reconnaissance sociale au sein de son groupe. Nabil confirme: «Je n'ai jamais gagné de très grosses sommes, sinon j'aurais sans doute fait un truc stylé avec l'argent gagné. Mais avec des gains moyens, du genre quelques dizaines d'euros, je préfère réinvestir dans le jeu. Quand tu fais ça, tu te sens validé par les gars de ton groupe. Et en plus tu as le frisson du jeu.»

Maxence va dans le sens de Nabil. «Les 10 euros que ma mère me donne, je ne les vois pas comme un investissement dans le but de devenir riche. Cet argent me sert surtout à faire partie des mecs qui parient.» Par opposition avec ceux qui ne parient pas, parce qu'ils n'ont pas le budget ou parce qu'ils n'osent pas transgresser la loi.

«Les moments passés avec les potes à parler des matchs et à prévoir nos paris, ça fait partie de mes meilleurs souvenirs depuis quelques années. C'est mieux que les matchs de foot eux-mêmes», ajoute le lycéen. Des matchs qu'il n'a de toute façon pas la possibilité de regarder, sauf sur des sites de streaming illégal, de qualité très variable. «Presque tout le foot est payant. À part la Ligue Europa sur W9, il n'y a presque plus de matchs gratuits à la télé.»

Non-mixité

Et les filles dans tout ça? «Ça ne les intéresse pas, explique Ismaël. Une fois on a fait parier la cousine d'un de mes potes parce qu'elle insistait, elle a mis des sous au hasard, et elle a gagné plus que nous. Ça m'a tellement saoulé. On essaie de faire ça sérieusement; elle, elle débarque, elle fait n'importe quoi et elle gagne. C'est la seule fois où j'ai parié en même temps qu'une fille.»

Il est vrai que l'univers du pari sportif est encore très androcentré: d'après des chiffres datant de 2016, 91,6% des parieurs sont des hommes. Souvent les groupes de jeunes parieurs sont exclusivement masculins; mais contrairement à l'exemple très réducteur donné par Ismaël, les adolescentes semblent de plus en plus acceptées dans ce genre de bande. «Ça ne plaît clairement pas à certains garçons quand on réussit mieux qu'eux, raconte Louise*, 17 ans, mais la plupart sont très cool avec ça.»

D'autres filles préfèrent former leur propre bande de parieuses, pour éviter les commentaires sexistes. C'est le cas de Rosine* et ses amies, toutes en classe de première générale, et dont la plupart pratiquent le football en club: «Le foot et les paris, ça nous rapproche beaucoup. Et on n'a clairement pas besoin des garçons pour s'en sortir. Je pense même qu'on est plus malignes dans notre façon de parier, mais ça, c'est vraiment mon avis personnel.» Là encore, et malgré les interdictions, le pari sportif apparaît comme une façon de fédérer plus que comme un investissement sur l'avenir.

*Les prénoms ont été changés.

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