Monde / Culture

«The Club», la série Netflix qui évoque enfin le sort des Juifs de Turquie

Temps de lecture : 6 min

La série, dont la seconde saison vient de sortir, revient sur un pan oublié de l'histoire de la Turquie, à travers la persécution de la communauté juive.

La deuxième saison de The Club est sortie sur Netflix le 6 janvier 2022. | Capture d'écran via YouTube
La deuxième saison de The Club est sortie sur Netflix le 6 janvier 2022. | Capture d'écran via YouTube

Décidément, les séries turques aiment à s'affranchir des tabous. En 2020, Bir Başkadır (Ethos) s'attaquait aux multiples lignes de fracture sociales, ethniques et religieuses qui traversent la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan.

Sur Netflix toujours, The Club (Külüp), réalisé par Seren Yüce et Zeynep Günay Tan, et dont la seconde saison est en ligne depuis le 6 janvier 2022, sort quant à elle les cadavres du placard de l'histoire turque, en plongeant dans le passé récent des Juifs d'Istanbul, à travers le racisme et les persécutions subis par la communauté durant les années 1940-1960.

Une persécution d'État

The Club rompt d'abord avec une connivence du silence. En Turquie, l'antisémitisme de la droite et l'antisionisme de la gauche s'étaient comme donné le mot pour laisser de côté le sort des Juifs de Turquie.

Dès la première séquence, le ton est donné. Dans une prison turque, parmi les rangées de lits superposés et à l'écart des autres détenues, l'une d'entre elles, juive, récite la prière du shabbat en ladino (judéo-espagnol), avant d'entamer le repas rituel. Libérée par la suite, Matilda retrouve sa fille, Rachel, qui a grandi dans un orphelinat. Couturière, en charge des tenues de scène, Matilda devient la confidente et le soutien, du fantasque et magnifique Selim Songür, extravagante vedette gay de music-hall qui fait la réputation de «The Club». Elle va batailler, en particulier contre le manager des lieux qui nourrit une haine inextinguible à son égard, sans rien céder de sa fierté et de son honneur, c'est-à-dire de son identité.

Tout est là du quotidien, des joies et des drames, des révoltes, du courage et des petites lâchetés, aussi, vécus par la communauté juive de Turquie dans une période de turbulence politique qui conduisit de nombreux séfarades à quitter leur pays pour Israël.

«J'ai eu les larmes aux yeux en regardant cette série, s'exclame la réalisatrice Ilana Navaro, qui vit désormais à Paris. C'est la première fois, de toute ma vie, que je me suis sentie représentée à l'écran, que j'ai pu me projeter, que toute mon histoire, celle de ma communauté, notre langue, avaient le rôle principal dans un film. Bref la première fois que j'ai pu à ce point là m'identifier.»

Vice-président de l'association judéo-espagnole Aki Estamos, François Azar reconnaît quant à lui avoir d'abord craint que «cette série soit très kitsch, mais il y a eu un vrai travail de recherche. Y entendre parler ladino est inespéré, et puis la série aborde courageusement le sujet de l'impôt sur la fortune [le Varlık Vergisi, en vigueur de 1942 à 1944] dont les Arméniens, les Juifs et les Grecs ont été l'objet.» Un impôt inique, destiné à redresser l'économie d'après-guerre en visant ces minorités qui, si elles n'étaient pas en capacité de le payer, étaient expédiées à l'est de la Turquie pour y casser des pierres. Le père de Matilda n'en est jamais revenu.

«Cet impôt est l'une des retombées de la guerre, explique la traductrice littéraire Rosie Pinhas-Delpuech, dont le père fut également envoyé dans un camp de travail. Outre l'antisémitisme à l'égard des Juifs, les minoritaires étaient perçus comme des espions de l'“ennemi”, quel que soit celui-ci; il fallait donc les éloigner des centres stratégiques.» Résultat: autour de 30.000 Juifs auraient quitté la Turquie après la Seconde Guerre mondiale.

Ce n'est cependant pas la première fois que le sujet de l'impôt sur la fortune est abordé par le cinéma. En 1999, le film Salkım Hanımın Taneleri (Les Diamants de Mme Salkım) s'était saisi du sujet. Au début des années 2000, l'homme d'affaires turc juif İshak Alaton –dont le père avait lui aussi été envoyé «casser des pierres»– avait même publié une tribune à ce sujet.

De la gifle au départ

Mais The Club va bien au-delà de la dénonciation d'une injustice. Parsemée de détails et d'anecdotes qui ne résonneraient pas nécessairement chez le spectateur lambda, la série fait vraiment écho dans la communauté.

«Prenez l'histoire de la gifle que Rachel [la fille de Matilda] reçoit de son amant musulman et turc quand il découvre qu'elle ne s'appelle pas Aysel mais Rachel, donc qu'elle est juive. Eh bien cette gifle on l'a tous reçue, nous les Juifs de Turquie, des milliers de fois, de façon symbolique, et c'est hyper novateur de le montrer», explique Ilana Navaro.

«Pour une fois, on ne nous montre pas un “korkak yahudi”, un juif apeuré, obséquieux, qui accepte tout ce qu'on lui demande.»
Esther Benbassa, sénatrice, spécialiste de l'histoire du peuple juif

Autre vérité révélée par The Club: le fait que la plupart des Juifs de Turquie partis pour Israël ne l'ont pas fait pour des raisons idéologiques, c'est-à-dire par sionisme, mais pour y trouver un meilleur avenir. «Le départ pour Israël n'avait rien de joyeux, c'était des départs forcés, essentiellement liés à des raisons économiques, et les Juifs qui arrivaient des pays musulmans n'ont pas toujours été très bien accueillis en Israël», affirme la sénatrice française Esther Benbassa, qui n'était pas née lors des grands départs amorcés en 1949, et quitte Istanbul pour rejoindre Israël des années plus tard, pour des raisons personnelles, avant de partir en France et d'y poursuivre ses études. De 81.000 en 1927, les juifs ne sont désormais en Turquie plus que 13.000.

Sortir du silence

Mais là où The Club se distingue, c'est que les Juifs y sont représentés comme des types normaux, aux fins de mois difficiles, et non comme des banquiers ou des héritiers. C'est l'une des rares fois qu'un film «montre des Juifs qui ne sont pas riches, une femme juive qui doit gagner sa vie», assure la journaliste Gila Benmayor. En 2009, celle-ci avait rédigé une lettre ouverte à Recep Tayyip Erdoğan, alors Premier ministre, «pour lui rappeler que les Juifs n'étaient pas tous des nantis, au contraire du discours qu'il avait tenu dans une université».

Dans The Club, le Juif n'est pas non plus un espion, un traître, ou un type apeuré, isolé et déconnecté de sa communauté. «Pour une fois, on ne nous montre pas un “korkak yahudi”, un juif apeuré, obséquieux, qui accepte tout ce qu'on lui demande. Les personnages dans la série ne cachent pas leur judéité, alors que nos parents, pour ne pas avoir de soucis, nous enseignaient qu'il fallait rester discrets», se souvient Esther Benbassa.

C'était la fameuse politique de la «kayadez» (le silence), du juif taiseux, qui a intégré l'idée qu'il ne lui fallait surtout pas dépasser un certain niveau social, ni de se mêler de politique alors que le nationalisme turc allait grandissant. L'Orphelin du Bosphore, de Nissim M. Benezra (Lior éditions, 2019), formidable récit de la vie des Juifs d'Istanbul à la fin de l'Empire ottoman et au début de la République, situe l'origine de la «kayadez» en 1927, après l'assassinat d'Elza Niego, une jeune fille de la communauté juive tuée par un Turc déséquilibré amoureux d'elle. Ce meurtre avait donné lieu à d'importantes manifestations des Juifs d'Istanbul, très sévèrement réprimées. D'où la chape de plomb qui s'en est suivie.

«En Turquie, le terme “yahudi” (juif) est une insulte [on utilise plutôt le mot “musevi” qui signifie “descendant de Moïse”, une manière “d'adoucir” ce qui est considéré comme une insulte]; or Matilda dit haut et fort “je suis yahudi”, affirmant ainsi son identité, et c'est énorme», considère Ilana Navaro.

Plutôt bien reçu, The Club a cependant donné lieu à certaines critiques. «C'est une série magnifiquement écrite et produite qu'il ne convient cependant en aucune manière de prendre comme une leçon d'histoire», prévient l'universitaire Louis Fishman. D'autres ont pu regretter que les rôles juifs principaux ne soient pas joués par des acteurs juifs.

Un argument qu'Ilana Navarro balaie d'un revers de main: «Vouloir que des acteurs juifs jouent le rôle des Juifs, c'est très américain comme vision! Moi je me fiche que les acteurs ne soient pas juifs et même au contraire: je pense que c'est génial, surtout pour le contexte turc, ça veut dire que cette histoire devient l'histoire de tous, des Turcs dans leur ensemble, et je me sens épaulée.»

«L'instauration de l'impôt sur la fortune n'est pas enseignée dans les écoles ni évoquée dans les médias. En en parlant haut et fort, The Club va permettre au peuple turc de réaliser les fondements sur lesquels l'Istanbul d'aujourd'hui s'est construite», veut croire Nesi Altaras qui dirige les éditions Avlaremoz.

Plus dubitative, l'écrivaine et avocate Rita Ender, qui vit aussi à Istanbul et a publié Objets portraits: Conversations avec de jeunes juifs de Turquie (éditions Lior, 2019), avertit: «Quand un sujet est dans l'agenda de sa petite intelligentsia, on s'imagine que toute la Turquie en parle. Méfions-nous! Même si je reconnais qu'en traitant des minorités, The Club marque un tournant important. L'antisémitisme restera à l'agenda de certains et malheureusement cela ne contribuera pas à l'élimination des injustices.»

De fait, il reste du travail à mener: jusqu'au plus haut niveau de l'État, on fait remonter la présence juive sur les terres ottomanes à 1492, lorsque les Juifs, chassés d'Espagne, y ont trouvé refuge. Or l'arrivée de ces derniers en Anatolie fut concomitante aux Romains: entre le VIe et le IIe siècle avant Jésus-Christ. De quoi nourrir The Club de quelques épisodes historiques supplémentaires.

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