Life

Il était une fois une lesbienne qui ne voulait pas partager sa fête des mères

Erika Milvy, mis à jour le 30.05.2010 à 20 h 17

Bonne fête Mamans...

Il y a quelques années, ma fille et moi écumions les rayons d'une carterie, en quête d'une carte pour la fête des mères. «Maman c'est toi la meilleure!» affirmait l'une. «Maman numéro 1» renchérissait l'autre. «Reine mère!» assénait une troisième. Je pouvais choisir moi-même, puisque ma fille ne savait pas encore lire, et je n'en ai pris aucune des trois. On rentre et on en fait une nous-mêmes, d'accord?

Les poètes encartonnés ont mis le doigt sur le problème que me pose la fête des mères: pour moi, hors de question de parler de la meilleure, de la seule, de la plus belle des mamans ou autre reine des abeilles. Mon enfant a deux mamans. Et à ceux qui pensent que la fête des mères doit être pour nous l'occasion de multiplier par deux le plaisir et les festivités, je dirai que ce dimanche de mai est en réalité devenu l'épine de mon bouquet de roses. En effet, je n'ai pas particulièrement envie de partager cette journée.

Ma compagne et moi étions ensemble depuis plus de dix ans à la naissance de notre fille. C'est elle qui a lu le test de grossesse, c'est moi qui ai porté le bébé. Elle a coupé le cordon. J'ai allaité.

Le plus gros avantage, c'est que je suis devenue la star incontestée du minuscule univers de ma petite. Jusqu'à la pré-adolescence (qui commence à 8 ans de nos jours, si j'ai bien compris), je suis la bonne fée de son univers de lilliputiens; je l'éblouis encore avec ma bonté magique et ma beauté à couper le souffle. Tous les bambins savent que partager, c'est bien. Mais, comme le répètent sans arrêt ces mêmes bambins : «Je veux pas».

L'esprit ambiant «mère décomplexée» de notre époque a rendu acceptable, voire cathartique (parfois même rentable) de se plaindre de la maternité. Au fil d'amères mémoires de mères et autres blogs névrosés, les mamans ronchonnent, reconnaissent et parfois vont jusqu'à célébrer la maternité imparfaite. Mais l'homoparentalité n'est pas encore prête pour ce genre de gros plan avec défauts apparents. Nous, nous devons être de vraies majorettes et de parfaits modèles. Notre premier élan envers la parentalité se doit d'être toute félicité et gratitude. Foin de sentiment d'inutilité ou de mesquinerie.

Mais bon, il ne me viendrait pas à l'idée de demander à ma fille de partager sa fête d'anniversaire avec sa copine Zoé, qui est née le même jour (même si la maman de Zoé me l'a suggéré). Chacune a droit à son petit moment de gloire rien qu'à elle. Et moi aussi.

Ces deux dernières années, il se trouve que je n'étais pas à la maison pour la fête des mères, mais en voyage avec ma fille. Une année nous étions à un mariage, la suivante il fallait aller voir grand-mère et utiliser des air-miles avant qu'ils ne soient périmés. Ma compagne me soupçonne un peu d'avoir prévu ces déplacements pour garder notre fille pour moi seule le jour de la fête des mères. En fait, c'était une coïncidence (pour de vrai. Je le jure!)-mais je n'irai pas jusqu'à dire que ça m'ait beaucoup embêtée.

L'année dernière, j'ai invité ma mère et ma fille à Tavern on the Green (destination obligée pour la fête des mères, à Central Park). Même en réussissant à être la seule mère de ma fille à des kilomètres à la ronde, je n'ai quand même pas vraiment été la reine du jour. En fille attentionnée, j'ai évidemment invité ma propre mère à déjeuner. Mais moi, je n'ai pas reçu d'attention particulière — à 5 ans, on a encore du chemin à faire pour apprendre l'importance du léchage de bottes et l'art de la déculpabilisation.

Pire encore, ma fille de 5 ans en a profité pour avoir très, très envie de voir son autre maman, ce qui signifie que nous avons passé la plus grande partie de la journée à appeler à la maison et à fabriquer des cartes postales avec des tas de cœurs. À en croire ma compagne, ma fourbe tentative de me la jouer solo le jour de la fête des mères m'est revenue en pleine poire. Ce qui l'amuse au plus haut point.

Quand je suis mieux disposée, l'idée qu'elle ait finalement bien ri de mon faux pas de fête des mères de l'année dernière me soulage, évidemment. C'est une corde très sensible pour les mamans non-biologiques. La plupart des gens se gardent bien de mettre en doute leur légitimité maternelle, mais il arrive parfois que quelqu'un demande: «Qui l'a portée?» sur un ton qui signifie: «C'est laquelle, la vraie maman?»

Je ne crois pas qu'il existe aucune sorte de favoritisme génétique qui crée des liens d'affection disproportionnés, une dépendance émotionnelle ou ne soit une excuse pour faire de l'escalade sur mon dos et m'étrangler à m'étouffer. Mais on ne peut nier que ma fille ait tendance à considérer mon corps comme son trampoline personnel. Peut-être parce qu'il a été, un temps, son bar à lait à elle. Peut-être existe-t-il une subtile différence, qui commence avec l'allaitement et se termine par l'incarnation par défaut du refuge maternel.

Fête des mères mise à part, je n'aime pas non plus partager le vocable Maman. Je suis toujours un peu choquée d'entendre ma compagne dire au téléphone: «C'est la maman de Nora...». Et je suis consciente-quand ma fille et moi sommes de sortie-que quand je dis: «Nous devrions appeler Mama» ou «Mama nous attend», pour les oreilles qui traînent, ce n'est pas moi, la mère de cette enfant.

Notre fille nous appelle toutes les deux Maman et Mama sans distinction, au point que ma compagne et moi ignorons parfois toutes les deux ses braillements, et répondons indifféremment à Mama ou Maman. Pour contourner le problème, il arrive que Nora nous appelle tout simplement par notre prénom. Ce que je n'aime pas du tout: «Ne m'appelle pas Erika! J'aime être appelée Maman. Tu es la seule personne sur terre qui peux m'appeler Maman». Mais je ne suis pas la seule personne sur cette planète qu'elle a le droit d'appeler Maman.

Je n'ai pas la moindre idée de ce à quoi va ressembler la fête des mères cette année. Ma fille a maintenant 6 ans, et elle a peut-être sa propre idée sur la question. J'espère juste que ça n'impliquera pas des marches à monter et du café brûlant. Même si elle m'offre le petit-déjeuner au lit ou une carte, je devrai de toute façon l'aider à acheter, élaborer ou fabriquer un gentil cadeau pour ma compagne. Et après je devrai nettoyer. Ca gâche un peu tout le plaisir de la fête, non? Un peu comme le massage que vous devez faire juste après en avoir eu un. Pas si relaxant que ça.

Mais en fait, peut-être est-ce ma fille que ce dimanche de mai devrait faire rouspéter (pour peu qu'elle ait hérité du gène de la grogne). Après tout, c'est bien elle qui est condamnée aux épanchements obligatoires, puissance deux.

Erika Milvy

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: couple lesbien dans la ville espagnole d'Algeciras. REUTERS/Anton Meres

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