Culture

«Ouistreham» arrive à bon port

Temps de lecture : 4 min

En confrontant Juliette Binoche et des actrices non professionnelles, le film d'Emmanuel Carrère d'après un livre de Florence Aubenas témoigne d'une réalité tout en interrogeant les moyens de la raconter.

L'équipe de nettoyage, juste avant l'action. | Memento Distribution
L'équipe de nettoyage, juste avant l'action. | Memento Distribution

À première vue, Ouistreham s'annonce comme une sorte de monument de prestige, lesté de présences vedettes –son réalisateur l'écrivain très célébré Emmanuel Carrère, la star du cinéma Juliette Binoche, la grande figure du journalisme de reportage qu'est Florence Aubenas.

En outre, il transporte un volumineux «concept», comme disent les publicitaires toujours habiles à maltraiter le sens des mots. Le film n'est en effet pas seulement la mise en images de l'enquête menée par la journaliste parmi les travailleurs et les travailleuses du nettoyage qui triment sur les ferrys de la SeaLink dans le port qui donne son titre au film. Il s'augmente d'une autre dimension, plus dramatisante, plus fictionnante, et possiblement plus problématique.

Ledit concept consiste à ajouter au livre Le Quai de Ouistreham les interrogations de l'écrivaine, rebaptisée Marianne Winckler, sur la nature de sa position parmi les femmes astreintes à ce labeur épuisant et sous-payé. Et d'ainsi proposer une méditation sur l'imposture, les apparences, les éventuelles vertus du mensonge, enjeux chers à un réalisateur qui est d'abord l'auteur de plusieurs ouvrages travaillés par ces thèmes depuis La Moustache, notamment L'Adversaire.

Tout ce qui précède est là et bien là dans le film. Et pourtant ne dit que fort peu de ce qui s'y active, de ce qu'on éprouve minute après minute au cours de la projection.

Vibration documentaire

Ce déplacement salvateur a lieu grâce à l'intensité des situations vécues, grâce aussi, et de manière décisive, à la présence à l'écran de ces femmes parmi lesquelles s'est glissée Marianne Winckler/Juliette Binoche: Hélène Lambert, Léa Carne, Évelyne Porée, Patricia Prieur...

Elles interprètent des personnes dont le quotidien ressemble au leur, plus ou moins littéralement. Et dès lors s'active une vibration documentaire, enregistrement à la fois des réalités factuelles –les horaires de travail, les lieux, les règles imposées (230 cabines à bord, 4 minutes chacune), les vêtements et les ustensiles de ce labeur de merde (ô combien littéralement) à effectuer en restant impérativement invisibles –et de multiples éléments qui semblent des détails: des inflexions de voix, des tressaillements du visage, l'emploi de certains mots, des regards.

Christelle (Hélène Lambert), Marilou (Léa Carne), celles par qui la vie arrive dans le film. | Memento Distribution

Il ne suffit pas, il ne suffit jamais que des rôles soient interprétés par des gens dont l'existence ressemble à celle des personnages pour rendre ceux-ci plus présents, plus vivants, plus justes. Mais il est possible que cela se produise, et c'est ici le cas.

Tout le film ne se passe pas dans les coursives et dans les sanitaires des ferrys, le boulot n'est pas la totalité de la vie de celles dont l'histoire est évoquée; mais il organise non seulement leur temps et leur fatigue, mais aussi leurs rêves et leurs désirs.

Sans réponse univoque

Les développements narratifs aux côtés de Marianne et de celles parmi qui elle travaille épouseront plusieurs détours et rebondissements. Surgiront d'autres personnages, des situations qui inscrivent le récit central dans un environnement –affectif, professionnel, social– plus vaste.

Le film saura ne jamais chercher à (se) rassurer par une réponse univoque ni quant à la manière dont vivent les femmes qui nettoient, ni quant au statut de celle qui a dissimulé son identité pour écrire son livre. Sa situation questionne aussi bien le statut du film lui-même, fiction relevant de l'industrie du cinéma s'introduisant dans le monde du travail. Instabilité bienvenue quand toute certitude, toute résolution des lignes de divergences, éventuellement de conflit, ne pourrait être que méprisante ou démagogique.

D'avoir su, plan après plan, trouver sa place tout en ne s'y laissant jamais enfermer, est une véritable réussite de la part du cinéaste. On se souvient alors que, bien mieux que son adaptation à l'écran de son propre roman, La Moustache, il s'était montré un étonnant auteur de documentaire avec sa première réalisation, Retour à Kotelnitch, film enquête d'une grande richesse.

Le paradoxe de la comédienne

Emmanuel Carrère bénéficie ici également de la finesse de l'interprétation de Juliette Binoche, dont il est clair qu'elle partage les interrogations sur sa place et son statut que le scénario prête au personnage.

Marianne Winckler et Juliette Binoche face aux contradictions de leur position. | Memento

Elle aussi, dans le rôle d'une écrivaine célèbre qui s'immisce dans le monde ouvrier le temps d'une enquête sur leurs conditions de vie, joue une situation qui ressemble à ce qu'elle est vraiment –une actrice, quelqu'un qui joue des rôles, et qui le cas échéant s'imprègne un peu des manières de vivre de gens très différents d'elle.

Ouistreham est aussi, et grâce à Juliette Binoche autant qu'au scénario de Carrère et Hélène Devynck, une interrogation inquiète sur le métier d'acteur, un paradoxe de la comédienne qui laisse bien heureusement ouverte la possibilité à chacune et chacun d'en juger, mais a le mérite d'inciter à y réfléchir.

Au cours de séquences qui, sans jamais charger le paquebot de la fiction de péripéties spectaculaires, couvrent un vaste éventail de situations et de comportements, le film réussit à parcourir un chemin qui lui a permis d'être, en 2021 à la Quinzaine des réalisateurs, une des belles découvertes du Festival de Cannes.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

Ouistreham

d'Emmanuel Carrère

avec Juliette Binoche, Hélène Lambert, Léa Carne, Évelyne Porée, Patricia Prieur, Didier Pupin

Séances

Durée: 1h46

Sortie: 12 janvier 2022

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