Politique

Moi qui ai toujours été la bonne élève du vote, j'ai envie de m'abstenir

Temps de lecture : 3 min

C'est précisément au moment où je devrais être le plus mobilisée que je ressens une perte totale d'intérêt pour la politique.

Difficile de considérer que le politique ne compte pour rien quand on a attendu qu'un homme parle pour savoir ce que seraient nos vies deux jours plus tard. Et pourtant... | armin djuhic via Unsplash
Difficile de considérer que le politique ne compte pour rien quand on a attendu qu'un homme parle pour savoir ce que seraient nos vies deux jours plus tard. Et pourtant... | armin djuhic via Unsplash

Je n'avais pas très envie de me remettre à travailler. Ou plus exactement, pas très envie de me remettre à commenter l'actualité. La présidentielle, les polémiques. La crise écologique. Le drapeau européen. La crise écologique. Le fascisme.

Et puis, je me suis rappelée Beauvoir.

Avant d'être obsédée par Balzac, j'ai été longtemps dévorée de passion pour Beauvoir et Sartre. J'étais convaincue qu'ils étaient mes amis, et le fait qu'ils soient morts me semblait assez anecdotique face à la puissance de notre relation.

Plus jeune, j'ai donc beaucoup lu La force de l'âge.

Beauvoir y raconte leurs vies avant la Seconde Guerre mondiale, alors que, jeunes profs, ils se rêvent en écrivains. Elle explique comment tous les deux se sentaient totalement désintéressé·es, désinvesti·es de la politique. Ni l'une ni l'autre ne votait. Hors de question de se mêler de ces affaires-là. (C'est piquant, parce que, par la suite, Beauvoir et Sartre vont devenir les modèles des intellectuel·les engagé·es.)

Et puis, arrive la guerre. Et là, brusquement, c'est comme si la politique et l'histoire les rattrapaient. À ce sujet, Beauvoir écrit: «En 1939, mon existence a basculé d'une manière radicale: l'Histoire m'a saisie pour ne plus me lâcher. [...] Soudain, l'Histoire fondit sur moi, j'éclatai: je me retrouvai éparpillée aux quatre coins de la terre, liée par toutes mes fibres à chacun et à tous. [...] Je cessai de concevoir ma vie comme une entreprise autonome et fermée sur soi; il me fallut découvrir à neuf mes rapports avec un univers dont je ne reconnaissais pas le visage. C'est cette transformation que je vais raconter.»

Nous savons que nous vivons une série d'évènements historiques

J'avais relu ce passage après les attentats de 2015. En 2015, j'avais eu précisément la sensation d'être à mon tour rattrapée par l'histoire, avec une intensité qui m'avait été jusque-là inconnue. Pourtant, contrairement à la Beauvoir première époque, la politique m'avait toujours intéressée. Mais il restait cette sensation que, depuis des dizaines d'années, la vie politique s'était déroulée de façon parallèle à nos vies quotidiennes.

D'ailleurs, on disait que le politique n'avait plus aucun pouvoir, et que seule comptait l'économie. L'effet du monde sur nos existences se résumait effectivement aux courbes du chômage qui avaient accompagné mon enfance et mon adolescence. Je m'intéressais donc à la politique française sans lui prêter un énorme pouvoir. On participait aux manifs, aux grèves, pour essayer de limiter ce qu'on appelait «la casse sociale». Mais avec l'impression teintée de résignation que les choses se passaient ailleurs. Sur l'écran de la télévision: la chute du mur de Berlin, la guerre en Irak, le Rwanda, le 11-Septembre.

Et puis donc, 2015. Le grand rattrapage par l'histoire. En 2015, on se demandait combien de temps «cela» allait durer. Cette peur, cette angoisse, ce danger.

On attendait du politique qu'il protège.

Et puis, finalement, on a enchaîné assez vite avec le Covid, dès 2020. Et là, encore, c'est l'histoire qui nous rattrape par le col. Nous savons que nous vivons une série d'évènements historiques. On se doute bien que, plus tard, on racontera à ses petits-enfants nos histoires de confinement. On devra leur expliquer qu'il y a eu plusieurs confinements différents, et ils seront aussi surpris que nous quand nos grands-parents nous racontaient que les tickets de rationnement avaient duré jusqu'en 1949.

Nous sommes pris dans l'histoire.

Avec une acuité sans doute encore plus forte que nous vivons désormais avec la sensation qu'un compte à rebours a été déclenché, avant que la situation écologique devienne désastreuse pour l'humanité.

Nous savons quel peut être l'impact de la politique sur nos vies

Tout cela devrait nous donner une sensation de responsabilité immense.

Et pourtant... J'ai un mal fou à m'intéresser aux élections à venir. Parce qu'elles ne sont pas à la hauteur des enjeux? Sans doute.

Mais même sachant cela, je m'y intéresse moins que les précédents scrutins. Je n'ai pas envie de voter. C'est même pire: j'ai envie de ne pas voter. Moi qui ai toujours été la bonne élève du vote.

Et j'ai envie de ne pas voter précisément au moment où l'on n'aura jamais aussi bien perçu l'importance du politique. Avec la pandémie, on a vu, concrètement, l'impact des décisions politiques sur nos vies. La possibilité, certes exceptionnelle, du pouvoir politique de nous interdire de sortir de chez nous. De limiter toutes nos libertés, d'arrêter le pays. Difficile de considérer que le politique ne compte pour rien quand on a vécu suspendu·es aux allocutions présidentielles, quand on a attendu qu'un homme parle pour savoir ce que seraient nos vies deux jours plus tard.

Et par-dessus tout cela, l'urgence à agir pour l'écologie est là, omniprésente.

Les choix politiques sont fondamentaux.
Cela devrait donner à cette élection présidentielle un goût particulier.

Et pourtant, je ressens l'inverse. Une agueusie totale.
Une absence de goût politique complète.
La fameuse absence de goût liée au Covid?
Aurais-je chopé un Covid politique?
Ou alors l'offre politique me paraît-elle si nulle par rapport à l'exceptionnalité de la situation que je m'en désintéresse?
C'est précisément au moment où je devrais être le plus mobilisée que je ressens une perte totale d'intérêt.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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