Culture

«Val», l'itinéraire accidenté d'un acteur total

Temps de lecture : 5 min

Se nourrissant des archives fournies par Val Kilmer lui-même, le documentaire raconte aussi bien son ascension que sa vie actuelle, beaucoup moins réjouissante.

Val Kilmer dans Val, de Ting Poo et Leo Scott. | Capture d'écran Originals Factory via YouTube
Val Kilmer dans Val, de Ting Poo et Leo Scott. | Capture d'écran Originals Factory via YouTube

Cela relève du plus pur cliché, mais le principal enseignement à tirer de Val, c'est que la vie est courte et qu'il y a tout intérêt à tenter d'en profiter un maximum avant de ne plus être en état. Projeté en séance spéciale lors du dernier festival de Cannes, le documentaire réalisé par Ting Poo et Leo Scott –aucun lien avec Tony et Ridley– retrace la carrière de Val Kilmer, dont l'ascension fut aussi fulgurante que la dégringolade.

Composé en grande partie d'images d'archives fournies par l'intéressé, Val alterne les séquences biographiques, montées dans l'ordre chronologique, et des retours sur l'existence actuelle de l'acteur, frappé en 2015 par un cancer du larynx qui l'a définitivement privé de sa voix. Celui qui fut l'un des beaux gosses fringants d'Hollywood est devenu un sexagénaire endommagé, incapable de parler autrement qu'à travers le trou dans sa gorge.

Kilmer a toujours eu une réputation d'acteur avec lequel il était difficile de travailler, et Val a notamment le mérite d'offrir quelques éclairages là-dessus. Même s'il semble faire preuve d'une grande honnêteté, le film reste cependant à accueillir avec prudence, étant notamment produit par l'acteur lui-même, ainsi que par ses enfants Mercedes et Jack. Le conflit d'intérêts n'est jamais loin, mais le film se tenant loin de l'hagiographie, on a néanmoins envie de s'y fier.

L'engagement par excellence

Le portrait réalisé est celui d'un artiste complet, aimant viscéralement jouer des personnages et raconter des histoires, et faisant donc preuve d'une exigence sans limite. Sur certains plateaux, on le voit pester, publiquement ou non, contre plusieurs réalisateurs, de John Frankenheimer (L'Île du Dr. Moreau) à Antony Hoffman (Planète rouge), qu'il considère comme incapables de mener à bien les projets dans lesquels il s'est impliqué. Le genre de comportement qui a fait de lui un acteur si craint.

Loin de l'aura de branleur arrogant qui semblait parfois émaner de lui, ce qui relevait avant tout du délit de belle gueule, on découvre un Val Kilmer hyper impliqué dans chaque étape de sa carrière. Tout jeune, il ne rêve que de théâtre, de jeu et de mise en scène –ce qui explique pourquoi, année après année, il a consigné en vidéo des milliers de bribes de sa vie et de son imaginaire artistique.

Un drame aurait pu tout arrêter net: le décès accidentel de son frère Wesley, mort noyé après avoir fait une crise d'épilepsie dans la piscine familiale. «Après la mort de Wesley, le charisme de mon père a disparu et il est devenu une version de lui-même détachée et vide», explique Val Kilmer, qui ne s'est jamais vraiment remis de la perte de celui qui fut le compagnon de ses premières années d'expérimentation artistique.

Val prend le temps de situer l'acteur de Top Gun au sein de sa famille, un moteur qu'il n'a jamais renié. D'ailleurs, le documentaire s'attarde davantage sur certains pans de sa jeunesse que sur certains films pourtant importants de la carrière de l'acteur. Ce qui peut s'avérer frustrant mais permet de rappeler à intervalles réguliers qu'il s'agit ici de dresser le portrait d'un homme, et pas de passer laborieusement en revue chaque ligne de sa filmographie.

Des films passés sous silence

On peut néanmoins se demander pourquoi des films comme Twixt de Francis Ford Coppola ou Kill Me Again de John Dahl, ne sont même pas cités. Kilmer renie-t-il ces films? A-t-il rencontré des problèmes sur les tournages qu'il ne souhaite pas évoquer? L'hypothèse du simple manque d'archives n'est tout bonnement pas recevable, puisque d'autres longs-métrages marquants (comme le brillant Salton Sea) n'ont droit qu'à quelque secondes d'exposition –sans pour autant être totalement escamotés.

Peut-on à la fois mener une grande carrière cinématographique et être un parent de qualité?

Le portrait est attachant. On devine un homme pas toujours simple à vivre, possible litote, lorsqu'il se consacrait corps et âme à la préparation d'un rôle. L'actrice Joanne Whalley, mère de Jack et Mercedes et qui fut sa femme de 1988 à 1996, apparaît trop peu à l'écran, mais on la sent parfois excédée par l'implication surhumaine de Val Kilmer dans sa vie professionnelle. L'année qui a précédé le tournage de The Doors semble avoir été particulièrement intense (pour lui) et pénible (pour elle). Et c'est d'ailleurs cet excès d'engagement, au détriment de leur vie conjugale, qui la poussa à demander le divorce.

Val soulève d'ailleurs une interrogation, certes pas neuve, mais qui trouve ici une illustration édifiante: peut-on à la fois mener une grande carrière cinématographique et être un parent de qualité? S'il aspire à briller sur tous les tableaux –son amour pour ses deux enfants inonde parfois l'écran–, Kilmer ne parvient pas toujours à relever le défi. Et même s'il tente de donner toujours le meilleur de lui-même sur les plateaux, on le sent sombrer parfois dans le doute, comme sur le tournage désastreux de L'Île du Dr. Moreau, sur lequel il reçut les papiers de son divorce.

Silencieux et solitaire

Aujourd'hui, les deux enfants Kilmer sont toujours aux côtés de leur père. C'est d'ailleurs Jack qui signe la voix off du film. Dans plusieurs séquences, on peut d'ailleurs le voir enregistrer en studio, utilisant le «je» pour narrer le point de vue de son père. Que serait Val Kilmer sans sa fille et son fils? Un homme encore plus seul qu'il ne l'est actuellement. Abandonné par un milieu qui n'a plus besoin de lui, fâché avec une partie de celles et ceux avec qui il a travaillé, c'est un poor lonesome cowboy sans voix, qui a toujours soif de création mais sait qu'il peut faire une croix sur l'art dramatique.

«Val» n'est pas officiellement un film-testament, mais il l'est un peu quand même.

Les images du Val Kilmer des années 2010 prennent aux tripes. C'est un homme calme et triste, qui se sent encore vivant mais sait que la partie la plus trépidante de sa vie est derrière lui. Il faut le voir se rendre dans une convention de fans pour signer des autographes sur des affiches de Batman Forever, et devoir s'arrêter en pleine séance de signatures pour vomir dans la première poubelle venue. «Je vends mon ancien moi», explique-t-il à propos de ce genre de rencontres, parfaitement conscient d'être devenu une antiquité en un battement de cils.

La fin de Val évoque son dernier grand projet, une évocation de la vie de Mark Twain adaptée de son seul en scène à succès. Un projet stoppé du jour au lendemain par la disparition subite de sa voix. Quoi de pire pour cet homme visiblement né pour être acteur? Kilmer semble n'éprouver aucune colère. Le fatalisme qui l'étreint est bouleversant.

Val n'est pas officiellement un film-testament, mais il l'est un peu quand même. Kilmer voulait faire «un film sur le métier d'acteur», et c'est pleinement réussi. Il explique l'impact que peut avoir un interprète sur son rôle, voire sur l'ensemble d'un film. Il évoque la frustration qu'il y a à voir d'autres vous passer devant –cruelle séquence dans laquelle les jeunes Sean Penn et Kevin Bacon lui piquent les deux rôles principaux d'une pièce, le reléguant en troisième position.

Il montre aussi à quel point, chez certaines personnes, l'envie de comédie peut être viscérale. Prêt à tout pour tourner avec Scorsese ou dans Full Metal Jacket, il réalise des bandes démo que personne ne lui a demandé de produire, et parcourt des milliers de kilomètres pour tenter d'atteindre un Stanley Kubrick qui n'en a visiblement que faire. Qu'importent les échecs: ils sont aussi des moyens d'avancer. Ce portrait d'une intensité folle en est la plus belle des preuves.

Val

de Ting Poo et Leo Scott

avec Val Kilmer, Jack Kilmer, Mercedes Kilmer, Joanne Whalley

Durée: 1h49

Sortie le 20 janvier 2022

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