Politique / Santé

Emmerder les emmerdeurs, un projet politique comme un autre

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] La formulation pourra paraître excessive mais elle ne fait que traduire l'exaspération engendrée par l'obstination des non-vaccinés.

Emmerder les non-vaccinés, c'est bien, les ramener à la raison, mieux encore. | Jeanne Menjoulet via Flickr
Emmerder les non-vaccinés, c'est bien, les ramener à la raison, mieux encore. | Jeanne Menjoulet via Flickr

Franchement, c'est limite. Si j'avais l'âme d'un procureur, je poursuivrais le président de la République pour plagiat ou vol de propriété intellectuelle. Car enfin qui d'autre que moi se tue depuis des mois à écrire qu'il faut rendre la vie impossible aux vaccinés? Qui d'autre n'a cessé de pourfendre leur égoïsme, leur lâcheté, leur sombre folie? Qui d'autre s'est efforcé de dépeindre cette bande de réfractaires en des termes si peu amènes que je ne compte plus les commentaires désobligeants reçus, sans parler des menaces à mon intégrité physique?

À croire que tous les soirs avant de se coucher, pendant que Brigitte se démaquille, Emmanuel Macron lit mes papiers sous sa couette. Peut-être même qu'il prend des notes pour mieux les ressortir au moment opportun. Voleur! Escroc! Misérable forban! Te crois-tu si puissant pour puiser à la source de mes idées sans même daigner reconnaître que j'en suis l'auteur?! Si après ces emprunts répétés, je ne suis pas nommé dans la prochaine fournée des heureux récipiendaires de la Légion d'honneur, c'est à n'y rien comprendre –une rosette sinon rien!

Il n'empêche, contrairement au président de la République, je n'ai jamais prétendu qu'il fallait emmerder les non-vaccinés. J'ai juste émis l'idée de leur rendre la vie impossible, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Question de vocabulaire, de standing, de hauteur de vue. Jamais, au grand jamais, je ne me serais abaissé à les interpeler en des termes si vulgaires, si outranciers. C'est que j'ai des lettres, moi. Je ne verse pas dans ce populisme langagier qui consiste à employer des mots ou des expressions dont le bas peuple use et abuse d'une manière inconsidérée.

Un mépris sans classe est comme un pet sans odeur. Une erreur de casting. Je ne sais pas moi, dans la fougue de son emportement, il aurait pu s'écrier: «Moi les non-vaccinés, je les voue aux gémonies au point de vouloir transformer leur existence en un cauchemar toutes les heures recommencées.» Ou bien: «Ces non-vaccinés dont je me permets de saluer ici l'esprit antipatriotique qui les anime, je me fais fort de les ramener à la raison, fusse par des mesures coercitives destinées à empoisonner comme jamais la routine de leur quotidien.»

Au lieu du charcutier du coin de la rue, on aurait senti l'homme de goût, le maître des élégances, l'amoureux de la langue française, l'académicien en devenir, l'ancien assistant de Paul Ricœur. Qui sait si à ce rythme-là, au cas où cette crise ne devait jamais finir, à sa prochaine intervention, il n'hésitera pas à franchir une nouvelle étape dans la désacralisation de la parole présidentielle en s'exclamant à la une de FranceSoir: «Moi, les non-vaccinés, je leur pisse à la raie et je les encule si profond que croyez-moi, le prochain train de mesures, ils vont le sentir passer.»

D'autant plus que les non-vaccinés, ce n'est point les emmerder qu'il faut, mais les ramener à la raison. Pour la plupart, ce sont des âmes égarées, de pauvres hères sans repères chez qui l'intelligence a quelque mal à prospérer, étouffée qu'elle se retrouve sous des immondices déversées à flots ininterrompus par les réseaux sociaux ou les chaînes d'information en continu, ces agoras de l'imbécilité où prospèrent des charlatans en tout genre.

On serait mieux inspiré de leur couper internet. De confisquer leur téléviseur. De les désenvoûter afin qu'ils renaissent à la raison. Comme une cure de désintoxication qui ne dirait pas son nom. De les extraire de leur bourbier où ils se sont si profondément enfoncés que même les paroles les plus sages, les plus doctes, sont parfois incapables de les ramener dans le droit chemin.

Quant aux autres, les antivax, les complotistes à deux balles, les trous du cul –Macron, sors de ce corps!– de la pensée conspirationniste, leur place est à l'hôpital psychiatrique et nulle part ailleurs. Personne n'ira jamais les convaincre de la parfaite incohérence de leurs propos. Leur délire paranoïaque est une maladie de l'esprit qu'aucun traitement au monde ne parviendra à soigner. Ce sont des hérétiques qui cherchent avant tout à se différencier de la masse afin de laisser exalter leur désir de singularité, le tout au prix de contorsions intellectuelles si grotesques que seul le rire, un énorme rire, un rire carnassier, peut et doit leur être opposé.

Ceux-là n'ont pas besoin d'être emmerdés mais d'être simplement ignorés.

Ce qui, au fond, revient au même, tant les cons souvent dépérissent quand le silence les entoure.

Pour le reste, Emmanuel Macron envers qui je n'éprouve ni répulsion ni fascination mais une parfaite indifférence, n'a pas forcément tort d'user de la provocation afin de redonner des couleurs à une campagne présidentielle promise à l'enlisement dans les marais du Covid. Sir Alex Ferguson, le légendaire entraîneur de Manchester United, disait souvent qu'il faut changer une équipe quand elle se trouve à son sommet. En tête des intentions de vote, Emmanuel Macron use d'une vulgate populiste pour mieux conforter sa position et forcer sa chance.

Un pari risqué qui ne manque pas d'un certain panache.

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