Politique / Culture

Merde in France

Temps de lecture : 7 min

Avec sa sortie sur les non-vaccinés, Emmanuel Macron a ouvert une boîte de Pandore, semé la panique dans les rédactions étrangères et tiré parti d'un des plus grands talents du peuple français: celui d'emmerder le monde et de le revendiquer avec panache.

Merde et emmerdements sont des états d'âme tout français. | Jean-Sébastien Evrard / AFP
Merde et emmerdements sont des états d'âme tout français. | Jean-Sébastien Evrard / AFP

Emmanuel Macron est un vrai Français. Une foule d'indices concordants corroborent cet axiome, notamment le fait qu'il soit président, mais ça, c'est un détail. Il pourra manger tous les trucs improbables qu'il voudra, arborer un béret et parler anglais comme une vache espagnole, rien ne surpassera ce signe d'attachement à la France, d'enracinement au plus profond de la patrie de Marianne: si vous n'êtes pas d'accord avec lui, eh bien il vous emmerde.

«Moi, je ne suis pas pour emmerder les Français. Je peste toute la journée contre l'administration quand elle les bloque. Eh bien là, les non-vaccinés, j'ai très envie de les emmerder. Et donc on va continuer de le faire, jusqu'au bout», a-t-il déclaré au Parisien.

Évidemment, l'occasion était trop belle, et tous ses opposants lui sont tombés sur le râble. Quelle vulgarité! Quel mépris pour une certaine catégorie de Français! Quel cynisme envers les non-vaccinés! Et chacun de s'indigner, ou au contraire de se réjouir, que notre chef gaulois se soit apparemment pris les pieds dans son pavois et se soit laissé aller à proférer une telle insanité.

Mais vous n'y êtes pas. Vous n'y êtes pas du tout.

En pleine épidémie, alors que le pays est déchiré entre antivax et pro-pass sanitaire, entre tenants de la frangipane et partisans de la galette poire-chocolat (quelle horreur), entre zemmouriens et taubiresques, Macron est allé puiser dans le seul, l'unique domaine susceptible d'unir les Français: notre faculté à emmerder le monde en général, et notre amour pour le mot «merde» et tous ses dérivés en particulier.

Une fierté nationale

En français, le mot est si populaire, si omniprésent, si historique, qu'il n'est parfois même pas besoin de le nommer («Dire ce mot, et mourir ensuite, quoi de plus grand? […] Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre», écrit Victor Hugo du mot de Cambronne dans Les Misérables). Emmanuel Macron a-t-il eu raison de s'en servir? Probablement, puisque l'espace d'une journée, c'est ce vocable qui est devenu cause nationale. Et finalement, après les remugles fascisants de certaines conversations, ces emmerdements sont plutôt rafraîchissants.

Car oui, un bon Français, ça aime la merde. C'est inscrit dans son ADN, ça participe de sa culture. Jacques Dutronc l'a immortalisée avec son «Merde in France (cacapoum)», et avant lui Brassens l'a conjuguée au féminin dans une chanson qui doit faire dresser les poils des mollets des féministes rétives aux blagues du moustachu –«Misogynie à part». N'oublions pas le rebelle qui par la bouche de Léo Ferré crie «Merde à Vauban». On a saisi l'idée.

Côté cinéma, le plus beau «merde» de tous est à mon sens celui de Diabolo Menthe, hurlé à la volée par Marie-Véronique Maurin dans la cours du lycée, explosant le carcan étouffant de la France pré-soixante-huitarde. La variation de Gabin, à sa femme, sur le même thème, dans Un singe en hiver de Henri Verneuil, mérite aussi un coup de chapeau attendri: «Tu m'emmerdes. Tu m'emmerdes gentiment, affectueusement, avec amour, mais tu-m'em-merdes.» Les exemples sont infinis mais citons, en hommage, le doublé magistral de Jean-Pierre Bacri dans Subway. Sans oublier naturellement le plus attendrissant des emmerdeurs, celui interprété par Jacques Brel pourrissant la vie de Lino Ventura dans le film d'Édouard Molinaro, fraîchement titré L'Emmerdeur. Et enfin, la preuve irréfutable que la merde, c'est chez nous et pas ailleurs: «Comment ça merde alors? But alors, you are French?» s'exclame Louis de Funès dans les bains turcs de La Grande vadrouille.

La littérature n'est pas en reste, et Flaubert, dans sa correspondance, ne s'écria-t-il pas: «Après tout, merde! Voilà, avec ce grand mot on se console de toutes les misères humaines; aussi je me plais à le répéter: merde, merde!» On peut remonter bien avant, avec Rabelais qui dans Le Quart livre écrit: «C'est faict de moy. Magna, gna, gna (dist frère Ian) Fy qu'il est laid le pleurart de merde». Plus près de nous (mais qui commence à sérieusement s'éloigner), Sartre écrivait dans Les Mains sales: «La pureté, c'est une idée de fakir et de moine. Vous autres, les intellectuels, les anarchistes bourgeois, vous en tirez prétexte pour ne rien faire. Ne rien faire, rester immobile, serrer les coudes contre le corps, porter des gants. Moi j'ai les mains sales. Jusqu'aux coudes. Je les ai plongées dans la merde et dans le sang.»

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Merde au quotidien

Dans la langue quotidienne, la merde ce n'est pas toujours une mauvaise chose. C'est ce qu'on se dit pour se porter chance, avant un examen ou dans les coulisses, entre artistes, avant l'entrée en scène. C'est aussi une interjection admirative, certes un peu surannée de nos jours. Si l'on tente de recenser toutes les expressions qui contiennent le mot merde, on ne peut que constater que la langue française y est farouchement attachée.

Quelques exemples? Avoir de la merde dans les yeux. Être dans une merde noire. Avoir un œil qui dit merde à l'autre. Un temps de merde. Ne pas se prendre pour de la merde. Et l'adorable «cacher la merde au chat», qui signifie «dissimuler une chose dont on a honte» (merci Robert). «Emmerder» n'est pas en reste, puisqu'on peut emmerder quelqu'un à pied, à cheval ou en voiture. Concluons cet inventaire évidemment non-exhaustif par une citation de Jules Romains, qui écrit dans Les Hommes de bonne volonté: «Vous en faites pas! répliqua Turpin. Ils ne m'emmerderont jamais autant que je les emmerde.»

Bref, la France, c'est un peu toujours la merde quelque part. Et les anglophones ne s'y trompent pas, il n'y a qu'à voir le succès du best-seller A Year in the Merde, de l'auteur britannique Stephen Clarke, publié en 2004 (et traduit en français sous le titre God Save la France, car après tout pourquoi pas) et dont l'action, vous l'avez deviné, se passe dans l'Hexagone.

Traductions merdiques?

Les anglophones n'ont donc bien évidemment pas raté la sortie de notre président. Qu'il a bien fallu traduire. Et là, ce fut (parfois) le drame:

Cascade à ne pas reproduire chez vous, étant donné que «I want to fuck them» se traduit par «je veux les niquer» (il y a des variantes, mais c'est l'idée), et qu'on est bien loin du message d'origine, beaucoup moins littéral. Si la journaliste a précisé dans un tweet ultérieur que «Reverso confirmait sa traduction», tous les traducteurs humains s'accorderont à dire que Reverso non plus ne sait pas de quoi il parle (pour savoir à quoi ressemble un traducteur humain, c'est ici).

Comme le souligne le journal Libération, les journalistes anglophones se sont arraché les cheveux pour traduire cet «emmerder» bien de chez nous. Yann Schreiber, correspondant pour l'AFP basé en Allemagne, le résume ainsi: «“Piss off”, “hassle”, “annoy”, “antagonize”, “harass”: très amusé par la discussion en cours sur la manière de traduire le concept très français “d'emmerder”.»

Richard Carter, vice-rédacteur en chef du service Monde de l'AFP, avertit que le choix final s'est porté sur «piss them off», et ce après de longues discussions dans la salle de rédaction (on aurait aimé y être), formule qui a l'avantage de faire également allusion à des sécrétions humaines tout en indiquant une volonté de nuire. C'est également le choix du New York Times, qui fait dire à Macron «I really want to piss off the unvaccinated», mais non sans avoir, dans le titre de l'article, expliqué que le président français voulait que la France «empoisonne la vie» («make life miserable») des non-vaccinés.

Hélas le charme de la mouscaille à la française se perd un peu au passage, et on y trouve une nuance de vulgarité en plus. Piss off, c'est méchant, c'est agressif, on ne peut rien faire de joli ni de tendre avec, alors qu'avec de la merde, on peut décliner à l'infini. «Merde: ce mot est une friandise. Seuls les crétins de haut vol ne l'utilisent jamais. Un mot qui se crie, qui se hurle, qui se susurre, se murmure, se savoure. C'est le mot qui console, dont on a besoin», explique le chanteur et compositeur Pierre Perret.

Le Guardian a quant à lui opté pour une traduction littérale (trop littérale?) en expliquant qu'Emmanuel Macron voulait mettre les non-vaccinés «in the shit». Image un tantinet trop claire, éventuellement atténuée pour les chanceux atteints d'anosmie (merci le Covid).

Le Washington Post, vaguement outré par le langage fleuri de notre président, traduit l'expression par «The unvaccinated, I really want to bug them», qui correspond plutôt à «les enquiquiner» ou «leur casser les pieds».

Quant au média qatari Al Jazeera, il a choisi la position du pleutre, de celui qui n'assume pas, du coincé du juron: conservateur comme il se doit, il fait à ses lecteurs le coup de l'hypocrite astérisque (équivalent écrit du «biiiiip» faux-jeton qui retentit à chaque fois qu'un «fuck» est proféré à la télévision américaine):

Jack, attaché de presse anglais qui habite en France depuis plus de vingt ans, y a fait deux enfants et parle couramment les deux langues, traduit spontanément cet «emmerder» par le verbe «pester», très british et politiquement correct, ou par «mess around», qui correspond plutôt à «compliquer la vie». «Mais il manque la dimension de la merde», admet-il avec une pointe d'accent à la Birkin.

Pas facile de traduire un homme politique qui sort des chemins bien tracés de la langue de bois et du registre soutenu qu'impose sa fonction. Si pour les anglophones la question ne se pose pas souvent, les locuteurs des autres langues ont eu quatre années pour s'y faire, grâce à Donald Trump, à ses «pays de merde» et autres «vous êtes bien conservée!», qu'il fallait bien rendre dans d'autres langues.

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Si rien n'est intraduisible, il n'en est pas moins vrai que d'une culture à l'autre, quelques nuances se perdent. Plaignons les anglophones qui ne goûteront jamais au charme de nos emmerdements, et quelle que soit votre opinion sur le verbe macronien, que vous déploriez qu'il soit conspué par des emmerdeurs ou que vous vous réjouissiez des emmerdements qui attendent les réticents à la piqûre, reconnaissez-le: rien n'est plus français qu'un président qui vous emmerde.

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