Égalités / Économie

«Je n'ai pas fait de vraies courses depuis près de deux mois»: la galère des étudiants boursiers

Temps de lecture : 5 min

Depuis le début de la crise sanitaire, le gouvernement a pris plusieurs mesures, comme l'indemnité inflation. Pour autant, certains étudiants boursiers sont toujours aussi précaires.

Loin des cantines universitaires, les frigos restent vides. | Enrico Mantegazza via Unsplash
Loin des cantines universitaires, les frigos restent vides. | Enrico Mantegazza via Unsplash

«Même avec 700 euros je galère, et pourtant j'ai l'impression d'être un upper class parmi les précaires.» Dans le XVIIIe arrondissement de Paris, Arthur*, 19 ans, attend depuis une heure dans la file des Restos du cœur. Comme chaque semaine, il vient récupérer un panier-repas. De quoi «économiser vingt à trente euros» de pouvoir d'achat, selon l'étudiant en double licence d'histoire et d'arabe à la Sorbonne. «Ça m'aide surtout à avoir des produits qui coûtent très cher en magasin, comme les œufs», confie-t-il, sac de courses à la main.

Échelon 7 au Crous, le niveau le plus élevé, le Breton d'origine doit se serrer la ceinture depuis son arrivée à Paris en août 2020. En plus de sa bourse de 573 euros par mois, il reçoit un complément de sa grand-mère et de la mère de sa meilleure amie. Insuffisant cependant pour couvrir des dépenses primordiales. «Je ne peux pas avancer les frais de santé. Là, je dois me faire arracher les dents de sagesse, mais je ne le fais pas», indique le jeune homme.

En plus de son loyer de 403 euros (sans les aides au logement) et des dépenses alimentaires, son budget mensuel est vite dépensé: vingt euros de livres pour la fac, dix-huit euros pour le pass Navigo, une dizaine d'euros pour des abonnements aux médias et à une plateforme de musique... À tel point que sa vie se résume à compter: «Parfois je vais boire un verre et je le quantifie en produits que je pourrais acheter pendant mes courses. Par exemple je me dis “Ça, c'est une bouteille de lait de soja en moins”.» Pour Arthur, les distributions d'aide alimentaire sont toujours une meilleure option que les repas à un euro du Crous. «C'est une chimère ce truc, le plateau est tellement peu fourni que j'ai toujours payé des suppléments.»

Un désert dans le frigo

Au restaurant universitaire Clignancourt, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, on fait le constat inverse. Ici, avec un euro, il est possible de manger une salade composée, des pâtes carbonara ainsi qu'un yaourt. Mise en place en janvier dernier pour tous les étudiants, la mesure est uniquement destinée aux boursiers depuis le mois de septembre 2021.

Ils étaient 275.000 dans toute la France à en bénéficier à la rentrée, selon le Centre national des œuvres universitaires et scolaires. «Ça m'aide beaucoup. C'est cinq à dix fois moins cher que dans une boulangerie», commente Saïd Hitana, 18 ans, qui apprécie son assiette bien remplie. Étonné que ce ne soit pas le cas pour d'autres étudiants, il explique avoir «toujours mangé à [sa] faim». «Je pense que ça dépend des Crous: dans celui de Port-Royal [Ve arrondissement de Paris, ndlr], il y a moins de choix», nuance son camarade en fac de médecine.

Loin des cantines universitaires, les frigos restent vides. Dans celui de Lucie*, étudiante en cinéma de 23 ans, les aliments se battent en duel. Quelques œufs, des pommes de terre, une barquette de raviolis à moitié entamée, une bouteille de lait périmé. «Je n'ai pas fait de vraies courses depuis près de deux mois», avoue la jeune femme, qui se prive parfois de dîner. Pour gagner du temps, mais aussi «par flemme», elle fait ses achats sur son smartphone, sans bouger de son logement Crous de 16 mètres carrés situé dans le Ve arrondissement de la capitale.

Des bourses pas toujours adaptées

Lucie se réjouit d'avoir un drive piéton à proximité, lui évitant ainsi de payer «hyper cher» dans les supérettes du quartier. Les courses en ligne lui permettent aussi de trier les produits en fonction du prix croissant. Un réflexe presque inconscient pour l'étudiante: «Ce n'est pas un contrôle pour moi, c'est juste une habitude de vie. J'ai toujours été très économe.» Lucie vient d'une famille de la classe ouvrière, en Vendée. Elle a été élevée aux côtés de ses quatre frères et sœurs par une mère seule. Aujourd'hui boursière à l'échelon 5, elle est souvent obligée de «harceler» le Crous pour réclamer un soutien d'urgence.

«Si on veut agir sur le pouvoir d'achat des étudiants, soit on revalorise les bourses, soit on diminue les frais d'inscription.»
Xavier Timbeau, directeur principal de l'Observatoire français des conjonctures économiques

D'autres jeunes en difficulté financière ont également recours à des solutions exceptionnelles. Au Secours populaire, des permanences d'aide alimentaire réservées aux étudiants sont organisées deux fois par semaine. Dans les locaux défilent beaucoup d'étudiants étrangers, mais aussi des boursiers. «Ce sont surtout ceux qui baissent d'échelon d'un coup, ou bien à qui l'on enlève la bourse après cinq ans d'études», observe Clara Touron, volontaire en service civique dans l'association.

Elle rappelle que les montants des bourses sont calculés selon les revenus fiscaux des parents remontant à deux années avant la période d'étude actuelle de l'étudiant. Ce qui peut entraîner une situation inadaptée aux besoins du boursier.

La crise sanitaire est venue renforcer ces cas particuliers. «Les pertes brutales de revenus du travail qu'ont subi de nombreux étudiants au cours des derniers mois n'ont [...] pas été compensées par les systèmes classiques d'accompagnement financier tels que les bourses d'études», indique une étude menée par l'association Linkee en 2021.

Pas d'amélioration à l'horizon

Autre problème: la hausse des prix de l'énergie et des produits d'alimentation. Face à cette situation, le gouvernement a annoncé en octobre dernier une indemnité inflation de 100 euros, versée notamment aux boursiers. Si elle ne résout pas la précarité étudiante, elle donne un coup de pouce au pouvoir d'achat, selon Xavier Timbeau, directeur principal de l'Observatoire français des conjonctures économiques. «C'est un élément très significatif, par rapport à leur revenu moyen mensuel qui est bien inférieur au SMIC», analyse-t-il. D'après le Crous, les bourses peuvent s'élever jusqu'à 572 euros par mois.

«Je crois que je touche quelques centimes de plus.»
Arthur, étudiant

Restent cependant plusieurs difficultés. D'abord, la hausse de l'inflation n'est pas corrélée à celle des revenus pour les étudiants. Ce sont ceux de leurs parents qui augmentent, ce qui «n'entraîne pas forcément une hausse des transferts intrafamiliaux», précise l'économiste. D'autant plus pour des jeunes dont la bourse est censée compenser un faible soutien financier de la famille. Par ailleurs, les étudiants ne sont pas concernés par les baisses de fiscalité ni par l'évolution des prestations sociales. «Si on veut agir sur le pouvoir d'achat des étudiants, soit on revalorise les bourses, soit on diminue les frais d'inscription», explique alors Xavier Timbeau.

Le Crous a justement augmenté ses aides mensuelles de 1% à la rentrée universitaire. Sans pour autant satisfaire les principaux concernés. «Je crois que je touche quelques centimes de plus», réagit amèrement Arthur. Et la prime inflation? «C'est comme une serviette sur de l'eau, ça va juste éponger un peu, mais ça va quand même rester humide. Ça sera toujours la merde.»

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*Les prénoms ont été changés.

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