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Rugby : Clermont, championne du monde de la défaite

Yannick Cochennec, mis à jour le 30.05.2010 à 11 h 31

Dix finales jouées, dix finales perdues. Aucun club de sport ne peut se vanter, comme le XV clermontois, d'afficher une telle série. Faut-il y mettre un terme ce samedi soir face à Perpignan?

La malédiction a été vaincu samedi soir: les joueurs de l'ASM Clermont ont battu au Stade de France le XV de Perpignan tenant du titre. Nous republions un article consacré à cette longue série ininterrompue de défaites en finale du championnat de France de rugby.

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Cette semaine, le Boston Herald a consacré sa Une à... la Une d'un autre de ses confrères, en l'occurrence Sports Illustrated, le célèbre hebdomadaire sportif américain. Le tabloïd ne voulait pas en faire la publicité, loin de là, mais regrettait au contraire que Sports Illustrated ait offert sa couverture de la semaine à Rajon Rondo, l'un des joueurs-vedettes des Boston Celtics, l'équipe de basket locale qui tentait alors de gagner sa place en finale du championnat NBA aux dépens des Orlando Magic.

L'accroche de Une du Boston Herald n'était pas sympathique pour Sports Illustrated: «Don't jinx us!», autrement dit ne nous portez pas la poisse! Selon une légende populaire désormais bien installée aux Etats-Unis, il est «admis», en effet, que Sports Illustrated «plombe» la carrière d'un sportif ou d'une équipe à chaque fois qu'il décide de le mettre sur sa Une.

Et huit et neuf, et dix zéro

Que les supporters de l'équipe de rugby de Clermont-Ferrand se rassurent. Sports Illustrated ne s'est jamais intéressé de près ou de loin au XV auvergnat qui tentera, samedi, au Stade de France, de remporter face à Perpignan le Bouclier de Brennus, le trophée remis au vainqueur de la finale du Top 14, le championnat de France de rugby.

Au rayon scoumoune, la coupe est déjà pleine, il est vrai, en Auvergne puisque Clermont-Ferrand, ou l'AS Montferrand selon le nom historique du club, s'apprête à disputer sa 11e finale après avoir subi... 10 échecs lors de ses 10 tentatives.

La défaite est devenue un art de vivre au pied des volcans endormis. Cette fois sera-t-elle la bonne? On n'ose y croire à Clermont-Ferrand où cette ahurissante série perdante ajoute évidemment de la pression à celle déjà grande d'une finale.

Avec fatalité, on accepte même l'idée d'un 11e échec, 74 ans après le premier survenu en 1936. Histoire de (tenter de) conjurer le sortilège.

Born to lose?

Clermont-Ferrand, ville de la «lose»? Jo-Wilfried Tsonga semble le croire si l'on en juge par sa récente déclaration au Figaro qui l'interrogeait sur le prochain France-Espagne de Coupe Davis organisé, du 9 au 11 juillet, dans la cité du Puy-de-Dôme. A la question «Etes-vous satisfait du choix de Clermont-Ferrand?», le n°1 du tennis français n'avait pas botté en touche: «Non. J'aurais mieux vu cela dans une grande ville comme Toulouse, Lyon, Paris, Bordeaux, ou encore Strasbourg. (...) En tant que joueur, c'est important d'être dans un environnement où l'on sent qu'on peut réussir quelque chose de grand.»

C'est évidemment petit comme réflexion et très méchant pour les Clermontois.

L'Equipe en a rajouté une couche, jeudi, en rappelant combien Clermont-Ferrand était un «cas» du sport français, et même international, dans la mesure où il pourrait s'agir, en plus de sa 11e défaite, de la quatrième en quatre ans en finale du Top 14.

Dans l'histoire du sport professionnel, il n'y aurait, d'après le quotidien sportif, que la ville de Buffalo, aux Etats-Unis, pour afficher une statistique aussi effrayante lors de finales de championnat. L'équipe de football des Buffalo Bills fut battue, en effet, quatre années de suite, entre 1991 et 1994, en finale du Superbowl. Et le palmarès des Bills reste désespérément vierge comme celui de l'ASM. Même les Red Sox de Boston, victime de la «malédiction du Bambino» et un palmarès vierge de victoires en finale du championnat américain de base-ball pendant 84 ans avaient régné sur le sport lors de la décennie précédente.

Quelques malédictions

A Buffalo, rien ne semble d'ailleurs aller pour les équipes professionnelles. Celle de hockey sur glace des Buffalo Sabres a ainsi atteint deux fois la finale de la Stanley Cup, le championnat professionnel américain (NHL), et s'est incliné deux fois en 1975 et 1999. Le site internet buffalocurse.com est même dédié à toutes ces avanies. Il explique qu'une tragédie serait liée à ce mauvais œil local. En 1901, le président des Etats-Unis, William McKinley, y fut, en effet, assassiné. Et il note également qu'O.J. Simpson, joueur des Buffalo Bills entre 1969 et 1977, a bien mal fini...

A Clermont-Ferrand, rien d'aussi dramatique sur le plan criminel, mais le constat qu'en sport, c'est aussi loin d'être ça. Autre preuve: la déveine de celles que l'on surnomma les demoiselles de Clermont, ces joueuses de basket du Clermont Université Club qui dominèrent, certes, le championnat de France dans les années 70, mais furent battues... cinq fois sur cinq en finale de la Coupe d'Europe.

Le 12 juillet 1998, le jour où la France de Poupou est morte

Trois fois second du Tour de France, Raymond Poulidor était une figure aimée du public français et Clermont-Ferrand pourrait se consoler de susciter une sorte de compassion pleine d'amour à chaque fois que l'on voit les Jaunards regagner les vestiaires en pleurant les uns contre les autres avec la certitude qu'ils sont décidément maudits. Sauf que la France a changé depuis 1998 et la victoire de Zidane et des siens en finale de la Coupe du Monde de football.

La France de Poulidor est morte et bien morte. Nous sommes devenus une nation de vainqueurs et la défaite, qui semblait à jamais nous coller à la peau et nous aller comme un gant à l'image de la cruelle désillusion de Séville en 1982 lors de ce France-Allemagne qui fit pleurer dans les chaumières, n'est plus de saison en ces temps où le sport, terriblement professionnalisé, ne fait plus de sentiment.

Jeudi, dans sa chronique hebdomadaire de L'Equipe, Pierre-Michel Bonnot invitait pourtant les Clermontois à méditer longuement avant d'envisager la victoire libératrice.

On sait bien que Clermont-Ferrand en rêve et que la plus courte des victoires transformerait l'Auvergne en théâtre de bacchanales éhontées à côté desquelles le plus chaud des apéros Facebook ferait figure de réunion de chaisières de canton, mais enfin l'ASM ferait bien d'y réfléchir à deux fois avant d'abandonner samedi son remarquable statut de "serial loser". Parce que quand on perd, il y a toujours un lendemain mais quand on gagne, pas vrai, c'est pour la vie.

Alors pourquoi pas une défaite de plus, histoire de prolonger l'attente? On se souvient du joueur de tennis américain, Vitas Gerulaitis, qui, après 16 défaites consécutives contre son compatriote Jimmy Connors, eut enfin raison de son compatriote... et ce joli mot plein d'humour lors de la conférence de presse qui suivit. «Que ce soit une leçon pour vous tous! Personne ne peut battre Vitas Gerulaitis 17 fois de suite!» Voilà de quoi faire sourire Clermont-Ferrand... si c'est encore possible sur ce douloureux sujet.

Yannick Cochennec

Finale du top 14 2009. Déjà Clermont-Perpignan. Regis Duvignau / Reuters

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