Politique / Monde

Un an après l'assaut du Capitole, la partie est loin d'être finie

Temps de lecture : 6 min

Le 6 janvier 2021 à Washington, des partisans de Donald Trump prenaient d'assaut le Capitole pour faire dérailler le processus électoral. Un an plus tard, la page n'est pas tournée et inspire au-delà des frontières américaines.

Le 6 janvier, face à la réalité, les médias qui avaient relayé les mensonges de Donald Trump ont soudain pris peur. | Saul Loeb / AFP
Le 6 janvier, face à la réalité, les médias qui avaient relayé les mensonges de Donald Trump ont soudain pris peur. | Saul Loeb / AFP

Ce matin du 6 janvier 2021, en partant travailler, il avait déjà la sensation que ce ne serait pas une journée comme les autres. Alors correspondant de Radio France aux États-Unis, Grégory Philipps se rend au parc Ellipse, à Washington, où le président sortant Donald Trump, perdant d'une élection dont il conteste le résultat, a rassemblé ses partisans. «La première chose qui me frappe, c'est que beaucoup des gens à qui je parle semblent convaincus, de bonne foi, parfois avec les larmes aux yeux, que l'élection leur a été volée», se souvient-il.

En fin de matinée, le président allume la mèche: «Si vous ne vous battez pas comme des diables, vous n'aurez plus de pays!», lâche-t-il, enjoignant ses supporters à se rendre vers le Capitole pour faire pression sur les membres du Congrès en pleine certification des résultats de l'élection.

«C'est là que je commence à réaliser qu'il va se passer quelque chose», se souvient le correspondant de Radio France. Il assiste en direct à l'escalade. Littéralement: «La police du Capitole est rapidement débordée, des centaines de personnes traversent les barrières pour arriver sur le parvis, et d'autres grimpent même le mur d'enceinte à mains nues.»

Derrière des scènes semblant tout droit sorties d'un épisode de South Park, un bilan humain de cinq morts, dont une supportrice trumpiste abattue par un policier. Les États-Unis viennent de vivre une insurrection, inspirée par une théorie du complot matraquée pendant des mois sur les réseaux sociaux et relayée par les chaînes ultra conservatrices, ainsi que par le président sortant en personne.

Obstruction à la justice

«Les images semblaient sorties tout droit d'un film de science-fiction», résume Mathieu Magnaudeix, correspondant aux États-Unis pour Mediapart pendant les années Trump et qui a couvert la campagne de 2020. «Mais c'était la fin logique d'une présidence d'incitation à la haine et à la violence au cours de laquelle Trump a galvanisé les suprémacistes blancs, l'extrême droite ou encore les adeptes de la mouvance QAnon

Depuis un an, la presse américaine ne cesse d'essayer de reconstituer le film catastrophe. Comment les défenses du temple de la démocratie américaine ont-elles pu s'effondrer aussi vite? Une enquête du New York Times assemblant les innombrables vidéos de l'événement a mis en évidence la panique qui s'est rapidement emparée de la police du Capitole, abandonnée seule pendant plusieurs heures face à une horde de militants déterminés et ultra-violents.

«La police fédérale a mis beaucoup de temps à admettre que le suprémacisme blanc était la menace terroriste numéro 1 aux États-Unis.»
Mathieu Magnaudeix, ancien correspondant aux États-Unis pour Mediapart

De son côté, le Washington Post a montré comment le FBI, qui n'a prévenu la police du Capitole d'une possible menace de sécurité que la veille du 6 janvier, a échoué pendant des semaines à prendre au sérieux les nombreuses alertes qui remontaient du terrain alors que la planification de l'assaut se déroulait à ciel ouvert, sur internet.

Ces failles de sécurité nationale ont été admises dans un rapport sénatorial publié en juin dernier. «La police fédérale a mis beaucoup de temps à admettre que le suprémacisme blanc était la menace terroriste numéro 1 aux États-Unis, même après ce qui s'est passé à Charlottesville en 2017», explique Mathieu Magnaudeix. Il faudra en effet attendre juin pour qu'Alejandro Mayorkas, secrétaire à la Sécurité intérieure des États-Unis, le reconnaisse devant le Sénat.

Mais au-delà de la question des failles sécuritaires, c'est surtout celle des responsabilités qui continue de se poser. L'insurrection a-t-elle été préméditée par Trump et son entourage? C'est ce qu'essaie de découvrir la commission d'enquête spéciale mise tant bien que mal sur pied en juin.

Une enquête largement entravée par un camp républicain qui minimise le 6 janvier et qui fait bloc autour de l'ancien président, comme le raconte pour le site Les Jours Corentin Sellin, professeur agrégé d'histoire et spécialiste des États-Unis. Le temps joue contre la commission, dont les travaux pourraient bien pâtir d'une défaite du camp démocrate aux élections de mi-mandat qui se tiendront en novembre prochain.

En attendant, Trump fait tout pour faire obstruction à la justice et continue d'essayer d'empêcher la transmission des archives de la Maison-Blanche qui permettraient d'y voir plus clair sur les communications qui se sont tenues avant et pendant l'insurrection. Joe Biden est finalement intervenu le 28 décembre pour en fournir au moins une partie.

Plus le temps passe, et plus la thèse d'une organisation au plus haut niveau prend corps. En octobre, le magazine Rolling Stone révélait que deux des participants à l'insurrection qui ont témoigné devant la commission ont avoué avoir participé à des dizaines de rencontres de planification avec des membres du staff de Trump et des Républicains du congrès, dont Marjorie Taylor Greene, proche de la mouvance QAnon. Un autre représentant républicain, Paul Gosar, leur aurait même promis de les gracier dans une autre affaire en échange de la planification de l'insurrection.

Source d'inspiration

«La leçon c'est que la démocratie a finalement tenu», estime Grégory Philipps. «Quatorze jours plus tard, au même endroit, Biden est tout de même investi quarante-sixième président des États-Unis. Mais là aussi avec une autre image folle, celle des hommes de la garde nationale en armes et en treillis qui dorment dans des salles habituellement réservées aux élus, comme dans un film de Roland Emmerich

Mais pour l'ancien correspondant de Radio France comme pour Mathieu Magnaudeix, la partie est loin d'être finie. «Ce n'est pas parce que Trump n'est plus sur Twitter qu'il a disparu. Il est toujours là et reste le candidat favori de la base républicaine pour la prochaine élection», constate le journaliste de Mediapart. «74 millions d'Américains ont voté pour Trump, et une bonne partie d'entre eux considèrent encore que l'élection a été volée et que Biden est illégitime. La page Trump est donc loin d'être tournée», abonde Grégory Philipps. Un sondage publié récemment par le Washington Post montre qu'il existe encore un immense fossé entre Démocrates et Républicains sur la réalité de ce qui s'est passé le 6 janvier.

Il existe bien des similarités dans la façon dont certains médias relaient avec nonchalance, et une certaine forme de complicité, les outrances d'un candidat comme Éric Zemmour.

Surtout, le coup de force trumpiste a fait des émules. En septembre, le président brésilien Jair Bolsonaro et ses partisans ont ouvertement appelé à un remake du 6 janvier américain pour une démonstration de force contre la Cour suprême et en prévision de l'élection d'octobre 2022, qu'ils considèrent par avance comme truquée. Jason Miller, ancien directeur de campagne de Donald Trump, et fondateur du réseau social Gettr dédié à l'extrême droite, a été interpellé au même moment par les autorités brésiliennes, alors qu'il participait au mouvement.

En France, où l'extrême droite avait mollement condamné –si ce n'est salué– l'insurrection du Capitole, des militants identitaires commencent aussi à faire monter la petite musique d'une élection présidentielle qui pourrait être truquée, sur fond de désinformation sur la crise sanitaire. «Les controverses sur le vaccin et les attaques aux domiciles des élus auxquelles on assiste actuellement en France, on les a aussi beaucoup vues aux États-Unis quand des milices protestaient contre les confinements ou le port du masque, avec les encouragements de Trump», remarque Grégory Philipps.

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Le 6 janvier, face à la réalité, les médias qui avaient relayé les mensonges de Donald Trump ont soudain pris peur. Mathieu Magnaudeix note justement que, même si les systèmes politiques et médiatiques américain et français sont très différents, «il existe bien des similarités dans la façon dont certains médias relaient avec nonchalance, et une certaine forme de complicité, les outrances d'un candidat comme Éric Zemmour, qui applique la même stratégie que Trump: choquer, cliver, et faire tourner le débat autour de sa personne». Le 19 décembre 2020, pour annoncer la manifestation du 6 janvier, Trump avait tweeté: «Soyez présents, ça va être sauvage!»

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