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Et si l'attaque du Capitole du 6 janvier 2021 n'avait été qu'un entraînement?

Temps de lecture : 5 min

Donald Trump exploite sans vergogne les failles du système politique américain, préparant méticuleusement son retour en 2024.

Donald Trump, sa fille, Ivanka Trump, et son fils, Donald Trump Jr., en Géorgie, aux États-Unis, le 4 janvier 2021. | Mandel Ngan / AFP
Donald Trump, sa fille, Ivanka Trump, et son fils, Donald Trump Jr., en Géorgie, aux États-Unis, le 4 janvier 2021. | Mandel Ngan / AFP

Il y a tout juste un an, le temple de la démocratie américaine, le Capitole, était envahi par des supporters de Donald Trump déchaînés voulant faire la peau aux élus du Congrès pour renverser les résultats de l'élection présidentielle de 2020. Cette attaque, qui a profondément marqué les esprits, restera gravée dans les livres d'histoire comme étant la première tentative de coup d'État visant l'une des branches du gouvernement fédéral.

Bien que les procès s'enchaînent, qu'une commission bipartisane spéciale ait été mise sur pied et que les médias continuent d'enquêter sur le déroulé de cette journée de la honte, de nombreuses voix s'élèvent pour alerter sur les préparatifs d'une nouvelle tentative de subversion en 2024. Car, depuis cet évènement, Donald Trump continue de se radicaliser, affirmant à chaque prise de parole que les Démocrates lui ont volé l'élection et qu'il ne compte pas en rester là.

Des partisans de Trump envahissent le Capitole, à Washington, le 6 janvier 2021. | Saul Loeb / AFP

Selon sa théorie abracadabrantesque, le 6 janvier n'était qu'une manifestation pacifique au contraire du 3 novembre, qu'il décrit comme le vrai jour de l'insurrection. Au-delà des paroles, l'ancien président travaille méticuleusement dans l'ombre pour écarter un maximum d'obstacles qui pourraient freiner ses pulsions autoritaires. Le 6 janvier 2020 pourrait bien n'être que le premier acte d'une tragi-comédie dont le final vise à consacrer en 2024 celui qui se définit comme un «génie extrêmement stable».

Une base acquise à la cause du «Big Lie»

C'est très certainement l'élément le plus important. Sans soutien populaire, les vues et envies de Donald Trump sont vouées à l'échec. L'emprise qu'il exerce sur l'électorat républicain depuis son entrée fracassante en politique en 2015 lui ont permis de s'assurer de son soutien sans faille, en particulier depuis sa défaite face à Joe Biden. La famille trumpiste, qui a connu quelques turbulences dans les semaines qui ont suivi le 6 janvier, est à nouveau unie derrière le chef et prête à soutenir, si nécessaire, une seconde tentative d'assaut contre la démocratie.

Les contre-vérités distillées par le milliardaire à ses supporters portent leurs fruits: tous les sondages effectués depuis début 2021 montrent qu'une large majorité des électeurs républicains estiment que Joe Biden est un président illégitime, du jamais-vu. La droite américaine est pleinement entrée dans l'ère des faits alternatifs, concept imaginé en 2016 par Kellyanne Conway, ancienne conseillère de Donald Trump, et rien ne semble pouvoir inverser cette tendance. Les preuves, les enquêtes et les images n'ont plus aucune valeur, seul le récit de l'ancien président compte.

Un Parti républicain cadenassé

Après s'être assuré du soutien de sa base, Donald Trump s'est astreint à identifier les obstacles auxquels il a fait face après le 3 novembre 2020 et devra faire face en 2024 en cas de défaite. Déjà entamée durant son mandat, la recomposition de sa famille politique se poursuit à vitesse grand V: nouvelle génération d'élus trumpistes au Congrès, mise au banc des opposants et menaces sur celles et ceux n'épousant pas suffisamment ses vues. Il s'agit de terminer la mutation du Parti républicain en Parti Trump et s'assurer ainsi de la fidélité totale de son camp, qui lui a parfois fait défaut après la dernière élection présidentielle, en éliminant les dernières poches de résistance. Cette recomposition à l'œuvre à l'échelle nationale se tient aussi localement et s'illustre notamment par la volonté de l'ancien président de prendre le contrôle du processus électoral dans les États-clés en y plaçant des fidèles. Un bon moyen pour semer la pagaille et faciliter une future contestation des résultats.

Dans les États contrôlés par les Républicains, on assiste actuellement à des tentatives de redécoupage électoral à la limite de la légalité.

Le système électoral américain, bien qu'ancien et solidement ancré, n'est pas parfait. Nous en avions déjà parlé dans un article intitulé «Les illusions perdues de l'Amérique démocrate». En effet, il favorise très largement le Parti républicain, pourtant minoritaire en voix dans la plupart des élections. Le nombre de sénateurs attribués à chaque État ne dépend pas du nombre d'habitants, offrant ainsi une énorme compétitivité aux conservateurs qui performent dans les zones rurales et peu peuplées. Le redécoupage électoral, qui a lieu tous les dix ans, pourrait aussi leur permettre de prendre le contrôle de la Chambre des représentants. Dans les États contrôlés par les Républicains, on assiste actuellement à des tentatives de charcutage à la limite de la légalité qui devraient aboutir à une redistribution très avantageuse pour le Grand Old Party. Une reprise de la majorité au Congrès en novembre 2022 pourrait ainsi signer l'arrêt de la commission du 6 janvier sur l'attaque contre le Capitole et dégager un peu plus la voie pour 2024.

Profiter de l'apathie des Démocrates

Semblant incapables de prendre la mesure de ce qu'il se trame chez leur adversaire, les Démocrates offrent, pour l'heure, un boulevard à l'ancien président. Ils ont pourtant deux leviers politiques pour agir: adopter les programmes ambitieux de Joe Biden pour renforcer le soutien populaire et sécuriser le droit de vote par le biais d'une loi pour contrer les tentatives du Parti républicain de restreindre son accès à l'électorat démocrate dans les États qu'ils contrôlent.

Dans les deux cas, la majorité bute sur un petit nombre d'éléments perturbateurs qui la composent. Le plus connu se prénomme Joe Manchin, sénateur de Virginie Occidentale. Pris dans de très nombreux conflits d'intérêts, il s'astreint à détricoter les mesures les plus populaires proposées par la Maison-Blanche et refuse de modifier les règles du Filibuster, procédure d'obstruction parlementaire qui nécessite soixante voix pour la contourner, afin de sanctuariser le droit de vote et encadrer le redécoupage partisan. Il ne reste que quelques semaines ou mois aux Démocrates pour agir.

Si cette opportunité n'est pas saisie, le risque d'un basculement vers l'autoritarisme ne sera plus à exclure. Le dernier rapport annuel de l'organisation intergouvernementale IDEA basée à Stockholm doit servir d'électrochoc: la démocratie américaine est pour la première fois étiquetée «en recul» depuis la fin de mandat chaotique de Donald Trump. Pour que cette mention ne soit qu'un mauvais souvenir et non le début d'un déclin, les Démocrates doivent agir et vite.

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Alors, oui, la prochaine élection présidentielle est encore loin. Le projet de Donald Trump n'aboutira peut-être pas et pourrait rester lettre morte. L'ancien président fait face à des poursuites judiciaires pour ses activités d'homme d'affaires qui pourraient mettre fin à ses ambitions politiques. Aussi, il est tout à fait probable qu'il réussisse à reconquérir le pouvoir en gagnant l'élection 2024 à la loyale. Mais les Démocrates ont l'obligation de prendre des dispositions pour solidifier un système démocratique dont les limites ont été touchées du doigt le 6 janvier 2020. Une chose est certaine: s'il en a l'occasion, le milliardaire new-yorkais ne reproduira pas l'amateurisme dont il a fait preuve après le scrutin du 3 novembre 2020.

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