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La France (re)fume: le manque de prévention (3/3)

Jean-Yves Nau, mis à jour le 31.05.2010 à 17 h 07

Pour lutter contre le fléau du tabagisme, mieux vaut augmenter les prix que faire peur aux consommateurs.

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Les derniers chiffres disponibles quant à l'évolution de mortalité par des cancers broncho-pulmonaires liés à la consommation chronique de tabac sont amplement démonstratifs, à la limite de la caricature: cette mort a été divisée par deux en 10 ans chez les hommes de 40 ans, qui ont réduit leur consommation de tabac, alors qu'elle était multipliée par quatre en 15 ans chez les femmes du même âge, qui ont à l'inverse accru leur consommation. L'ensemble des données détaillées sur ce thème sont disponibles dans le dernier bulletin épidémiologique (BEH) de l'Institut de veille sanitaire (Invs) publié à la veille de la Journée mondiale sans tabac du 31 mai.

Chez les femmes, la mortalité augmente depuis 1980 et s'est accélérée récemment. Elle a été multipliée par quatre entre 1984 et 1999. Chez les femmes de 35 à 54 ans durant la période 2000-2007, cette mortalité est proche de celle qui était observée chez les hommes de même âge durant les années 1950.

«Les actions politiques des dernières décennies ont eu un effet bénéfique incontestable, mais on peut prévoir que l'épidémie va continuer chez les femmes au fur et à mesure que vieilliront les générations qui comptent une proportion importante de fumeuses régulières», résume Catherine Hill, spécialiste d'épidémiologie à l'Institut Gustave-Roussy de Villejuif. Ces observations sont d'autant plus inquiétantes que plus le temps passe, plus on mesure l'ampleur des bénéfices de la prévention.

Pour Françoise Weber, directrice de l'InVS, et Catherine Hill «la prévention du tabagisme est un outil formidablement efficace». C'est elle qui explique la baisse de la mortalité observée chez les hommes de 40 ans. Et outre le cancer pulmonaire, il faut ajouter les bénéfices enregistrés concernant d'autres maladies respiratoires et de maladies cardiovasculaires, notamment d'infarctus du myocarde.

Faire peur ne fonctionne pas

En France, le «Plan cancer» de 2003 à 2007 a constitué la troisième période d'une volonté politique publique active contre la consommation de tabac avec notamment la mise en œuvre de quatre mesures caractéristiques: l'augmentation des prix du tabac, sa restriction d'accès aux mineurs de moins de 16 ans, l'interdiction de fumer dans les lieux à usage collectif et l'affichage de messages sanitaires du type «Fumer tue» imprimés sur les paquets de cigarettes. Or, force est bien aujourd'hui de faire trois constats: l'interdiction de fumer dans les lieux à usage collectif n'a pas réduit les volumes de consommation qui ont recommencé à augmenter en 2009; les interdictions de ventes aux moins de 16 ans sont aisément contournées, et les consommateurs dépendants se sont très vite habitués aux messages destinés à leur faire peur. On peut également postuler qu'ils s'habitueront très vite aux «images chocs» sur les mêmes paquets qu'impose une directive européenne de 2005, déjà appliquée dans de nombreux pays mais dont le gouvernement français diffère continuellement l'application.

En pratique la prévention c'est donc pour l'essentiel l'augmentation des prix du tabac. «L'augmentation des prix de 2003-2004 a entraîné une importante diminution des ventes et une baisse de la prévalence du tabagisme chez les adolescents, soulignent Françoise Weber et Catherine Hill. C'est un résultat capital: réduire la proportion de jeunes entrant dans le tabagisme est de très loin la mesure la plus efficace sur le long terme. L'analyse des conséquences de l'augmentation du prix du tabac montre bien l'importance d'une politique du prix conduite dans un objectif de santé publique. Les augmentations de 2003-2004 ont été réalisées à l'initiative de l'État avec cet objectif: les ventes ont baissé et cette baisse n'a été compensée que pour moitié par les achats transfrontaliers. Au contraire, les augmentations ultérieures faites à l'initiative des fabricants n'ont pas eu d'effet sur le volume des ventes, en dehors du report d'une marque à l'autre vers des produits moins chers, ou des cigarettes manufacturées vers le tabac à rouler. »

Une lutte plus prioritaire

Pour ces deux spécialistes, toutes les données disponibles convergent vers cette évidence: en matière de santé publique, aucune action de prévention n'est plus efficace que l'arrêt du tabac. Et dans ce contexte, aucune mesure n'est plus efficace qu'une politique suivie d'augmentation continuelle des prix dès lors que l'on veut réellement aboutir à une réduction massive du fléau. Face à ce qui leur apparaît comme une menace, les industriels du tabac expliquent qu'une augmentation drastique des prix conduit à une augmentation des achats à l'étranger. C'est précisément pourquoi Françoise Weber et Catherine Hill expliquent qu'«une  harmonisation des taxes en Europe représenterait aussi un progrès considérable et entraînerait une augmentation de l'accise spécifique qui est en France une des plus basses d'Europe, alors que c'est le seul instrument qui permette de contrôler le prix des cigarettes les moins chères.» Qu'en pense-t-on à Bercy et à Bruxelles?

«Lorsqu'en janvier 2008, l'interdiction de fumer dans les lieux publics était entrée en vigueur, le chef de l'État, face à la colère des buralistes, avait reçu leur représentant, rappelle le Dr Jean Deleuze dans l'éditorial du dernier numéro de la Revue du Praticien. Ce dernier, à l'issue de cet entretien, avait promis à ses ouailles de bonnes nouvelles sur la nature desquelles on s'était beaucoup interrogé. Divine surprise pour les industriels du tabac et les débitants, on comprend bien, deux ans après, que la bonne nouvelle est que la lutte contre le tabagisme n'est plus une priorité gouvernementale. Comme on s'y attendait, la faible augmentation des prix décidée il y a quelques mois n'a eu aucun effet dissuasif (si ce n'est d'enrichir les industriels) alors que, dans le même temps, aucune initiative d'envergure n'a été prise sur le sujet.»

Comment comprendre les difficultés schizophréniques de la lutte collective contre cette mortelle addiction par ailleurs source de recettes fiscales massives? Peut-être en se reportant au remarquable dossier que consacre au tabac le Collège de France. On y apprend que, dès le début du XVIIe siècle, Jacques Ier d'Angleterre institua un impôt sur le tabac, suivi en France en 1629 par Richelieu, puis, à un degré supérieur, par Colbert, qui instaura un monopole d'État sur la fabrication et la vente du tabac. «Un siècle après que le tabac fut importé du Nouveau Monde, les États en étaient déjà devenus les principaux dealers! Un contexte historique qui montre combien il est difficile d'avancer sur le sujet sans un signal politique fort, comme celui que délivra Jacques Chirac sur la sécurité routière, ou ceux que représentèrent contre le tabac les avancées des lois Veil et Évin de 1976 et 1991», souligne le Dr Deleuze.

Jean-Yves Nau

Photo: Cigarette / Roomic Cube via Flickr License CC By

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