Société / Économie

Décroissance, sobriété, minimalisme: des pratiques de riches?

Temps de lecture : 6 min

Depuis plusieurs années, les invitations à réinventer nos modes de consommation se multiplient. Mais sont-elles l'apanage des populations socialement privilégiées?

La véritable bascule vers des modes de consommation plus sobres et raisonnés ne pourra s'effectuer qu'avec l'appui des très hauts revenus, des entreprises et des gouvernements. | Annemarie Grudën via Unsplash
La véritable bascule vers des modes de consommation plus sobres et raisonnés ne pourra s'effectuer qu'avec l'appui des très hauts revenus, des entreprises et des gouvernements. | Annemarie Grudën via Unsplash

La crise climatique s'aggrave et pose nombre de défis environnementaux, sociaux et économiques, conduisant aujourd'hui 26% des Français à placer l'environnement en tête de leurs préoccupations. Alors que nos manières de consommer évoluent, la crise sanitaire semble avoir accentué le phénomène, venant développer la fibre du minimalisme et de la sobriété chez de nombreux concitoyens. Désormais, il convient de consommer moins, mieux et local. Une reconfiguration des pratiques, à laquelle la période des fêtes de fin d'année, qui connaît toujours des pics de consommation, n'a pas échappé. Mais ces résolutions sont-elles à la portée de tous?

Les classes moyennes, figure de proue de l'écoresponsabilité

Anne de Rugy enseigne la sociologie à l'université Paris-Est-Créteil et a soutenu une thèse sur les déclassements choisis et les réaménagements de consommation qu'ils impliquent. Pour elle, la volonté de repenser son mode de vie concerne davantage les classes moyennes et les classes moyennes supérieures. Avec une motivation qui n'est pas exclusivement écologique: «Souvent, ces profils cherchent avant tout à améliorer leur quotidien et avoir accès à des modes de vie plus qualitatifs, plus en phase avec leurs besoins et valeurs profondes.»

Comme le soulignait en 2019 le sociologue Matthieu Grossetête dans son article «Quand la distinction se met au vert, conversion écologique des modes de vie et démarcations sociales», les pratiques de consommation verte concernent avant tout les populations diplômées. Porteuses d'un capital culturel certifié, celles-ci souhaitent s'épanouir et se réaliser en dehors des dogmes dictés par les modes de vie consuméristes.

«Cette mutation des modes de vie témoigne d'une stratégie de distinction d'une catégorie de la population porteuse d'un bagage intellectuel.»
Anne de Rugy, sociologue

Dans cette veine, diminuer sa consommation marchande, faire le choix d'une alimentation biologique ou encore troquer son véhicule contre un vélo dénotent d'une volonté d'abandonner le matériel au profit de l'immatériel. Des profils qu'on retrouve plutôt au sein des zones urbaines ou parmi les populations néorurales ayant choisi de quitter la ville pour la campagne:

«Cette mutation des modes de vie témoigne d'une stratégie de distinction d'une catégorie de la population porteuse d'un bagage intellectuel, une mise en avant d'une identité sociale forte, à rebours de la valorisation du capital économique encouragée par notre société de consommation», explique Anne de Rugy.

Quand décroissance subie rime avec pauvreté

Comme le démontre l'enquête de Matthieu Grossetête, ce réaménagement de la consommation se retrouve moins au sein des classes dites populaires et peu diplômées. Pourtant, sans le revendiquer ou s'en servir comme vecteur identitaire, celles-ci adoptent depuis toujours des pratiques décroissantes, à rebrousse-poil de l'imaginaire capitalistique:

«Réparer plutôt que de racheter, faire les choses soi-même ou acheter des vêtements d'occasion sont des pratiques qui ont toujours eu cours chez les individus les moins aisés. Mais celles-ci ne sont pas revendiquées de la même manière selon les codes d'appartenance au milieu social. Dans les milieux défavorisés, on fait face à un minimalisme subi, lié à une précarité financière à laquelle vient souvent se greffer un sentiment de honte. Aussi, si la contribution écologique des classes défavorisées n'est pas la plus visible, cela ne veut pas dire qu'elle n'existe pas.»

En témoignent d'ailleurs les données issues d'une étude IFOP, réalisée en octobre 2021 sur demande de la Fondation Jean-Jaurès et de l'Agence du Don en Nature. L'enquête révèle en effet que cette année, en France, près d'un tiers de la population n'a pas eu les moyens d'offrir des cadeaux de Noël à ses enfants. «On voit bien que dans la réalité, vivre avec le minimum et consommer peu, ce n'est pas réservé qu'aux classes moyennes et intellectuelles qui souhaitent repenser leurs modes de vie», souligne la sociologue.

Tout le monde rêve-t-il de consommer moins et mieux?

Cette réalité vient rappeler que dans la revendication d'un mode de vie raisonné, la notion de choix est centrale. «Ces nouveaux modes de vie sont une manière d'anoblir, de rendre légitimes dans l'espace social des pratiques qui ne l'étaient pas auparavant», ajoute Anne de Rugy. Preuve en est, le marché de la seconde main, désormais associé à un mode de consommation vertueux et conscient, a pris une ampleur inédite ces dix dernières années. Aujourd'hui, il pèse plus de 7 milliards d'euros de chiffre d'affaires en France, dont 1 milliard pour le textile seul.

Mais dans un pays traversé d'inégalités sociales et économiques croissantes, peut-on espérer que tout le monde rêve de décroissance? «Repenser la manière dont on consomme est toujours difficile, répond Anne de Rugy, mais c'est tout de même plus simple lorsqu'on a pu, au préalable, assurer un confort et une sécurité sur le long terme à sa famille, en acquérant un logement par exemple. Dans les déclassements choisis, on voit beaucoup d'individus qui ont choisi de travailler et de gagner moins, de déménager en zone rurale et mettre un frein à leur consommation après avoir eu des expériences de consommation beaucoup plus élevée. Souvent, ces profils ont pu bénéficier en amont du confort que permet la société de consommation. Ils ont déjà pu atteindre ce qui est jugé comme étant le minimum à acquérir socialement.»

L'acte de consommer n'est pas seulement économique: il est aussi un marqueur social qui vient valider l'appartenance d'un individu au groupe.

La question des voyages, par exemple, illustre bien cette tendance: «Chez les personnes qui ont beaucoup voyagé par le passé, renoncer à l'avion par conscience écologique est plus évident que pour des individus qui n'ont jamais pu parcourir le monde», explique la sociologue. Difficile donc, d'exiger de ceux qui sont déjà contraints financièrement de repenser leurs imaginaires et leurs rêves en faveur d'une décroissance. Et pour Noël, les plus précaires préfèrent certainement offrir à leurs enfants, qui se serrent la ceinture le reste de l'année, des cadeaux neufs, plus séduisants et valorisants socialement que les biens de seconde main.

Dans La Société de consommation, publié en 1970, le philosophe et sociologue Jean Baudrillard écrivait: «On ne consomme jamais l'objet en soi (dans sa valeur d'usage) –on manipule toujours les objets (au sens le plus large) comme signes qui vous distinguent, soit en vous affiliant à votre propre groupe pris comme référence idéale, soit en vous démarquant de votre groupe par référence à un groupe de statut supérieur.» Un texte qui rappelle que l'acte de consommer n'est pas seulement économique: il est aussi un marqueur social qui vient valider l'appartenance d'un individu au groupe.

Le revenu, indicateur clé des pratiques de consommation

Si la saturation ressentie face au matérialisme s'incarne de plus en plus au sein de la population, le revenu reste le facteur qui influence le plus les pratiques de consommation. «En réalité, ce n'est pas parce qu'on essaye de consommer bio et local qu'on diminue son empreinte écologique de manière drastique. Plus le revenu est haut, plus on est susceptible de consommer. Cela nous montre que revendiquer un mode de vie écolo ne va pas toujours de pair avec une consommation à moindre impact écologique.»

À l'inverse, bien que les classes défavorisées ne puissent pas accéder à l'alimentation biologique et soient souvent contraintes de consommer des viandes industrielles et produits transformés à l'impact désastreux pour la planète, leur empreinte environnementale reste largement inférieure à celle des classes plus aisées.

«Il faudrait imaginer de nouveaux codes qui rendraient la contrainte écologique plus égalitaire.»
Anne de Rugy, sociologue

Car malgré leurs efforts pour adopter des modes de vie plus vertueux, les ménages plus privilégiés habitent des logements plus grands, effectuent régulièrement des trajets de moyenne et longue distance et consomment toujours plus que les ménages plus précaires, comme le suggère l'étude menée par Matthieu Grossetête. Une réalité qui invalide les discours moralisateurs et culpabilisants réservés aux plus modestes, qui, dit-on, ne sont pas écolo et utilisent leur argent à mauvais escient.

Finalement, même si les efforts individuels pèsent dans la balance, la véritable bascule vers des modes de consommation plus sobres et raisonnés ne pourra s'effectuer qu'avec l'appui des très hauts revenus, des entreprises et des gouvernements. «Il faudrait imaginer de nouveaux codes qui rendraient la contrainte écologique plus égalitaire», propose Anne de Rugy. «Pour cela, il faut dans un premier temps sécuriser le minimum vital pour tous en termes de logement et d'alimentation, pour que les exigences liées à la décroissance soient viables et jugées légitimes par tout le monde.»

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Ce type de modèle impliquerait que les plus riches contribuent, à la hauteur de leurs revenus, à cette réinvention des modes de consommation. Peut-être qu'alors, les imaginaires pourront se réinventer au profit de modèles de consommation plus vertueux, ce qui n'est pas sans rappeler que la transition écologique ne peut avoir lieu sans plus de justice sociale.

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