France

Devedjian, ministre de la Relance ou du silence

Philippe Boggio, mis à jour le 01.06.2010 à 16 h 30

Le pourtant très volubile ministre UMP a disparu de la circulation.

Evidemment, quand on est le ministre de la Relance, mieux vaut que le contexte économique soit souriant, sinon, le risque est grand d'essuyer les plaisanteries. C'est peut-être ce que se dit Patrick Devedjian: faute d'être en mesure de provoquer des miracles, il est plus prudent de se faire rare. Il est vrai que l'intitulé de sa fonction est devenu difficile à porter: ministre auprès du Premier ministre, chargé de la mise en œuvre du Plan de relance.

D'où sans doute sa discrétion actuelle, peu habituelle pour ce bretteur, avocat brillant, qui adore débattre avec les médias, avec ses adversaires, et même ses amis politiques. Si on les interrogeait, bien des Français, même ceux qui s'intéressent à la politique et à l'économie, répondraient certainement que le président du conseil général des Hauts-de-Seine ne fait plus partie du gouvernement.

Et c'est assez étonnant: un ministre de la Relance, on ne devrait voir que lui, à la télévision, en ces temps où le ciel national s'assombrit de déficits publics en pourcentages de PIB, de dettes sociales pharaoniques et de croissance plate.

Mille projets

Sur les plateaux des émissions d'actualité, Patrick Devedjian devrait essuyer nos questions inquiètes, et pour nous rassurer, évoquer avec la flamme et l'ironie qu'on lui connaît les pistes à suivre dans les secteurs industriels ou les bassins d'emploi qu'il aurait défrichés pour nous. La relance, c'est un peu déjà le début de l'espérance, et son ministre doit maintenant assez bien connaître, après dix-huit mois d'expérience, les domaines, les projets,  les laboratoires de recherche, propres à rendre un peu de prospérité au pays. Officiellement, «mille projets» sont soutenus par le ministère, depuis sa création, à la toute fin de l'année 2008. Son titulaire aurait donc de quoi raconter, et donner un peu d'allant à son auditoire.

Au lieu de quoi, il est certainement l'un des ministres les moins visibles du gouvernement. On ne lui a pas connu, depuis longtemps, de grand rendez-vous d'opinion. L'Elysée n'utilise même pas ses talents de polémiste, par exemple contre le futur programme économique du PS. On n'a pas non plus beaucoup entendu Patrick Devedjian pendant la campagne des élections régionales. Et maintenant que monte la tension sociale, il n'est pas envoyé au front par Matignon. Les vérités gouvernementales, en cette matière, sont toujours dites par Christine Lagarde ou par les porte-parole de l'UMP, ou encore, sur la réforme des retraites, par Eric Woerth. De temps à autre, Christian Estrosi, le ministre de l'Industrie, vient promettre la survie professionnelle ou des indemnités honorables à des salariés licenciables... avant d'être démenti, une fois sur deux.

De Patrick Devedjian, tout juste, de loin en loin, quelques échos, comme des traces de son existence, souvent sous forme de «brèves». Comme le 18 mai, quand celui-ci a rappelé que la valeur actuelle de l'euro avantageait les exportations françaises. Ajoutant toutefois ce commentaire plutôt pessimiste: «Si la zone euro n'est pas une zone de solidarité monétaire (...) alors l'euro n'existera plus du tout.»

Le site officiel du gouvernement n'est pas des plus prolixes à son sujet.

 

Sous la rubrique «Actualités», on relève que «la prime à la casse» a été un succès. Date de l'information: 28 janvier 2010. Rien ensuite. On a connu sites auto-promotionnels plus vantards. Plus curieux encore, son propre blog non plus. Les événements répertoriés paraissent s'arrêter à la fin de l'année 2009. Patrick Devedjian pourrait travailler à mi-temps, ou être tombé malade, on aurait, à la lecture, la même impression d'intermittente ou d'éloignement.

Jusqu'aux blogs critiques, d'habitude plus nombreux que les sites louangeurs quant à l'action publique, qui gardent en ligne des notations déjà anciennes. Ainsi, sur Les Mots ont un sens, ce point de vue vachard: «Patrick Devedjian mène la relance économique d'une main ferme et le verbe haut. Mais au fil de ses déclarations, on découvre un bonhomme bien peu convaincu (...).» Caustique, mais en date du 12 janvier 2009. Rien de plus récent.

En cherchant bien dans les banques d'information de Matignon, on apprend que le ministre de la Relance s'est rendu dans tel ou tel département, telle ou telle ville, où des projets sont financièrement soutenus par ses services. Après Grenoble, il était à Brest, le 30 avril, où 30 millions d'euros ont été débloqués, notamment pour le désenclavement ferroviaire de la ville bretonne. Ensuite, il est allé en Corrèze. Son agenda de la semaine est consultable ici. Ses collaborateurs expliquent que le ministre est là où il doit être. Sur le terrain. En visite, parfois imprévue, auprès de ceux qui ont reçu ou doivent recevoir l'aide du gouvernement. A vérifier, comme c'est la règle, la bonne marche des initiatives enclenchées.

Ministère éphémère

La réponse à la modestie médiatique du maître d'œuvre de la relance se trouve peut-être dans ses actions. Quand il a été créé, Matignon a précisé que ce fameux ministère de la Relance économique était un ministère de mission, et non pérenne, c'est-à-dire qu'il devrait cesser ses activités, et remercier son locataire, à l'épuisement de la somme qui lui était allouée. A moins qu'un autre plan ne vienne alors se substituer au premier, l'effort financier apparaissant comme nécessaire sur une plus longue durée. Sur une enveloppe de 38,8 milliards d'euros, pour les deux années 2009-2010, 34 ont déjà été attribués (dont 19,4 pour les entreprises et les emplois), et rien n'indique que Nicolas Sarkozy ait la volonté, ou les moyens, de renouveler l'expérience.

D'où la discrétion de Patrick Devedjian: à quoi servirait-il de venir en public vanter un programme bientôt à sec? Au risque, en plus, de s'attirer les critiques sur sa prochaine interruption, alors que la croissance est exsangue?

On le sait, les relations entre Nicolas Sarkozy et Patrick Devedjian, pourtant vieux compagnons de route de l'UMP, ne sont pas toujours au beau fixe. Entre eux, le désaccord sur le département des Hauts-de-Seine. Le premier souhaite donner le conseil général à son fils Jean; le second exerce sans partage un mandat de président depuis septembre 2007, et ambitionne même de se représenter. Mais franchement, il serait dommage que les rapports, s'il s'avère qu'ils demeurent encore trop frais entre eux, privent éventuellement l'opinion publique de ce ministre de la Relance en sursis.

L'heure, si l'on a bien compris, est à la recherche, sans attendre, de voies de croissance possibles. Autant écouter, alors, ceux qui ont de l'avance sur le sujet. C'est forcément le cas de Patrick Devedjian, après bientôt deux années d'expérimentation. Le cas aussi des deux initiateurs du «Grand emprunt», Alain Juppé et Michel Rocard. C'est curieux: en ce moment, à peu près tout le monde donne son avis sur la question. Sauf ces trois-là.

Philippe Boggio

Photo: Patrick Devedjian, lors d'une séance de questions au gouvernement, en juin 2009. REUTERS/Jacky Naegelen

Philippe Boggio
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