Parents & enfants / Santé

Troubles alimentaires: quand les réflexions des parents ne passent pas

Temps de lecture : 4 min

Dans le cadre de leur rôle éducatif, les parents ont nécessairement un impact sur la façon de manger de leurs enfants. Et tiennent parfois des propos qui viennent nourrir le terreau des TCA.

Certaines réflexions peuvent faire plus de dégâts qu'on ne l'imagine. | Anni Spratt via Unsplash
Certaines réflexions peuvent faire plus de dégâts qu'on ne l'imagine. | Anni Spratt via Unsplash

D'un anodin «Il te serre pas un peu ce jean?» au plus frontal «T'as grossi ces derniers temps», certaines réflexions peuvent faire plus de dégâts qu'on ne l'imagine sur les personnes qui les reçoivent. «Plus jeune, ma mère me rabâchait qu'il était important pour une femme de garder la ligne pour rester en forme et plaire à son mari. C'est vraiment rentré dans mon crâne, j'étais terrifiée à l'idée de manger et de prendre du poids», se souvient Val, 28 ans, en prise avec l'anorexie depuis près de deux décennies.

Bien sûr, faire porter la responsabilité des troubles du comportement alimentaire (TCA) d'un enfant à ses parents serait faire fausse route. Multifactorielles, ces pathologies se trouvent au point de convergence de plusieurs événements formant un ensemble fragile. Mais il arrive que les mots des parents fassent partie desdits facteurs. Parce qu'ils créent des associations mentales aux effets nocifs, parce qu'ils sont mal reçus par l'enfant ou simplement parce qu'ils relèvent de la maltraitance. «Une phrase lancée par un professeur, une copine ou un frère peut venir fragiliser un contexte déjà sensible. La différence avec les parents, c'est qu'on a avec eux un lien affectif qui démultiplie la manière dont on reçoit le message», détaille Karen Demange, psychologue clinicienne spécialiste du sujet.

Effet de répétition et passif-agressif

Les remarques à répétition des parents de Val associant la minceur à la beauté, couplées aux régimes auxquels elle avait droit enfant (à base de soupe en sachet matin, midi et soir) ont ainsi créé un terrain fertile à l'émergence de troubles alimentaires. La jeune femme, qui continue encore aujourd'hui de se battre contre l'anorexie, a été hospitalisée une première fois à l'âge de 20 ans, à la suite d'un voyage aux États-Unis pendant lequel elle avait pris quelques kilos. «Mes parents et mon copain me faisaient des remarques tous les jours, ma mère me disait “Tu t'es fait plaisir, ça se voit, faut te remettre au sport”.»

Inéluctablement marquée par l'obsession du poids que faisaient ses parents, Val a arrêté de s'alimenter et est devenue une habituée de la salle de sport, dans laquelle elle passait trois heures par jour. Trois mois plus tard, elle avait perdu 25 kilos et en pesait alors 42, pour une taille de 1 mètre 73.

«Un enfant peut être complètement détaché des remarques d'une mère obsessionnelle avec son corps, tandis qu'un autre vivra une réflexion d'apparence anodine comme un tsunami.»
Caroline Seguin, nutritionniste comportementaliste

Communiquer, interroger et faire des remarques fait toutefois partie du rôle éducatif des parents. La question de l'alimentation ou du poids peut être soulevée, au même titre que la qualité du sommeil, l'activité physique ou la santé de l'enfant. Mais lorsqu'il s'agit d'aborder des sujets potentiellement sensibles, le ton, le choix des mots et le contexte revêtent une importance particulière. «Les phrases agressives ne sont pas forcément les plus violentes, pose Karen Demange. C'est souvent la répétition qui peut déclencher un effet de bascule, ou des phrases cyniques, dites passives-agressives.»

Contrairement aux critiques frontales, le passif-agressif laisse un flou quant à l'intention donnée, et peut amener la personne à douter d'elle-même, tout en compliquant son droit de réponse. Il est en effet plus simple d'envoyer bouler quelqu'un qui nous balance une insulte grossophobe plutôt qu'une personne qui laisse planer un «Tiens, cette robe met tes formes en valeur…»

«En me voyant prendre dix kilos en deux semaines après une rupture et une perte de repères généralisée, ma mère s'est inquiétée. Ça passait par des remarques sur mon corps qui changeait, les fringues dans lesquelles je ne rentrais plus, ou encore mes repas nocturnes», rembobine Clotilde, 19 ans, en proie à la boulimie. Depuis qu'on lui a diagnostiqué ce TCA, ses parents ont réalisé le caractère pathologique de ses commandes UberEats à toute heure, mais continuent néanmoins d'exprimer leur inquiétude à travers des interventions qu'elle encaisse difficilement. «Tout ce qu'ils me disent, je le sais déjà. Je ne m'attendais pas à ça de ma mère, j'ai l'impression que personne ne me comprend.»

Si les remarques des parents de Clotilde peuvent au premier abord sembler légitimes et inoffensives, c'est également parce que chacun et chacune peut interpréter le même message différemment, selon la grille de lecture et la sensibilité qui lui sont propres. «Un enfant peut être complètement détaché des remarques d'une mère obsessionnelle avec son corps, tandis qu'un autre vivra une réflexion d'apparence anodine comme un tsunami», détaille Caroline Seguin, nutritionniste comportementaliste spécialisée dans les TCA.

«Si on suspecte un déséquilibre alimentaire, le dialogue est fondamental. Plus on autorisera l'enfant à s'exprimer, plus il se sentira à l'aise.»
Caroline Seguin, nutritionniste comportementaliste

Côté réception, plusieurs paramètres peuvent avoir leur importance, à commencer par l'âge, l'adolescence étant une période charnière dans la construction et l'affirmation de soi. Mais également le genre, la pression de la minceur pesant davantage sur la gent féminine –selon une étude publiée dans la revue Psychologie clinique et projective (1995), 90% des personnes anorexiques traitées seraient des femmes– bien que les hommes n'échappent pas aux troubles alimentaires. Chez Val, l'idéal d'un corps longiligne pèse d'ailleurs davantage sur les femmes de la famille: «Encore aujourd'hui, mon père fait des remarques à ma mère. Si elle prend un gâteau, il va soupirer et lui dire: “T'es sûre? Enfin je sais pas, t'abuses…”», confie-t-elle.

Éduquer sans déborder

Dès lors, apprendre à ses enfants à manger équilibré ou aborder des comportements alimentaires problématiques sans déborder est une tâche délicate. Selon la psychologue Karen Demange, éduquer et communiquer reste primordial: «Il ne s'agit pas de donner des injonctions, mais d'expliquer, tout en autorisant la gourmandise. Cette nuance est importante, parce qu'à trop souligner le sain, le bio, le sans gluten, on tombe dans une éducation sur fond d'orthorexie [un TCA centré sur l'obsession de manger sainement, ndlr]… Manger équilibré ne doit pas l'emporter sur le plaisir de l'alimentation.»

Présenter les familles alimentaires, expliquer pourquoi il faut éviter un doublon de féculents ou de produits laitiers au cours d'un repas, détailler le rôle des aliments sont autant de comportements à adopter avec son enfant. Et surtout, si les symptômes d'un trouble du comportement alimentaire surgissent, mieux vaut en parler plutôt que de laisser un tabou s'installer.

«Ce n'est pas systématique, mais les personnes souffrant de TCA ont souvent une difficulté à la verbalisation, rappelle Caroline Seguin. Si on suspecte un déséquilibre alimentaire, le dialogue est fondamental. Plus on autorisera l'enfant à s'exprimer, plus il se sentira à l'aise.» Et pourquoi ne pas demander conseil à des médecins généralistes, nutritionnistes ou psychologues, autant de professionnels de santé qui peuvent également endosser un rôle préventif.

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