Politique

2027, l'horizon lointain d'Édouard Philippe

Temps de lecture : 10 min

L'ancien Premier ministre s'inscrit dans une filiation historique qui puise aux sources de la Ve République originelle. Son expérience récente semble nourrir son envie ardente de donner au débat politique un horizon mobilisateur.

Édouard Philippe, président du parti Horizons, prononce un discours lors d'un meeting public, le 1er décembre 2021 à Nice. | Valery Hache / AFP
Édouard Philippe, président du parti Horizons, prononce un discours lors d'un meeting public, le 1er décembre 2021 à Nice. | Valery Hache / AFP

En fondant, contre l'esprit du temps politique, un véritable parti politique, qui affirme se doter de tous les outils qui le caractérisent, en prenant le soin de revendiquer de penser le temps long, en assumant à la fois une radicale critique de l'évolution du débat public et en assumant vouloir doter la droite d'une vision cohérente et d'un projet à horizon 2050, Édouard Philippe dispute à Les Républicains la direction idéologique de la droite modérée.

En visant à construire une force politique stable dans une vie politique à stabiliser, et en voulant parler aux Français de leur pays dans la marche du monde tout en donnant une perspective au-delà du court terme, l'ancien Premier ministre cherche les moyens de ramener dans le giron d'une droite républicaine et modérée des citoyens de droite déboussolés et sensibles aux charmes de la vision du monde de l'extrême droite. Le retour de la forme «parti» dans le champ politique français, sous la houlette d'un ancien mais jeune Premier ministre, signifierait-il la fin des «mouvements gazeux»?

Le premier parti du monde nouveau

Édouard Philippe tourne en effet la page des mouvements horizontaux qui ont prospéré dans différents pays pendant la dernière décennie. Lors du lancement de son parti politique, son nom –Horizons– résonne avec le discours façon conférences TED particulièrement critique à l'égard d'un débat public dominé par l'immédiateté et le déferlement d'opinions instantanées et de polémiques aussi violentes que dénuées d'avenir. «Notre débat s'affaisse», constate Philippe, qui poursuit ainsi: «Nous parlons de l'instrument qui va suivre et pas de l'objectif que nous devrions nous fixer». Horizons se veut l'antithèse de la façon de faire de la politique aujourd'hui.

L'ancien Premier ministre moque le «wokisme et tout le tintouin», une accroche certes facile mais qui embrasse l'ensemble du débat public, miné par des querelles incessantes et souvent dérisoires. «Comment? Vous lisez Homère? C'est quand même une vision très masculine de l'Antiquité, Homère.» Édouard Philippe est probablement le premier homme politique à dénoncer clairement «l'affaissement du débat public» en soulignant que «l'Histoire est compliquée». Et, de fait, elle l'est.

Cela ne tient évidemment pas à ce que certains appellent le «wokisme», mais à la façon incendiaire ou propre à des pyromanes de concevoir le débat public. La contestation de la science et le déferlement d'opinions exemptes d'analyses rationnelles fondatrices sont dénoncées par Édouard Philippe, et l'on devine en filigrane la condamnation de l'investissement de certains membres de l'exécutif dans Twitter ou les passages chez Cyril Hanouna.

Le choix du contre-courant est délibéré, assumé, revendiqué. Il est donc la base d'un destin qu'Édouard Philippe peut envisager, envers et contre l'air du temps et sa dépendance à l'immédiateté, avec pour arme le recours à la projection dans le temps long. Face à l'instauration du cursus honorum qui passe par C8 plus que la tribune de l'Assemblée nationale, Édouard Philippe entend imposer son agenda comme son rythme, ses moyens d'expression comme moyens choisis et, évidemment, le fond de sa pensée pour munition.

L'UNR, le parti soutenant De Gaulle s'en remettait inconditionnellement au Général pour définir l'horizon que la France devait se fixer. L'ancien Premier ministre plaide pour le temps long en politique, et fait de son parti un outil pour penser la France à l'horizon 2050. Penser la France sur plusieurs décennies, dans le monde tel qu'il est et tel qu'il peut devenir, c'est en effet la fonction d'un parti politique. Les acteurs politiques ont délaissé depuis longtemps le temps long et rechigné à placer la France dans la marche du monde, réduisant les campagnes politiques à la promotion de mesures techniques sans les inscrire dans un projet pour le pays.

Parler du temps long, c'est prendre le risque d'ennuyer, ou courir la chance de donner un sens à son discours comme au bulletin de vote que l'on sollicite.

Un parti est un «intellectuel collectif», il bâtit une société dans la société, parfois une contre-société, il se dote des moyens d'investir des candidats et se munit des moyens d'une expression idéologique propre. Ainsi Philippe Seguin avait tenu à doter le RPR d'une revue d'idées, dont la direction fut confiée à Jean de Boishue, revue assez éloignée éditorialement de la «Lettre de la Nation» du RPR chiraquien.

Comme tout Premier ministre, Édouard Philippe a subi de plein fouet ce que Gilles Finchelstein définit comme la «dictature de l'urgence». Dans cet enfer de Matignon, terme qu'il récuse, soumis aux diktats de l'urgence et de l'immédiateté, Édouard Philippe s'est forgé la conviction que le retour du temps long en politique comme dans le débat public est la condition sine qua non de la résolution de la crise démocratique du pays.

La droite vit à l'heure de polémistes qu'elle tend souvent à singer, et de thèmes imposés en instantané sous le feu nourri de l'injonction à l'émotion. Elle est apparue, lors de la désignation de sa candidate à l'élection présidentielle, comme otage d'une radicalité polémique. L'absence de responsabilité politique des innombrables intervenants des talk-shows de nos chaines d'information leur permet de s'épanouir jour et nuit sur les chaines d'information en continu. Mieux, elle leur permet de séquestrer la droite institutionnelle, laquelle manifeste un syndrome de Stockholm assez fort à leur égard.

Parler du temps long, c'est prendre le risque d'ennuyer, ou courir la chance de donner un sens à son discours comme au bulletin de vote que l'on sollicite. C'est aussi nécessairement parler aux générations les plus jeunes, qui ne sont évidemment pas, pour l'heure, acquises à la pensée de droite telle que les intervenants de CNews la conçoivent –mais qui peut séduire tous ceux qui se projettent rationnellement dans l'avenir.

Privilégier le temps long à la réaction polémique, favoriser un dessein national au-delà d'un quinquennat ou deux, d'une législatures ou deux, c'est un leitmotiv d'Édouard Philippe. Jusqu'à maintenant, le seul homme politique à resituer son action dans le temps long, à la fois par sa connaissance historique et son sens de l'anticipation a été Jean-Pierre Chevènement. La conquête du temps long, pour soi et pour son action politique est un combat décisif. Elle nécessite solitude, courage et endurance…

Une version 2021 de l'UMP, du RPR?

Ancien juppéiste, Édouard Philippe est le maire d'une ville dont la conquête par Antoine Rufenacht fut en 1995 la fierté du RPR. C'est aussi un port, où les dockers de la CGT ont forgé une contre-culture efficace, aux rudes manifestations. Arrachée au PCF, la ville est restée à droite jusqu'à maintenant, Antoine Rufenacht (qui fut directeur de campagne de Jacques Chirac en 2002) passant la main à Édouard Philippe en 2010.

Par héritage et par conviction, Édouard Philippe, ancien adhérent de l'UMP, puise sa filiation dans le RPR davantage que dans l'UDF, longtemps parti d'élus de gestion locale et de notables de droite. Succédant à un édile gaulliste à la mairie du Havre, connaissant sa ville, il connait les subtilités de l'affrontement historique entre gaullistes et communistes, affrontement qui n'a jamais atteint les fondations du socle idéologique gaullo-communiste propre à la France depuis 1944.

Ces subtilités de la société française intéressent Édouard Philippe. Lui qui a vécu la crise des «gilets jaunes» a mesuré les fractures de la société française ainsi que le handicap qu'elles représentent pour la définition d'un horizon mobilisateur. Ainsi, soucieux de trouver des adversaires avec lesquels débattre du projet de long terme pour la France, il a scruté les bancs de l'Assemblée nationale afin d'y déceler les adversaires d'avenir comme il scrute le champ social pour mesurer l'état des piliers traditionnels de la société française. Clivage, dialogue, délibération décision… tel est l'arsenal d'Édouard Philippe pour gouverner idéalement.

Il prend la droite et lui assigne une mission propre, doté d'une façon de faire entre pragmatisme, dessein national et construction idéologique.

Dans une certaine mesure, la fondation de Horizons, son parti, marque une réelle césure avec ce qu'a été l'UMP, fondée en 2002, fusion des différentes familles politiques de droite et n'ayant trouvé depuis vingt ans que l'éphémère mais immédiatement efficace construction idéologique du sarkozysme comme construction idéologique, un temps gagnante en 2007 mais balayée par la crise de 2008-2009.

Le clivage gauche-droite, qui n'est réapparu qu'avec le départ du général de Gaulle en 1969, n'a été revendiqué massivement par la droite partisane qu'à partir des années 2000. Cependant, la «droite décomplexée», réunie sous un même oriflamme, ne disposait pas vraiment d'une idéologie travaillée ni communément revendiquée. Seule l'étiquette de «droite» fut le vrai grand œuvre de l'UMP. Rêvant d'une CDU/CSU à la française, d'un Partido Popular (PP) à la sauce corrézienne, la droite n'est jamais parvenue à définir un substrat idéologique, une base culturelle commune, et ce de très longue date.

La droite est rétive à l'idéologie. La construction idéologique de la droite, Jean-Pierre Raffarin s'y essaya avant Nicolas Sarkozy, reprenant les vues de la droite la plus traditionnelle, décentralisatrice sans embrasser le temps long, mais rassemblant notables et territoires. Le pari du maire du Havre est assez différent: il prend la droite, sans modèle, et lui assigne une mission propre, doté d'une façon de faire entre pragmatisme, dessein national et construction idéologique propre.

Une droite centrale plus qu'une droite centriste?

Charles Pasqua disait souvent avec malice que le RPR amenait les électeurs et que l'UDF fournissait les élus. Ce trait d'humour avait une signification éminemment politique: Pasqua pensait que le RPR avait, tant par ses accords électoraux systématiques avec l'UDF qu'avec l'évolution d'une partie de la direction du RPR, abouti au renforcement du poids de la ligne politique de l'UDF, initialement fondée pour soutenir le président Giscard d'Estaing. Avec Édouard Philippe naît une droite post-gaulliste qui œuvre en misant ses propres forces. Cela peut irriter François Bayrou qui voit son centrisme comme l'héritier, l'adjuvant et le moteur du macronisme au pouvoir.

Entre le discours d'Édouard Philippe au Havre et les débats du Congrès de LR, les différences sont de taille: Horizons se réclame de droite et vise la centralité et le long terme, tandis que LR a vu ses candidats pratiquer une surenchère liée à la percée d'Éric Zemmour. Les Républicains jouent leur va-tout en 2022 et Valérie Pécresse devra apprendre rapidement à connaitre les méandres de la construction de la vision du monde des Français.

L'idée présidant à la fondation du parti Horizons est de conquérir la centralité –et non le centre– en avançant la vision de long terme, et en s'appuyant sur un réseau d'élus ainsi que sur une base militante à bâtir.

Parallèlement, Édouard Philippe s'inscrit dans le temps long de manière délibérée. Au Havre, il conçoit une politique à long terme pour son territoire, pense à partir de la fonction portuaire de sa cité une stratégie dans la mondialisation. De droite, oui, mais sans agressivité. Il prend le passé de sa famille politique comme un bloc. Juppéiste inconditionnel, il ne fait pas mystère de son intérêt pour toutes les facettes de la famille néo-gaulliste, moins pour les mimer que pour comprendre les ressorts premiers de ce qu'est une culture politique porteuse d'une vision du monde, d'un projet à long terme et d'un programme en découlant.

La plupart des commentaires spéculent sur la candidature d'Édouard Philippe en 2027. Ce qui est certain, c'est que si Édouard Philippe avait l'intention (ce qui est plus que probable) de solliciter les suffrages des Français pour devenir président de la République, il a d'ores et déjà fait l'expérience du pouvoir. Désormais maire du Havre, il manifeste un intérêt accru pour le lien entre le local et la vision nationale.

En faisant du temps long et du projet qui doit lui correspondre le cœur de sa démarche politique, Édouard Philippe renoue avec ce qui relève de la fonction première des partis politiques: être un «intellectuel collectif». Le paradoxe –assez logique malgré tout, compte tenu du basculement à droite du centre de gravité de notre vie politique– est que la forme parti, délaissée dans ses fonctions d'abord, dans son principe ensuite, renaisse à partir de la droite et non à gauche, depuis laquelle émergea cette forme politique.

L'idée présidant à la fondation du parti Horizons est de conquérir la centralité –et non le centre– en avançant la vision de long terme, et en s'appuyant sur un réseau d'élus ainsi que sur une base militante à bâtir. De l'investiture de candidats au travail idéologique et programmatique, Horizons doit remplir une large gamme de fonctions, désormais délaissées par les partis et mouvements existants.

Sans doute Horizons est-il le premier parti politique de droite à la fois immunisé contre le processus de droitisation de notre société et la première tentative de doter la droite française d'un corpus idéologique depuis longtemps. C'est suffisamment nouveau pour être risqué, suffisamment insolite pour mériter les fruits du risque.

Édouard Philippe a la conscience du temps long: un projet de long terme, une organisation visant le quotidien, de la patience et de l'endurance, beaucoup de travail et une vision fondée sur une analyse implacable de ce qu'est la France, sociologiquement, économiquement, idéologiquement dans le grand jeu mondial.

Évidemment le temps long n'est pas dépourvu d'écueils; le chemin sera plus aisé pour Édouard Philippe et son parti si Emmanuel Macron est réélu. Dans le cas où Valérie Pécresse serait élue à la présidence de la République, elle disposerait mécaniquement d'une très large majorité à l'Assemblée nationale. À l'évidence, avec un programme politique qui, à LR, est d'une évanescence stupéfiante pour un parti héritier de l'ensemble des droites de gouvernement depuis 1958, on comprend que le ball-trap budgétaire né de son rigorisme en la matière sera confondu avec le projet pour la France que Les Républicains peinent tant à imaginer.

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La vérité est que la crise existentielle de la droite française n'est pas résolue par la désignation à la candidature de Valérie Pécresse, et qu'elle ne le sera pas par quatre tours de scrutin victorieux. On se souvient des guerres de tranchée à droite à l'Assemblée nationale entre 1993 et 1997. Une victoire de la droite provoquerait les mêmes effets en les aggravant. De fait, privée de projet et de vision du monde propre, la droite française plongera inévitablement dans la gestion au jour le jour, sous le harnais de l'urgence et l'incantation sécuritaire. Édouard Philippe deviendrait alors d'abord un aiguillon ou la mauvaise conscience de ses anciens compagnons. Ou sans doute les deux à la fois.

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