Culture

«The Lost Daughter» raconte la maternité contre-nature

Temps de lecture : 4 min

Le premier film de Maggie Gyllenhaal, disponible sur Netflix, malmène la vision idéalisée de la maternité.

Nina (Dakota Johnson), mère submergée par sa fille Elena. | Capture d'écran Netflix via YouTube
Nina (Dakota Johnson), mère submergée par sa fille Elena. | Capture d'écran Netflix via YouTube

Au début de The Lost Daughter, Leda, l'héroïne du film incarnée par Olivia Colman, rencontre une femme enceinte jusqu'au cou. «Vous verrez», lui dit-elle, avec un sourire légèrement compatissant. «Les enfants sont une responsabilité écrasante». Ces simples mots, dans la bouche de Leda, résonnent comme des coups de feu.

On ne sait pas quel rapport cette dernière entretient avec ses propres filles, ni pourquoi elle semble nourrir une certaine culpabilité à leur égard. Ce qui saute aux yeux, c'est que son expérience de la maternité est au mieux ambivalente, au pire criblée de rancœur.

The Lost Daughter, disponible sur Netflix dès le 31 décembre, montre des personnages que l'on voit rarement à l'écran: des mères «contre-nature», pour reprendre une autre expression de l'héroïne. Elles aiment leurs enfants, mais sont suffoquées par la maternité et les sacrifices que celle-ci impose.

Il s'agit d'une audacieuse première réalisation pour Maggie Gyllenhaal, qui en tant qu'actrice et productrice, n'a jamais eu peur des sujets tabous: parmi ses meilleurs rôles, une secrétaire torturée en pleine exploration BDSM (La Secrétaire), ou encore une prostituée féministe dans la série The Deuce de David Simon.

Pour ce premier long métrage, la cinéaste se saisit avec brio d'un roman d'Elena Ferrante, Poupée volée, paru en 2009. Encore plus vénéneuse et tranchante que le livre, l'adaptation de Maggie Gyllenhaal, récompensée à la Mostra de Venise par le prix du meilleur scénario, offre un portrait franc et parfois peu reluisant de la maternité.

Seule avec du monde autour

The Lost Daughter suit l'énigmatique Leda (Olivia Colman), une enseignante de 48 ans venue passer quelques semaines de vacances sur une île grecque. Elle est inamicale, farouche, parfois insolente. Il y a quelque chose de perturbant dans son rapport aux autres, mais on ne sait pas vraiment quoi. Peut-être cache-t-elle un lourd secret. Ou peut-être est-il juste rare de voir une femme qui ne semble exister que pour elle-même.

Peu après son arrivée, son attention se porte sur une famille d'Américains bruyants et envahissants, qui perturbent sa tranquillité sur la plage. Or, que ce soit sur le sable, au restaurant, ou au cinéma, Leda protège sa tranquillité comme si elle en avait été privée pendant trop longtemps.

La vacancière devient particulièrement fascinée par Nina (Dakota Johnson), une superbe jeune femme sans cesse accaparée par Elena, sa fille en bas âge. Si vous vous perdez dans les prénoms, c'est normal: les personnages aussi, et les échos sonores entre Elena, Leda, Nina, ou même la poupée, Mina, ne font que souligner les parallèles entre leurs trajectoires. D'ailleurs, la «fille perdue» du titre pourrait être n'importe lequel de ces personnages, car toutes jouent tour à tour le rôle de mère et d'enfant, protectrice et protégée.

Rapidement, un intérêt mutuel mêlé de méfiance se développe entre Leda et Nina, tandis que le film, à l'aide de flashbacks, fait la lumière sur la jeunesse de Leda, et sa relation avec ses propres filles. Incarnée dans ces scènes par la magnétique Jessie Buckley, on la découvre vingtenaire, encore étudiante et déjà mère de deux enfants. Elle est exténuée par ses responsabilités, ne peut plus étudier, dormir, ou même se masturber tranquillement, et sa crispation est à peine contenue.

Il serait dommage de trop en révéler sur le reste du film, qui opère par lente combustion et distille de tout son long une atmosphère subtilement menaçante (une pomme de pin qui se fracasse sur le dos de Leda, un insecte intrusif qui dérange son sommeil). Ce qu'on peut dire, c'est qu'il malmène les injonctions et représentations classiques de la maternité: ici, pas d'instinct maternel ni de mères sacrificielles, mais des femmes qui perdent patience, n'ont pas envie de jouer, ou admettent qu'elles détestent parler à leurs enfants au téléphone.

Jour meilleur

Cela ne fait pas d'elles des «mauvaises mères», juste des femmes incapables d'atteindre l'idéal qu'on leur a vendu. Les pères de The Lost Daughter sont tous caractérisés par leur absence nonchalante, mais on attend de Leda ou Nina qu'elles soient entièrement consacrées à leur progéniture, au mépris de toute intimité ou ambition personnelle. Callie, la femme enceinte du début du film, n'a pas encore d'enfant, mais souscrit entièrement à ces injonctions: sa première présomption lorsqu'elle rencontre Leda est que ses filles «doivent lui manquer».

Si la colère des héroïnes de The Lost Daughter est tellement subversive, c'est parce que la pression à vouloir enfanter nous est inculquée dès notre plus jeune âge, lorsque l'on commence, par exemple, à jouer à la poupée. Ce jouet, qui propose une version simplifiée de la maternité, est l'objet de toutes les convoitises chez les personnages féminins du film –femmes ou enfants. L'attitude parfois pétulante de Leda nous le rappelle: ce n'est pas parce qu'on devient mère qu'on arrête d'être une fille.

Avec une assurance remarquable, Maggie Gyllenhaal montre ces femmes dans toutes leurs dimensions (froides, maternelles, immatures, séduisantes, complexées, mesquines, généreuses) et brise la dichotomie «maman ou putain». Ses actrices, filmées par la talentueuse directrice de la photographie Hélène Louvart, livrent trois des meilleures performances de l'année.

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Le film résiste aussi à la tentation d'expliquer ou de réparer ses héroïnes, de présenter leur maternité incommodante comme un obstacle à surmonter. À un moment, Nina demande à Leda si l'aliénation qu'elle ressent depuis la naissance de sa fille passera un jour. La réponse est furtive, mais mérite qu'on y prête attention –comme le film, à défaut d'être rassurante, elle est au moins honnête.

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