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Comment les insurgés grecs se sont libérés de la tutelle ottomane

Temps de lecture : 6 min

La guerre d'indépendance grecque a impliqué tellement de nationalités que l'on pourrait presque la considérer comme une guerre européenne.

«La Bataille de Navarin», peint par Ivan Aïvazovski, en 1846. | Wikimedia
«La Bataille de Navarin», peint par Ivan Aïvazovski, en 1846. | Wikimedia

Cet article est publié en partenariat avec Quora, plateforme sur laquelle les internautes peuvent poser des questions et où d'autres, spécialistes du sujet, leur répondent.

La question du jour: «Qui a sauvé les Grecs de l'Empire ottoman?»

La réponse de Nomikos Sakis:

Les populations grecques ont trouvé des contributeurs à leur libération parmi beaucoup de monde, et à différentes dates. Durant la révolution de 1821 à 1829, outre les chefs de clans d'origine grecque, membres de la Filikí Etería qui se sont distingués, tel que le généralissime Kolokotrónis, Karaïskákis, Kanáris, Diakos, Phléssas ou encore Nikitaras, il y avait aussi d'autres contributeurs parlant d'autres langues qui ont porté assistance aux grecs insurgés:

  • Les chefs de clans albanophones orthodoxes et bilingues grec-albanais, comme les Arvanites de Grèce centrale, Péloponnèse et Épire, et la confédération des Souliotes chrétiens, où la diversité ethnique était à dominante albanaise orthodoxe et à minorité grecque et valaque. Parmi eux figurent les célèbres familles Botsaris et Tzavelas...

  • Il y avait les communautés arvanites des îles, tel Hydra, communauté qui fournira un navarque de valeur, Andréas Miaoúlis. Sa finesse stratégique permettra à la flotte grecque de battre une première coalition navale turco-égyptienne à la bataille de Gerontas (1824), du nom d'un village grec d'Asie Mineure face à l'île de Farmakonisi. C'est cette communauté qui fera naître la célèbre et téméraire armatrice «Bouboulína», qui veut dire «tonnerre».

Theódoros Kolokotrónis, chef de tous les insurgés. | Wikimedia

  • Il y a eu aussi les chefs de clans grecs de langue valaque, ou aroumains du Pinde et d'Épire, comme le chef Ioánnis Koléttis.

  • Des volontaires monténégrins menés par le chef Vásos Mavrovouniótis (en serbe: Vaso Brajević). Mavrovouniótis signifie «le Monténégrin». C'était un guerrier terrible. Paraît-il que vers la période 1826-1827, il fut l'un des seuls commandants invaincus qui donnaient encore du fil à retordre aux forces égyptiennes d'Ibrahim Pacha.

Selon l'historien Hamit Bozarslan, il y avait également des volontaires en provenance des régions bulgarophones.

  • Les Philhellènes (amis des Grecs) provenant de plusieurs pays occidentaux, comme Lord Byron, Jean-Gabriel Eynard, Eugène Delacroix... Outre les artistes, des poètes et des diplomates, il y avait aussi ceux fournissant argent, armes et volontaires prêts au combat. Parmi eux, un certain Baleste, d'origine corse et installé en Crète, forma à ses frais 185 soldats, les équipa à la française et fera appeler ce bataillon, le bataillon Baleste.

D'autres Philhellènes militaient activement pour attirer l'attention de leur gouvernement pour qu'il s'intéresse au sort des insurgés, alors engagés contre les forces ottomanes composées de Turcs, Albanais musulmans, Égyptiens et pirates barbaresques tunisiens et algériens.

Pressions diplomatiques

Oui, la guerre d'indépendance grecque avait impliqué tellement de nationalités qu'on peut presque la considérer comme une guerre européenne mêlée de guerre religieuse où l'opposition chrétien/musulman était évident.

Peinture d'Eugène Delacroix illustrant Botzaris qui pénètre dans un camp ottoman. | Wikimedia

  • Il y a avait également l'alliance tacite entre les membres de la Filikí Etería et l'État rebelle d'Ali Pacha de Janina, considéré comme seul épisode d'alliance entre chrétiens et musulmans autour d'un but commun. La focalisation ottomane sur cet État renégat a permis aux insurgés du sud de prendre rapidement le contrôle du Péloponnèse (à l'exception de Patras). Après la mort de leur chef, les insurgés albanais musulmans ont rejoint les forces ottomanes.

  • Il y avait aussi des contributeurs financiers en provenance de Russie qui formèrent et financèrent l'expédition militaire d'Alexandre Ypsilántis en Roumanie et en Moldavie.

Ce sont les mouvements de tout ce beau monde qui ont finalement convaincu les puissances françaises, anglaises et russes de la volonté des insurgés de vouloir se débarrasser de la tutelle ottomane et du bien-fondé d'une Grèce indépendante. Ils décidèrent finalement d'exercer des pressions diplomatiques sur Constantinople en menaçant d'une intervention militaire qui sera effective ultérieurement.

Les forces navales conjointes de la France, Angleterre et Russie ont remporté la bataille de Navarin sur une flotte ottomane rassemblant des navires turcs, égyptiens, pirates tunisiens et algériens (1827), et au final, l'expédition française de Morée délogea les forces égyptiennes d'Ibrahim Pacha, enlisées dans la tentative de prise de la péninsule du Magne (Péloponnèse, 1828).

Cette intervention française au Péloponnèse, appelée aussi «Morée», permettra aux insurgés chrétiens de diriger leurs forces dans la reconquête de la Grèce centrale (1828), occupée à nouveau par les Turcs quelques temps plus tôt (1826-1827).

Qui a sauvé les Grecs?

Réponse: à peu près tout le monde.

Il est indéniable que l'intervention militaire des grandes puissances (France, Angleterre, Russie) a été décisive dans la matérialisation d'un premier État grec indépendant. Mais cette intervention officielle n'aurait jamais vu le jour si les Philhellènes européens n'avaient pas milité politiquement pendant des années dans leur propre pays en faveur de cette intervention.

Et de même, les Philhellènes n'auraient eu aucun poids auprès de leur gouvernement si leurs arguments ne se basaient pas sur l'existence de cette coalition d'insurgés grecs, arvanites/albanais, valaques, serbes, tous armés d'une détermination crédible à vouloir ébranler la tutelle des Ottomans et de leurs alliés –un gouvernement étranger n'accorde jamais de soutien à un projet indépendantiste s'il ne trouve pas des chefs de guerre locaux assez déterminés pour aller jusqu'au bout de leurs objectifs.

Après 1830, plusieurs événements de crise attireront les puissances européennes à chaque fois (1854-1909), devant constamment arbitrer entre les désirs d'expansion grecque contre l'Empire ottoman, et le maintien de l'intégrité territoriale de celle-ci, de plus en plus affaiblie par les appétits de la Russie tsariste (guerre de Crimée de 1853 et campagne russe des Balkans et du Caucase de 1878). Certains territoires seront récupérés uniquement grâce à la diplomatie, comme les territoires hellénophones de Thessalie (autorité ottomane) et des îles ioniennes (République des sept-îles, autorité anglaise).

Mais le moment arrivera également où les projets ultérieurs de reconquêtes territoriales ne seront pas approuvés par toutes les puissances européennes, et le gouvernement grec tentera de les libérer par la force sans la consultation de l'Angleterre et de la France. Ce qui ne réjouira pas les diplomaties européennes, en particulier la Prusse et l'Autriche-Hongrie, qui considéraient l'Empire ottoman comme un allié indispensable contre la Russie (oui, la géopolitique anti-russe actuelle a commencé vers la fin du XVIIIe siècle, en réaction à l'expansion effrénée de cette nation): par exemple, les tentatives des insurgés crétois, désirant former l' Union avec la Grèce (1897) rencontrera l'hostilité de l'Europe occidentale qui organisa un blocus naval sur toute l'île.

Les guerres Balkaniques de 1912-1913 verra la mise en action d'une coalition militaire incluant la Grèce, le Monténégro, la Serbie et la Bulgarie, jetant toutes leurs forces vers les armées ottomanes mal préparées.

Avec la coopération des Serbes, Monténégrins et Bulgares, la Grèce récupérera tous les territoires hellénophones continentaux: l'Épire, Épire du Nord et la Macédoine. En Mer Égée, à l'exception du Dodécanèse qui sera italienne pendant vingt-cinq ans, la Grèce récupèrera de force les îles de l'est de la Mer Égée et la Crète, où les populations grecques, vivant sous l'autorité ottomane, étaient majoritaires.

Le succès de cette première ligue et le dépeçage complet des territoires ottomans européens par tous les peuples balkaniques fera se réjouir grandement la Russie tsariste, mais en même temps fera paniquer l'Angleterre, la France, l'Autriche-Hongrie, et surtout l'Allemagne.

Colère et hostilité

Ce sera un tel coup porté que des missions militaires européennes s'empresseront d'envoyer une proposition d'assistance à l'armée ottomane en vue d'établir des réformes. Celle qui aura l'insigne honneur de réformer militairement l'Empire ottoman sera l'Allemagne. La poudrière balkanique sera également à l'origine de la Première Guerre mondiale.

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Le restant des événements minimise grandement la contribution européenne, car l'expansion grecque finira par attirer le mécontentement de Berlin, de Vienne, plus la colère de la France et l'hostilité franche de l'Italie, arrachant la neutralité de l'Angleterre et apportant un soutien substantiel à Mustafa Kemal dans la dernière confrontation gréco-turque, guerre qui sera désastreuse pour Athènes (Asie Mineure, 1919-1922), provoquant littéralement un échange de populations, de manière à éteindre définitivement la confrontation permanente helléno-ottomane, vieille de cent ans (1821-1922).

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