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«Bye Bye Belgium»: le jour où la télé belge a annoncé la fin du pays en direct

Temps de lecture : 10 min

Il y a quinze ans, le journaliste et réalisateur Philippe Dutilleul (ancien de «Strip-Tease») a monté de toutes pièces une fausse émission pour réveiller les Belges.

Le mercredi 13 décembre 2006, à 20h21, un vent de panique souffle sur les téléspectateurs belges. | Bye Bye Belgium, La Une, via YouTube
Le mercredi 13 décembre 2006, à 20h21, un vent de panique souffle sur les téléspectateurs belges. | Bye Bye Belgium, La Une, via YouTube

Le 30 octobre 1938, sur le réseau CBS, Orson Welles avait semé le trouble auprès d'une petite partie de l'Amérique en adaptant l'ouvrage La Guerre des mondes de H. G. Wells à la radio. Et donc en faisant croire à certains Américains que des Martiens débarquaient en rappel sur la Terre. Le futur réalisateur de Citizen Kane avait utilisé de faux flashs info pour rendre sa supercherie plus crédible.

Le 22 février 1984, Yves Montand avait présenté Vive la Crise!, un docu-fiction consacré à la crise économique, diffusé sur Antenne 2. Inflation, chômage, austérité et tout le tralala.

Vingt-deux ans plus tard, la télévision belge a tenté une expérience similaire en inventant de toutes pièces une fausse émission diffusée en prime time, qui annonçait, tout simplement, la disparition de la Belgique. Retour en arrière sur une entreprise totalement folle: l'émission Bye Bye Belgium.

«La Flandre va proclamer son indépendance»

Il est 20h21, ce mercredi 13 décembre 2006, lorsque François de Brigode interrompt les programmes de la première chaîne du pays (La Une). Le David Pujadas du plat pays prend la parole dans son studio de Reyers, le siège de la Radio Télévision Belge Francophone (RTBF) à Bruxelles. L'homme-tronc carolo a le visage fermé, le ton solennel qui sent bon la psychose, et pour cause: «Bonsoir à tous, l'heure est grave. Excusez-nous pour cette interruption. Événement exceptionnel, moment exceptionnel […] la Flandre va proclamer unilatéralement son indépendance. Vous l'avez compris, le moment est important. En clair, la Belgique en tant que telle n'existerait plus.» Boum.

Pour souffler sur les braises de cette breaking news, la RTBF diffuse une émission durant laquelle tous les codes des flashs spéciaux sont respectés: une analyse en plateau avec un journaliste politique chevronné, des reporters dépêchés à travers le pays pour des duplex, le recueil des réactions à chaud et de nombreux reportages réalisés.

Assis sur leur canapé, les Belges entendent des sirènes de police siffler dans la nuit noire bruxelloise, voient leur drapeau baisser pavillon, leur couple royal quitter le pays par avion, des manifestants nationalistes parader devant le parlement flamand à Bruxelles (ils avaient été prévenus) ou se réunir sur une place bondée d'Anvers pour faire la fête (en trafiquant des images d'archives). Une ligne téléphonique a même été ouverte pour l'occasion. Elle a été tellement prise d'assaut que cela a fait paniquer la direction de la RTBF, réunie avec tous les instigateurs du canular dans une cafétéria du siège.

«Il a fait commander un avion pour retourner en Belgique avant qu'on lui dise que c'était faux.»
Philippe Dutilleul, instigateur du canular

À commencer par Jean-Paul Philippot, administrateur général de la RTBF (l'équivalent du poste de PDG de France Télévisions et Radio France) décidant, au bout de vingt-huit minutes, de prévenir les Belges du caractère fictionnel de cette affaire. Présent dans la salle, Philippe Dutilleul se souvient de ce moment évidemment inoubliable:

«C'était très chaud… Vu le nombre de réactions qui lui parvient, d'abord, à lui personnellement, puis au centre d'écoute téléphonique. Il décide alors de mettre deux bandeaux “Ceci n'est peut-être pas une fiction” [il avait déjà été montré au début, mais peut-être trop furtivement], et “Ceci est une fiction” [au bout de 33 minutes]. Malgré tout, pas mal de gens continuent de croire que c'est la réalité», explique le cerveau du canular sur lequel il a planché d'arrache-pied.

Nom de code: «Karine et Rebecca»

L'idée est née dans le Sud de la France, deux ans auparavant, au moment où le journaliste et réalisateur belge est en vacances chez un ami: Alain Moreau. Cet ancien éditeur, scénariste de fiction et documentariste, parsème une poignée de graines sur une parcelle de la cervelle de son copain en l'interrogeant sur son pays et en lui posant une question: qu'est-ce qu'il se passerait si les Flamands prenaient leur indépendance? Cette réflexion débouche sur l'idée d'une fiction.

Philippe Dutilleul le prend au mot. Il faut dire que le bonhomme n'a peur ni des défis, ni d'être impertinent. Durant sa carrière, il a réalisé plusieurs sujets pour l'équipe de Strip-Tease (émission devenue Tout ça (ne nous rendra pas le Congo) par la suite). En 2009, son documentaire Léon Degrelle ou la führer de vivre sur le créateur de la Légion Wallonie a «fait couler beaucoup d'encre». Tout comme le court-métrage Une délégation de très haut niveau, pour lequel il avait suivi six députés et sénateurs fédéraux belges embourbés dans une visite de propagande en Corée du Nord. Face à sa caméra, Willy Burgeon, homme politique socialiste wallon, s'était par exemple enthousiasmé par une école nord-coréenne qu'il jugeait «exemplaire», avant d'être démis de ses fonctions juste après la diffusion. «On était parvenus à faire quelque chose d'humoristique. On montrait la Corée du Nord mais aussi les contradictions de notre personnel politique. C'est un reportage qui a marqué pas mal les gens», explique Philippe Dutilleul.

L'idée de Bye Bye Belgium a d'ailleurs d'abord fait son chemin dans l'équipe de Tout ça (ne nous rendra pas le Congo). Les deux papas de l'émission, Marco Lamensch et Jean Libon, ont dit «oui». Il a fallu, ensuite, convaincre toutes les strates de la hiérarchie, le service juridique, avant de mettre «une centaine de personnes» dans la confidence du projet et lui trouver un nom de code: «Karine et Rebecca».

«On avait envie que cette émission apparaisse sur antenne comme vous l'avez vue. Sans être annoncée. On interrompt les programmes et on balance cette émission en direct. On travaillait non pas dans le secret absolu mais dans la discrétion.»


Des policiers figurants

D'autres acteurs externes au groupe public étaient, en effet, dans la confidence. Pour étayer son sujet, Philippe Dutilleul est allé rencontrer de nombreux politologues et des constitutionnalistes du côté francophone et néerlandophone. Le but: répondre à diverses questions en cas de sécession. Comment établir les nouvelles frontières? Quid de la question des communes à facilité? La Wallonie peut-elle exister, seule, dans l'Europe? À qui appartiendrait Bruxelles? Quel avenir pour les institutions européennes et le siège de l'OTAN? Quelles seraient les conséquences pour la sécurité sociale des Wallons? Comment la Flandre va-t-elle se débrouiller pour se fournir en eau? Que faire de la dette et des actifs de l'État belge (les œuvres d'art des musées fédéraux par exemple)? Cette décision peut-elle entraîner des réactions en chaîne dans les autres pays de l'UE? Que faire du Roi et de la Reine?

«Je leur ai dit: “Vous nous construisez un petit scénario, vous téléphonez.” Ils ont fait ça très très bien.»
Philippe Dutilleul, réalisateur de Bye Bye Belgium

Même les politiques ont joué le jeu. José Happart, à l'époque président du parlement wallon (PS), Herman De Croo, président de la chambre (parti libéral flamand Open Vld) et père de l'actuel Premier ministre du pays, Étienne Davignon (ancien commissaire européen), Charles Picqué (ministre-président socialiste du gouvernement de la région Bruxelles-Capitale) ou encore Damien Thiéry, bourgmestre de Linkebeek, ont fait mine de réagir (a priori) à une supposée indépendance de la Flandre. Reste à savoir comment l'équipe a convaincu ces derniers de se lancer cahin-caha dans un tel projet: «Je pense que les personnes extérieures à la RTBF n'ont jamais cru qu'on arriverait sur antenne de la manière dont on présentait la chose», avance Philippe Dutilleul.

Ce qui peut sans doute expliquer que certains interlocuteurs ont accepté de prendre leur «rôle» très à cœur. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, aucun acteur n'a été utilisé pour les besoins de l'émission. Les policiers de Flobecq sont, par exemple, de vrais agents rencontrés par le passé pour réaliser Poulets de campagne. Leur mission: contrôler la nouvelle frontière. «C'est l'une des séquences où on s'est le plus marrés. J'avais fait un sujet avec eux sur l'activité des polices locales. En fait, le sujet c'était: dans ces coins-là, il ne se passe rien, que font les flics? J'étais allé les revoir, ils étaient ravis, ils ont joué le jeu… Je leur ai dit: “Vous nous construisez un petit scénario, vous téléphonez.” Ils ont fait ça très très bien.»

«Rattacher la France à la Wallonie»

Parmi les autres énormités, on peut lister la voix off du «pilote» supposé d'un avion détourné de Brussels Airport (en Flandre) vers Liège, qui n'est pas crédible. Comme la réunion secrète du gouvernement bruxellois dans la dixième boule de l'Atomium sous terre (il n'y en a que neuf…), ni le tunnel secret reliant apparemment les locaux d'un cercle flamand (In de Warande) à l'ambassade américaine à Bruxelles.

L'intervention de Philippe Geluck, proposant «de rattacher la France à la Wallonie au lieu de rattacher la Wallonie à la France pour faire une grande République wallonne», peut laisser penser à une bêtise… Que dire de l'attaque de l'antenne de la RTBF digne d'un nanar?

«On a toujours essayé d'être dans le deuxième degré, ça c'est l'esprit Strip-Tease, d'avoir beaucoup d'humour, de montrer qu'on n'était pas dans un JT habituel. Malgré tout, énormément de gens y ont cru. Beaucoup de Belges et surtout francophones, se sont fait à l'idée, qu'un jour, les Flamands prendront leur indépendance. C'est inscrit dans le subconscient de pas mal de Wallons et Bruxellois. Quand ils voient cela débouler sur antenne, vue la situation politique de l'époque, ils doutent ou mordent à l'hameçon. Y compris des personnalités importantes. Louis Michel [Commissaire européen au Développement et à l'Aide humanitaire, au moment de la diffusion, ndlr] était en visite dans un pays africain lorsqu'il a été averti par son cabinet. Il a fait commander un avion pour retourner en Belgique avant qu'on lui dise que c'était faux», se souvient Dutilleul.

Sans surprise, le canular n'a pas fait rire tout le monde.

Un torrent de critiques

Des milliers de personnes ont réagi à l'émission qui a également fait les gros titres des médias nationaux et internationaux. Dès le soir-même, le call center reçoit jusqu'à six cents appels simultanés, selon les chiffres du Conseil supérieur de l'audiovisuel belge (CSA), dont des messages d'insultes et beaucoup de critiques. De nombreux politiciens ont dénoncé Bye Bye Belgium comme le Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker: «La Belgique a été ridiculisée aux yeux du monde!», avait-il réagi. C'est le cas aussi d'un célèbre avocat belge Marc Uyttendaele, pour qui l'émission représentait «le deuil du service public». L'humoriste François Pirette avait traité les instigateurs de l'émission de «sales types».

De leur côté, des associations de journalistes du pays ont reproché à la RTBF un «mélange de genres», et d'avoir piétiné les règles de déontologie du journalisme. L'un des participants de l'émission, Hugues Dumont, professeur de droit à l'université Saint-Louis à Bruxelles, en voulait à Philippe Dutilleul de «ne pas avoir affiché en permanence le bandeau “Ceci est une fiction” après 5 minutes au grand maximum». Même en interne, la rédaction de la RTBF s'est divisée sur le procédé.

Le groupe public francophone a reçu un avertissement de la part du CSA. Le directeur de la RTBF, Jean-Paul Philippot (toujours en place), sera même convoqué devant le parlement de la Communauté française. L'animateur François De Brigode (toujours en place) a été, quant à lui, menacé de mort.

«Pour moi, ces critiques ne tiennent pas la route. Personne n'a perdu le moindre crédit. La façon dont l'émission est arrivée sur antenne, cela a été le déclencheur. Si on avait annoncé une émission sur le futur de la Belgique, ça aurait eu beaucoup moins d'impact. Notre but en tant que journaliste est de susciter des débats qui nous dépassent. Notre point de vue n'était pas du tout de faire des fake news, de manipuler l'opinion, mais de provoquer un électrochoc sur la situation belge», assure Philippe Dutilleul.

Accusés d'attiser le nationalisme

Si des amoureux de la Belgique se sont réunis devant le Palais royal de manière spontanée avec des drapeaux noir-jaune-rouge, les auteurs du canular ont pourtant été accusés d'avoir attisé le mouvement indépendantiste flamand. En juin 2006, ils s'étaient rendus dans un restaurant huppé d'Anvers afin de donner la parole à des représentants politiques de la droite et de l'extrême droite nationaliste flamande défendant avec vigueur le séparatisme, comme Bart De Wever (le président de la N-VA, le parti nationaliste Alliance néoflamande) ou Filip Dewinter (membre du parti xénophobe Vlaams Belang).

«Notre point de vue n'était pas du tout de faire des fake news, de manipuler l'opinion, mais de provoquer un électrochoc sur la situation belge.»
Philippe Dutilleul, réalisateur de Bye Bye Belgium

«Le mouvement indépendantiste et autonomiste flamand est extrêmement puissant. Il est présent. Il ne faut pas nier la réalité. Je renvoie ces gens-là aux résultats des élections [lors des dernières élections fédérales, le Vlaams Belang est devenu le deuxième parti en Flandre derrière la N-VA, ndlr]. Ce qu'on a voulu faire, ce n'est pas de dire qu'il faut que la Belgique se sépare ou que la Belgique reste unie, c'est essayer de mettre cartes sur table. Quelles sont les raisons qu'on a de rester ensemble; éventuellement les raisons qu'on a de divorcer? Tout cela est posé en 2006 par notre émission, le problème est toujours béant», pointe Dutilleul. Il a de fait fallu attendre seize mois pour que le pays se dote d'un gouvernement fédéral après les élections de 2019.

Avec le temps, les critiques autour du film se sont atténuées. Dans la foulée de la diffusion, deux quotidiens, De Standaard et Le Soir, avaient réalisé «une enquête croisée inédite». En mai 2007, lors du festival Input à Lugano (Suisse), rassemblant des télés publiques internationales, le film avait été rediffusé et adoubé par beaucoup, assure le cerveau du canular:

«La RTBF a été un exemple d'indépendance complète sur ce coup. Si j'avais fait ça à Moscou, je serais au trou. Serait-ce possible de refaire

Bye Bye Belgium aujourd'hui? Absolument pas… J'espère me tromper. Je pense que le champ des libertés au niveau de l'information se restreint comme peau de chagrin. Il y a encore quelques émissions de qualité sur le service public. Mais les télés ne prennent plus de risques. Il faut faire rentrer des sous dans les caisses, Tout est terriblement éditorialisé, standardisé. Le plus bel hommage qu'on a reçu vient d'une directrice d'une chaîne publique israélienne qui avait dit vouloir faire le même type d'émission dans son pays.» Chiche?

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