Life

L'enterrement de vie de célibataire, un rituel balisé et conformiste

Flore Thomasset, mis à jour le 29.05.2010 à 17 h 41

L'enterrement de vie de célibataires fait partie de la panoplie du parfait fiancé. Ce rite très ancien, tombé en désuétude, revient en force. Beuverie, bizutage, sports extrêmes: sous ces airs de folie, il reste par bien des aspects l'expression d'un conformisme social.

Le printemps est arrivé et avec lui ces cortèges aux couleurs criardes et perruques assorties, hordes de femmes hurlant de rire sous leurs déguisements clinquants, grappes d'hommes déambulant bras dessus, bras dessous entre deux rasades viriles. Avec les beaux jours, sont revenus les enterrements de vie de célibataires. Car depuis quelques années, l'enterrement de vie de garçon ou de jeune fille est devenu un passage obligé avant celui devant Monsieur le Maire.

Passage à l'âge adulte

En devenant un phénomène de société, l'enterrement de vie de célibataire est devenu un phénomène commercial au début des années 2000. «Ce mouvement a pris une ampleur considérable au point de soutenir une activité économique spécialisée», note Martine Segalen, ethnologue et sociologue*. Les établissements -restaurants, karakokés, centres de soin- rivalisent de formules tout compris pour attirer cette nouvelle clientèle. Les chemins qui mènent à l'enterrement de vie de célibataire sont bien tracés et on retombe toujours sur les mêmes activités. «Il n'y a pas vraiment de règles d'or, juste quelques préceptes traditionnels», se défend Olivier Saroléa, un des créateurs du site CordOcou.com qui propose des activités pour les copains en manquent d'inspiration. «Les plus classiques choisissent un spa pour les filles et du quad pour les garçons. Mais il y a des demandes pour des choses plus originales: chute libre en soufflerie, accro-grotte...» Des activités qui ont le mérite d'être originales... et coûteuses: le budget moyen dépensé par personne pour une journée est de 80 à 100 euros. Quand on a plusieurs copains qui s'apprêtent à se dire oui, ça commence à faire cher... Mais quand on aime, n'est-ce pas, on ne compte pas!

Apparu au XVIIIe siècle pour les hommes, l'enterrement de vie de célibataire est la première étape que franchit le couple vers l'engagement et la vie adulte. C'est un passage important, donc, mais qui doit se faire dans la joie et la bonne humeur, loin des pratiques guindées et strictes du grand jour. L'enterrement de vie de célibataire est sensé être cette dernière folie que l'on s'accorde avant de se ranger. Il prend donc la forme d'une transgression des normes sociales, d'une parodie loufoque des conventions. Il met en scène une sorte de chaos cathartique: à grand coup de jeux, de gages et autres formes de bizutage plus ou moins impudiques, il s'agit à la fois de choquer (faire enfiler une soutane à un futur marié, un déguisement de bonne sœur à celle qui distribuera des préservatifs) et de pousser les amoureux jusqu'à leurs limites.

Clichés sexuels

Pourtant, sous ses airs subversifs, l'enterrement de vie de célibataire est devenu par bien des aspects une cérémonie balisée et prévisible. D'abord, parce le grand retour de l'enterrement de vie de célibataire au début du XXIe siècle n'a pas permis de le dépoussiérer de ses clichés sexuels. Certes, la création de l'enterrement de vie de jeune fille ( «EVJF» pour les pratiquants), au milieu des années 1980 –quelques centaines d'années après leur cher et tendre- montre que la société les autorise (enfin) à avoir une vie sexuelle avant le mariage: elles ont donc quelque chose à enterrer. Beau progrès! Mais paradoxalement, dans cette dernière célébration de la liberté avant l'engagement, on retrouve une traditionnelle et forte séparation des deux sexes: les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Même si les pratiques diffèrent selon les milieux, les personnalités et les régions, il est encore très rare qu'hommes et femmes célèbrent ce rituel ensemble.

«C'est une façon de continuer d'organiser l'ordre sexuel, estime Catherine Pugeault Ciccheli, sociologue au Cerlis (Centre de recherche sur les liens sociaux). On rejoue cet ordre traditionnel.» Homme et femme sont séparés et chacun de son côté va reproduire tous les clichés attribués à son genre: mademoiselle a généralement droit à sa séance de hammam et massage pendant que Monsieur va éprouver sa virilité dans un jeu de paintball ou une course de karts. Et tant pis si le meilleur ami de mademoiselle est un homme: s'il est convié avec quelques-uns de ses compères poilus, alors, il ne s'agira plus vraiment d'un enterrement de vie de célibataires. «Ce n'est pas dans la tradition», tranche Olivier Saroléa. Dans une société où les pratiques sont de moins en moins sexuées, la guerre des sexes retrouve ici un peu de sa vigueur. Légèrement à contre temps.

La société à témoin

De plus, il n'aura échappé à aucun promeneur citadin que cette célébration s'inscrit au sein même de la communauté. Il ne s'agit pas d'aller faire des folies entre soi dans une pièce fermée à l'abri des jugements d'une société bourgeoise. Au contraire. De même qu'à la mairie, les mariés s'engagent devant la société et l'Etat, l'enterrement de vie de célibataire est un engagement à la fidélité qui se déroule devant témoins: les passants, les commerçants, les amis... Dans de délicieux jeux de pistes, les mariés demanderont même l'aide (l'aval?) de ces derniers. Si la société fut un temps choquée par ces gages, ils font aujourd'hui partie du paysage. «Ces rituels ne sont d'ailleurs possibles que parce que nous vivons dans une société de libertés qui le permet», note Catherine Pugeault Ciccheli. Sous leurs airs de débauche, les enterrements de vie de célibataires s'inscrivent ainsi pleinement dans l'ordre social. Ils intronisent le couple dans sa vie d'adulte mais aussi dans sa vie sociale. Un passage qui s'achèvera avec l'arrivée des enfants: en Vendée, la tradition veut que le futur marié enterre une caisse de bouteilles de vin qui ne seront débouchées que lors de la naissance du premier bébé*.

Flore Thomasset

Photo: Wolfsburg, mai 2009. REUTERS/Kai Pfaffenbach

* «Rites et rituels contemporains», Martine Segalen, Armand Colin 2e ed. 2009

Flore Thomasset
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