Culture

«Tromperie», ciné-traduction, amoureuse trahison

Temps de lecture : 7 min

Léa Seydoux illumine et métamorphose la transposition pourtant scrupuleuse du livre de Philip Roth à l'écran par Arnaud Desplechin.

Léa Seydoux, une lumière. | Le Pacte
Léa Seydoux, une lumière. | Le Pacte

Où sommes-nous? La réponse n'a rien d'évident. Nous sommes à Londres, dans le studio où un écrivain américain reçoit sa maitresse, sans doute. Mais aussi dans l'adaptation d'un livre écrit par ce même écrivain. Et nous sommes dans un espace artificiel, fabriqué de toutes pièces par un réalisateur pour rendre significatif le moindre objet.

Nous sommes dans ce qu'il est convenu d'appeler un jeu entre réalité et imaginaire. Et encore, dans le trouble de ces personnages anglo-saxons incarnés par des acteurs et actrices françaises. Et aussi dans l'univers mental d'Arnaud Desplechin, très présent, très sensible.

Tromperie, jeu vertigineux sur les puissances de la parole, énoncée ou écrite, et l'infinie irisation de ce que par convention on nomme «le réel», Tromperie ne dispose que d'un seul point fixe, évident: Léa Seydoux. Pas le personnage qu'interprète Léa Seydoux, amante anglaise de l'écrivain que joue Denis Podalydès. Léa Seydoux elle-même, telle que la filme Desplechin.

Tout le reste sera instable, discutable, réversible, mais elle –elle sa voix, elle son visage, son corps, ses gestes– ne cesseront de réaffirmer qu'il y a malgré tout une vérité des êtres, de leur existence, d'une vie en deçà ou au-delà des jeux brillants et volontiers pervers de la séduction et de la création.

C'est très impressionnant et très beau, ce que fait Léa Seydoux, ce que font ensemble l'actrice et le cinéaste, cette manière de cheminer de concert sur un sentier qui s'inventerait dans la succession des cadres, des plans, des regards. C'est sans doute la nécessaire et salvatrice réponse de cinéma à une entreprise qui avait tout pour s'effondrer sur elle-même, projet paradoxal et qu'on aurait volontiers dépeint comme impossible.

Mystère et paradoxe de l'incarnation

Le livre éponyme de Philip Roth, exercice littéraire jouant sur les zones de flou entre autobiographie, roman et essai, est un objet abstrait, soliloque faussement présenté comme composé de dialogues. Cette divagation intérieure est installée dans des espaces, dont le fameux studio londonien pour écrire et baiser, sans aucune matérialité ni repère habité, malgré le descriptif aussi méticuleux que glacial qui en est donné.

Les obsessions de Roth s'y déploient en volutes virtuoses et follement égocentriques; dans son livre, l'inventeur de Nathan Zuckerman est seul, seul avec lui-même dans un environnement certes peuplé, mais peuplé d'êtres sans corps, sans voix, sans poids ni volume, d'êtres uniquement verbaux –ce qui est impossible au cinéma.

Et a fortiori au cinéma tel que le pratique Arnaud Desplechin depuis toujours, depuis La Vie des morts et La Sentinelle: un cinéma de l'incarnation, marqué par une véritable passion des acteurs et des actrices, un cinéma où très littéralement le verbe se fait chair.

C'est exactement là que la suprême habileté langagière du livre de Roth subit, par la mise en film, une transformation qui renouvelle et réenchante ce qui était la jonglerie rusée de l'écrivain américain. Cela ne va pas de soi, et c'est même assez impressionnant.

Tout était dans le livre, mais...

Parce que tout ce qui est dans le film est effectivement dans le livre de 1990– y compris la scène délibérément ultra-factice du procès de Philip en misogynie, qui semble inspirée par une caricature de #MeToo et par les excès du «woke».

Et nul n'ignore que toute cette construction-délibération autour de l'usage d'événements vécus pour inventer des histoires renvoie aussi à certains aspects de la vie d'Arnaud Desplechin, qui fit l'objet d'un procès intenté par Marianne Denicourt pour avoir utilisé des éléments de leur vie privée dans un film, où le cinéaste eut à mobiliser des arguments comparables à ceux de l'écrivain lorsque son épouse a lu son carnet et l'accuse.

Tout cela pourrait être embarrassant, ou au mieux pourrait être l'objet de doctes dissertations sur la réalité et la fiction, la liberté de l'artiste, l'autonomie du personnage –dissertations qui ne seraient guère moins navrantes que le maintien dans les seuls registres de la morale moralisatrice et du ragot. Tout ça est dans le film, évidemment, mais, mais…

Trois des autres interlocutrices de l'écrivain (Emmanuelle Devos, Anouk Grinberg, Rebecca Marder). | Captures d'écran via YouTube (montage Slate.fr)

Mais dans un film, les habits ont des couleurs, les voix ont des tessitures, les fauteuils ont des formes, et surtout les gens qu'on voit ne sont jamais des figures de style.

Avec toutes les autres interprètes, chacune merveilleuse dans son rôle, l'affaire se trame dans le clair-obscur où se combine la fonction narrative fabriquée par Roth et la présence à l'image d'Emmanuelle Devos (l'ancienne maîtresse souffrant du cancer), d'Anouk Grinberg (l'épouse), de Rebecca Marder (l'étudiante).

On est au cinéma certes, mais tout aussi bien au théâtre, ce théâtre dont le réalisateur a exploré avec passion les ressources lors de ses trois grandes expériences avec les acteurs de la Comédie-Française, les mises en scène de Père et de Angels in America à la salle Richelieu mais aussi l'adaptation, avec la même troupe, de La Forêt pour Arte.

La situation de Léa Seydoux dans le film est sans comparaison avec celle des autres actrices. Elle précède et excède son personnage de jeune femme tristement mariée qui aime passer des après-midis de sexe et de conversation joueuse avec le célèbre écrivain new-yorkais.

Et avec elle le cinéma prend une revanche que certainement Desplechin ne cherche pas, lui qui adore les livres de Philip Roth, vénère la littérature, et n'a nulle pulsion vengeresse. Il ne le veut pas, mais c'est quand même ce qu'il fait, parce qu'il est aussi cinéaste que Roth est écrivain.

Qu'il soit écrivain était le sujet et l'enjeu du bouquin de Roth, que Desplechin soit cinéaste est l'enjeu du film, quoiqu'ait visé son auteur.

Denis plutôt que Philip

On a jusqu'ici délibérément laissé de côté le cas le plus compliqué, celui où tout se noue et s'emberlificote, cas que se coltine avec sa vaillance et sa modestie habituelle Denis Podalydès –«modestie» se voulant ici un immense éloge à un comédien.

Comme il est très bon, Podalydès «peut tout jouer», selon la formule aussi consacrée que contestable. Mais quand même, il est fait pour jouer Roth, et la figure de Roth dans Tromperie (le livre) comme Schwarzenegger pour jouer Sainte-Thérèse de Lisieux. Et Desplechin, qui ne fait jamais d'erreur de casting, le sait évidemment.

Philip (Denis Podalydès) et les inépuisables vertiges de la rhétorique littéraire et érotique. | Le Pacte

Donc, avec et grâce à cet acteur-là, ce sont de vertigineux écarts qui s'entrebâillent sans cesse, avec ce Philip à poil, ce Philip qui interroge sur les vertus comparées des bites avec et sans prépuce, ce Philip qui s'en va vivre des tribulations à la Tintin dans Prague sous férule stalinienne.

Et, de manière particulièrement explicite, ce Philip qui exalte sa passion judéophile portée à un degré qui la retourne en délire hystérique (dimension maladive absente du livre) par la manière dont l'acteur dit les mots et fait les gestes.

Ce que fait Podalydès tout au long du film est magnifique, cela relève tout de même d'un processus sacrificiel: il est le plus riche de tous les combustibles embrasés par la mise en scène pour approcher de ce qui rayonne, et qui vient de Léa Seydoux telle qu'elle existe dans Tromperie.

Le sourire du cinéma

Des douze précédents films d'Arnaud Desplechin, celui qui se rapproche le plus de celui-ci est sans doute Léo en jouant «Dans la compagnie des hommes», construction à partir cette fois d'une pièce de théâtre (d'Edward Bond), et qui rendait visibles au sein du déroulement de l'histoire des moments de répétitions, tournés en vidéo légère. Dans Tromperie, le dispositif réflexif n'a pas besoin d'être ajouté, il fait partie de l'œuvre adaptée.

En apparence Desplechin se contente de la porter à l'écran; en fait, plus bergmanien que jamais, il continue d'explorer les méandres de cette biologie singulière qui organise ensemble la vie des êtres vivants, de leurs rêves et leurs angoisses, de leur besoin de dominer et de se soumettre, d'appartenir et de se distinguer, de jouer, de mentir et de se livrer à nu.

Cette mutation, quasiment au sens de mutation génétique (de l'écriture au film, le code a changé) n'est nulle part plus évidente que dans le registre du rapport aux corps. Alors qu'il se présente comme construit autour d'une relation physique torride, rehaussé de récits annexes qui auraient pour la plupart comme protagonistes d'autres amantes auxquelles l'auteur aurait laissé un souvenir inoubliable au lit, le livre est complètement dépourvu de sensualité.

Et ce serait comme la revanche de la douceur. | Le Pacte

De ce paradoxe, Tromperie (le film) fait quelque chose d'intrigant, entre fidélité et déplacement, dans le droit fil de cette tromperie qu'est l'idée même d'adaptation, de passage du texte à l'image filmée. Soit une version singulièrement riche et fine du bon vieux traduttore, traditore.

Guère plus sexué, malgré les poses lascives et les propos explicites, le film est en effet à sa manière très sensuel, et finalement d'une douceur physique aux antipodes de la sécheresse scintillante du livre. Par la grâce d'une actrice, et de la manière dont le film l'accueille, il en est aussi éloigné qu'un sourire mélancolique peut l'être d'une grimace, fut-elle celle d'un prosateur surdoué.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

Tromperie

d'Arnaud Desplechin

avec Léa Seydoux, Denis Podalydès, Anouk Grinberg, Emmanuelle Devos, Rebecca Marder, Madalina Constantin, Miglen Mirtchev

Séances

Durée: 1h45

Sortie le 29 décembre 2021

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