Culture

Les bolcheviques, des avant-gardistes du polyamour

Temps de lecture : 11 min

De 1918 à 1944, le régime communiste émet des lois, des décrets et des déclarations politiques flamboyantes sur les méfaits de la famille traditionnelle et prône la libéralisation des mœurs.

Le coup de grâce porté à cette véritable révolution des normes sociales viendra de Joseph Staline. | OpenClipart-Vectors via Pixabay
Le coup de grâce porté à cette véritable révolution des normes sociales viendra de Joseph Staline. | OpenClipart-Vectors via Pixabay

Cet article est publié en partenariat avec Quora, plateforme sur laquelle les internautes peuvent poser des questions et où d'autres, spécialistes du sujet, leur répondent.

La question du jour: «Quel fait historique intéressant n'est connu de presque personne?»

La réponse de Vincent Guźniczak, amateur d'histoire soviétique:

Peu de gens savent que dans les années 1920, les bolcheviques ont essayé d'abolir l'institution du mariage en faveur d'un amour libre et d'une sexualité décomplexée –et qu'ils ont rapidement dû faire marche arrière à cause des problèmes sociaux en cascade que cette décision a provoqué en URSS.

Une approche marxiste de l'amour

Quelques semaines après la Révolution d'Octobre, les bolcheviques publient les premiers décrets soviétiques introduisant le mariage laïc et le droit au divorce. Ces mesures visent initialement à désacraliser le mariage traditionnel et religieux, considéré comme un vestige «bourgeois» du monde ancien, qu'il fallait à tout prix mettre à bas.

Moins d'un an après, le 16 septembre 1918, les bolcheviques font paraître le premier code de la famille soviétique, écrit avec la participation de la célèbre militante féministe Alexandra Kollontaï. Cette femme influente au parcours exceptionnel théorisa une approche marxiste de l'amour, articulant deux notions réunies dans le concept «d'amour-camaraderie», l'ancêtre du polyamour. Pour elle, le mariage et la fidélité devaient disparaître, remplacés par des rapports libres, sans engagements autres que le respect mutuel, où les partenaires –homme et femme– seraient égaux.

Ce nouveau code de la famille suit cette ligne, et délégalise par ailleurs le mariage religieux. Seul le mariage laïc est désormais reconnu par la loi. Sonnant la fin de l'injonction de fidélité au sein du couple et de l'importance du cadre légal du mariage, il attribue aux enfants naturels (biologiques mais conçus hors du mariage) les mêmes droits qu'aux enfants légitimes (biologiques et conçus dans le cadre du mariage).

En parallèle, les lois touchant au divorce sont simplifiées, rendant la procédure quasi-automatique en cas de demande au tribunal. En 1926, le divorce est rendu encore plus facile par une nouvelle version du code de la famille, lui valant désormais le nom de «divorce-carte postale» auprès du peuple du fait de son caractère expéditif, confirmé par une simple lettre.

Alexandra Kollontaï, une des premières femmes de l'histoire contemporaine à avoir été membre d'un gouvernement et l'une des premières diplomates du XXe siècle. | Librairie du Congrès via Wikimedia Commons

Durant les années 1920 et le début des années 1930, cette libéralisation des mœurs sexuelles se propage au sein de la société soviétique des grandes métropoles, guidée par des lois, des décrets et des déclarations politiques flamboyantes sur les méfaits de la famille traditionnelle, ce «nœud du tissu social où vivent toutes les traditions racornies, stagnantes du passé, toute la vase, la moisissure et la boue de l'ancienne vie», selon l'homme politique Dimitri Ivanovitch Koursky. Les milieux ruraux, réfractaires, conservateurs, et beaucoup moins bien contrôlés par le pouvoir central, sont pour leur part peu touchés par ces changements.

Mais des idéaux utopistes (et assez complexes) d'égalité homme-femme initialement défendus par Alexandra Kollontaï, les communistes et le peuple urbain au sens large tirent des conclusions assez élastiques. Celle arrangeant le mieux l'individu moyen étant justement une sexualité décomplexée et un renoncement à la fidélité, avec les problèmes qui y sont associés.

La Pravda, édition du 16 mars 1917. | Extrait de Historia Polski 1914-1939 de Henryk Zieliński / Julo via Wikimedia Commons

Ainsi, la Pravda, le principal journal de propagande soviétique, écrit le 9 janvier 1927: «Depuis quelques années, les questions sexuelles sont devenues le sujet de “conversation” favori parmi la jeunesse des villes. Nos jeunes sont profondément convaincus que le manque de retenue dans les relations sexuelles comme dans les moindres détails de la vie quotidienne –langage ordurier, logements mal tenus, droit de cracher sur tout et partout–, est un véritable devoir communiste. Tout komsomol, toute étudiante doit accueillir les avances du mâle sous peine d'être taxée de bourgeoise. Affirmer que l'amour n'est pas une copie exacte de l'instinct animal équivaut à trahir le matérialisme.»

Les conséquences de l'amour libre sur la famille

L'amour libre se propage en effet dans les grandes villes, les enquêtes menées en milieux étudiant et ouvrier sont sans équivoque à ce sujet: parmi 1.600 travailleurs moscovites interrogés par l'équipe du professeur Gelman en 1923, 86% affirment avoir eu des relations sexuelles éphémères avec des partenaires différents dans les mois précédent l'enquête, et 63% des hommes mariés avoir eu des relations extra-maritales. Dans la ville de Chouïa, 62% des jeunes ouvriers déclarent avoir eu des relations avec de jeunes femmes dont ils ne connaissaient ni le nom ni l'adresse.

À Omsk, 74% des interrogés prétendaient avoir eu récemment des relations sexuelles en état d'ébriété partielle ou totale. Cette sexualité débridée est notamment rendue possible par un décret passé en novembre 1920, ayant rendu l'avortement chimique accessible et gratuit sur simple demande de la femme. Néanmoins, les femmes revendiquent moins cette liberté sexuelle. 78% des femmes interrogées par Gelman prétendaient que l'amour était la raison essentielle de leur liaison avec un homme, 81% déclaraient souhaiter une «relation prolongée et sérieuse pouvant déboucher sur un mariage», et seules 20% reconnaissaient avoir trompé leur mari.

Ce rideau de plaisirs charnels cache des conséquences qui vont rapidement attirer l'attention des gouvernants. La première est une chute drastique du taux de natalité en métropole (diminution d'environ un tiers en moyenne comparé à la période pré-révolutionnaire –moitié moins entre 1914 et 1934 à Moscou) et une explosion du nombre d'avortements (6.700 avortements à Leningrad en 1924, 53.000 en 1930). En 1934, Moscou compte 155.000 avortements pour 57.000 naissances.

L'autre grand problème sont les divorces –et particulièrement ceux laissant derrière eux une mère seule avec des enfants à charge. En 1926, la durée moyenne du mariage est de huit mois à Moscou (avec des variations locales; dans le quartier ouvrier de Narva, qui détient le record, on divorce en moyenne au bout de quatre mois!). Par ailleurs, 70% des divorces sont demandés unilatéralement par des hommes (le motif principal invoqué étant… la grossesse de leur conjointe). Seulement 7% sont demandés par les femmes. À titre de comparaison, cette statistique est aujourd'hui inversée en France: de nos jours, environ 70% des procédures de divorce sont initiées par des femmes.

Mères isolées

Les divorces, dont le nombre monte en flèche, causent alors plusieurs problèmes. Le premier facteur gênant les autorités soviétiques est que les «papas fuyards» ont tendance à déménager brusquement de la zone où habite leur ex-compagne en divorçant, ce qui les mène souvent à quitter subitement leur travail –en outre, cela a des conséquences disruptives sur la production des usines, dans une économie qui a pourtant désespérément besoin de stabilité.

Pire, le brouillage législatif mis en place par les bolcheviques du statut de marié (et de la fidélité qu'il impliquait originellement) fait qu'en vertu de la loi soviétique, l'époux ou l'amant n'est plus le père présumé de l'enfant de sa compagne. En effet, si le couple est libre et que la femme ne doit pas être fidèle à son époux, pourquoi est-ce que celui-ci serait automatiquement considéré comme ayant conçu les enfants de sa partenaire?

Cette faille fait que le déni de paternité se généralise, et les tribunaux donnent souvent raison aux hommes prétendant ne pas être les pères de leurs propres enfants, les libérant de toute obligation de versement d'une pension alimentaire à leur partenaire et laissant ainsi leurs femmes sur le carreau en cas de séparation, seules, et bien souvent sans aucun support.

Le recours à la prostitution

La situation particulièrement précaire de ces jeunes mères (généralement issues de milieux pauvres, sans ressources, et avec peu voire pas d'aide de leur état encore vacillant) mène à une croissance rapide de la prostitution, comme solution de subsistance. Avec un contrecoup pervers: l'explosion de l'offre fait baisser les prix et attise la demande, ce qui en retour diminue à nouveau l'engagement masculin en couple, les hommes ayant accès à une sexualité facile à prix abordable par le biais de prostituées.

Les enquêtes sur la qualité de vie ouvrière de 1926 montrent ainsi qu'entre 30 et 50% des ouvriers qualifiés gagnant plus de 110 roubles par mois «s'offrent une prostituée de temps en temps». D'autres enquêtes menées par l'État indiquent que les prostituées moscovites sont composées à plus de 60% de «jeunes femmes entre 18 et 25 ans, abandonnées par leurs maris, sans ressources ni travail», et que la prostitution se généralise chez les adolescentes dans les orphelinats de la capitale. La situation matérielle et sociale de toute une frange de la population féminine devient insupportable.

Les autorités sont plus ou moins conscientes de cet état de fait. Des cris d'alarme se font entendre assez tôt dans les années 1920, et un groupe «conservateur» opposé à ce changement radical de mœurs se forme graduellement chez les bolcheviques (bien qu'il faudra attendre des années avant des actions concrètes).

Lénine lui-même, dans ses entretiens avec Clara Zetkin que l'autrice a synthétisés dans les Souvenirs sur Lénine, fustige «la théorie selon laquelle, dans la société communiste, la satisfaction de ses désirs sexuels et amoureux serait chose aussi simple et sans importance que de boire un verre d'eau» –une idée assez répandue à l'époque et venant là encore de la déformation de certains propos tenus par Alexandra Kollontaï.

Portrait de Lénine réalisé en 1919 par Isaak Brodsky. | bibliotekar.ru via Wikimedia Commons

Mais cela reste un exercice d'équilibriste: il n'est pas aisé de critiquer le mariage bourgeois d'un côté («avec sa morale et ses relations sexuelles fausses et dégoutantes», selon Lénine), et d'essayer de mettre de l'éthique dans le mariage soviétique de l'autre. En particulier, il est difficile de défendre une sexualité réservée à un cadre familial (lui-même étant fortement associé à la paysannerie conservatrice) dans cette période de fortes tensions entre le régime et les milieux ruraux qui détestaient les bolcheviques (une sombre réalité de l'URSS des années 1920, qui aboutira aux terribles répressions paysannes de 1921-1922 et, peu après, à la collectivisation forcée des campagnes et à ses famines tragiques au début des années 1930).

Backlash

Malgré tout, certains s'y attellent. Lénine invite ainsi les jeunes gens à dépenser leurs excès d'énergie dans la pratique du sport, dans des activités intellectuelles ou politiques plutôt que dans le sexe. Le fondateur de la société des psycho-neurologistes marxistes, Aron Zalkind, diffuse pour sa part une théorie farfelue selon laquelle l'activité sexuelle serait un «élément du capital de l'énergie de classe» de l'individu, qui devrait être précieusement «investie dans des objectifs de classe et non dilapidée au hasard des rencontres», créant une série de douze règles de comportement «pour les communistes» où il critique fermement la frivolité sexuelle (le texte en question s'intitule Les Douze commandements sexuels du prolétariat révolutionnaire, et défend entre autres… l'abstinence avant le mariage!).

Le ministère de la Santé se mêle lui aussi de l'affaire, et dès la fin des années 1920 publie des brochures mettant en avant les dangers d'une vie sexuelle instable, notamment sur le plan des MST (insistant en particulier sur la syphilis). En 1928, l'institut de vénérologie de Moscou publie même une revue intitulée Pour un mode de vie sain, qui se popularise dans les années qui suivent, souhaitant éduquer les jeunes sur les dangers des maladies sexuellement transmissibles, mais également sur les thèmes de la prostitution, de la famille, du mariage, et de l'éducation sexuelle.

Dès la fin des années 1920, le ministère de la Santé publie des brochures mettant en avant les dangers d'une vie sexuelle instable.

D'ailleurs, dans un numéro spécial de la revue dédié en 1929 aux recrues de l'Armée rouge, le «désordre sexuel» est présenté comme «antipatriotique». On y lit notamment que «l'absence de retenue en matière sexuelle, la fréquentation de prostituées entraînent une diminution de la capacité combative du soldat».

L'offensive idéologique commence à progresser. Un des articles de la revue, rédigé par le président de l'institut de vénérologie de Moscou, le professeur Bronner, fustige bientôt la prostitution comme un «fruit pourri du capitalisme», et va jusqu'à avancer qu'avec le nouveau plan quinquennal, «les femmes qui choisiraient de vendre leur corps plutôt que de travailler à l'édification du socialisme devront désormais être traitées comme des déserteurs du travail et enfermées dans des camps de rééducation».

Répression de la prostitution

Le mot d'ordre est donné, et les autorités se mettent à combattre activement la prostitution dès le début des années 1930 (en fermant notamment les prophylactoria où les prostituées se soignent…). Les jeunesses communistes (les komsomols), soucieuses de laver leur image entachée par des scandales d'orgies et de viols en groupe les années précédentes, déclarent à leur tour des mesures disciplinaires à l'encontre des jeunes communistes visitant des prostituées, cherchent à populariser les idées de Lénine sur le sexe, et pourfendent publiquement le donjuanisme.

La propagande suit le coche, effectuant un véritable volte-face idéologique. En 1935, la Pravda déclare soudain que l'amour libre est une arme bourgeoise visant à détruire le socialisme: «Dans son combat désespéré contre le socialisme, la bourgeoisie a tenté d'introduire dans les masses l'idée perfide selon laquelle la famille devait être liquidé et le mariage aboli […] Elle a lamentablement échoué.» On peut alors lire dans la presse soviétique que «l'avortement mutile les femmes soviétiques […] qui ont reçu de la nature le don d'être mères. Puissent-elles le garder précieusement pour mettre au monde des héros soviétiques!». La «famille soviétique» est subitement exaltée, sans que l'on sache vraiment en quoi elle diffère de la famille traditionnelle.

Le coup de grâce porté à cette véritable révolution des mœurs vient finalement de Joseph Staline lui-même. Conscient du risque d'un conflit mondial imminent et de la nécessité d'une bonne démographie, il critique durement l'avortement le 27 avril 1936 dans sa déclaration au périodique Troud («Nous avons besoin d'hommes. L'avortement, qui détruit la vie, est inadmissible dans notre pays. Donner la vie n'est pas une affaire privée, c'est une affaire de grande importance, qui concerne la société entière») et appelle à un cadre familial solide pour la bonne éducation des «futurs ouvriers».

Une parenthèse se referme

L'avortement est interdit en URSS la même année (sauf cas pathologiques), et les lois touchant au divorce sont fortement durcies (peines financières croissantes à chaque divorce, procédures administratives plus longues…).

Le mariage religieux est graduellement réhabilité en Union soviétique au cours de la Seconde Guerre mondiale à des fins patriotiques –pour soulever le moral du peuple et de ses soldats, pour les rallier en revendiquant un ancien héritage culturel commun. En parallèle, les procédures de divorce sont encore plus complexifiées en 1944, demandant des formalités administratives toujours plus difficiles et coûteuses (avec témoins à l'appui au tribunal pour traiter les demandes), tandis que les enfants illégitimes perdent les droits qu'ils avaient acquis à la suite de la Révolution d'Octobre. Et ainsi, la parenthèse historique se referme.

Staline en 1949. | Des Bundesarchiv via Wikimedia Commons

L'histoire nous permet de tirer des leçons du passé, et il parait assez judicieux à notre époque –où la sexualité est plus décomplexée que jamais– de s'intéresser à ce fait historique particulier. Que l'on soit conservateur ou libéral dans notre approche au sexe, cela ne peut qu'enrichir notre réflexion.

Finalement, cette histoire nous laisse entrevoir l'un des grands paradoxes des normes sociales. Les premières victimes de la destruction du mariage –une institution pourtant indéniablement patriarcale– ont été les femmes soviétiques, et non pas les hommes, qui ont pour leur part été paradoxalement favorisés par la situation. S'il y a bien une chose que cet exemple illustre, c'est le fait que la destruction de certains «fondements» sociaux peut avoir des conséquences tout à fait inattendues et délétères sur la société dans son ensemble. Prudence, prudence avec l'ingénierie sociale!

La plupart des informations contenues dans cette réponse proviennent d'un livre du grand soviétologue français Nicolas Werth, Le cimetière de l'espérance – Essais sur l'histoire de l'Union Soviétique 1914-1991.

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